introduction
l’ère post-guerre froide avait vu l’émergence d’une compréhension asymétrique de la conflictualité. tandis que l’occident s’ancrait dans une vision conventionnelle et hiérarchisée des menaces, la russie de vladimir poutine, sous l’influence de doctrines comme celle de gerasimov, a embrassé la guerre hybride comme instrument privilégié de puissance. cette approche non linéaire, combinant des éléments cinétiques limités à une panoplie extensive d’outils non cinétiques, vise à déstabiliser l’adversaire sans franchir les seuils conventionnels d’une confrontation directe. l’analyse que nous vous proposons ici examine la dynamique des attaques hybrides russes contre l’europe, avec un focus particulier sur les projections pour 2025 et 2026. nous explorerons les facteurs sous-jacents aux tendances observées, les objectifs stratégiques russes, les réponses européennes et les implications pour la sécurité continentale.
contexte stratégique des opérations hybrides russes
la doctrine militaire russe, et plus largement sa stratégie de politique étrangère, s’est progressivement orientée vers une approche pragmatique et opportuniste de la confrontation. face à l’élargissement de l’otan et à la perception d’un encerclement occidental, moscou a développé une panoplie de moyens pour projeter sa puissance et défendre ses intérêts, souvent perçus comme existentiels. la guerre hybride est devenue le modus operandi privilégié, permettant d’atteindre des objectifs stratégiques sans engager les forces armées de manière frontale, minimisant ainsi les risques d’escalade directe.
la doctrine gerasimov et ses applications
la doctrine dite « gerasimov », bien que non formellement codifiée sous ce nom par l’état-major russe, décrit une guerre où les méthodes non militaires surpassent les militaires en efficacité. cette approche, exposée par le général valery gerasimov en 2013, intègre la désinformation, les opérations cybernétiques, le soutien aux forces pro-russes (souvent via des « petits hommes verts »), la pression économique et l’ingérence politique. l’annexion de la crimée en 2014 et l’intervention dans le donbass en sont des exemples probants, où une combinaison de cyberattaques, de propagande et d’opérations militaires non attribuées a précédé et accompagné l’action cinétique.
l’escalade post-2022 et le tournant de 2025
entre 2022 et 2024, nous avons observé une intensification sans précédent des attaques hybrides russes et biélorusses contre l’europe, multipliées par sept. cette recrudescence correspondait à une phase d’adaptation et de riposte de moscou face au soutien occidental à l’ukraine. cependant, les données actuelles suggèrent un ralentissement potentiel en 2025 avant une potentielle recrudescence en 2026. ce « ralentissement » en 2025 ne signifie pas une cessation des hostilités. au contraire, l’espace transatlantique a continué de subir des opérations offensives soutenues, caractérisées par des campagnes de désinformation coordonnées, du sabotage, des actes de terrorisme et de la manipulation psychologique visant une déstabilisation à long terme. il s’agit, pour la russie, d’une phase de consolidation des acquis, d’évaluation des réponses européennes et de redistribution stratégique des ressources, un mouvement de balancier avant une nouvelle impulsion.
principaux acteurs et leurs intérêts
la compréhension des dynamiques à l’œuvre nécessite d’identifier les principaux acteurs et les intérêts qui les animent. cette confrontation hybride oppose principalement la fédération de russie à l’union européenne et à l’otan.
la fédération de russie : objectifs stratégiques
les objectifs stratégiques de la russie sont multiples et interdépendants :
- isoler kiev : en sapant le soutien international à l’ukraine, moscou cherche à l’affaiblir sur le plan diplomatique, économique et militaire.
- diviser l’union européenne et l’otan : en exploitant les divergences nationales, les failles politiques et les désaccords sur l’ampleur du soutien à l’ukraine et la nature de la menace russe, moscou vise à fragiliser la cohésion transatlantique.
- éroder la cohésion politique et saper le soutien : par le biais de la désinformation et de l’ingérence, la russie cherche à miner la légitimité des gouvernements favorables à une ligne dure contre elle et à créer un climat d’incertitude et de défiance au sein des populations européennes.
- redéfinir l’ordre international : la russie aspire à un monde multipolaire où elle retrouverait sa sphère d’influence et où les normes internationales seraient réécrites pour refléter un équilibre des pouvoirs perçu comme plus juste.
l’union européenne et l’otan : défis et réponses
l’union européenne et l’otan, bien qu’ayant des mandats distincts, partagent un intérêt commun à contenir l’agression russe et à préserver la stabilité et l’intégrité de leurs membres. cependant, leur réponse est souvent freinée par des mécanismes de décision complexes, des divergences d’intérêts et une asymétrie de doctrine face à la menace hybride. la russie exploite précisément ces faiblesses.
cibles et méthodes des attaques hybrides
les attaques hybrides russes sont caractérisées par leur diversité et leur adaptabilité, ciblant des points de vulnérabilité spécifiques au sein des sociétés et des infrastructures européennes.
diversification des cibles géographiques et sectorielles
les attaques ont visé des pays stratégiquement importants tels que l’allemagne, la france, la pologne, la région baltique et la finlande.
- menace sur l’allemagne et la france : en tant que moteurs économiques et politiques de l’union européenne, ces pays sont des cibles privilégiées pour la désinformation, l’ingérence politique et les tentatives de sabotage. les révélations sur des intrusions cybernétiques ou des tentatives d’influencer les processus électoraux en sont des illustrations.
- pologne et la région baltique : ces pays, en première ligne face à la russie, sont particulièrement exposés aux pressions frontalières (comme l’exploitation des flux migratoires par la biélorussie), aux cyberattaques et aux opérations de désinformation.
- finlande : l’adhésion récente à l’otan a intensifié la vigilance, mais également la vulnérabilité aux attaques hybrides russes, notamment via des drones et des violations de l’espace aérien.
méthodes employées : un spectre large et évolutif
les méthodes utilisées par moscou sont variées et se complètent pour maximiser l’effet de déstabilisation :
- incursions de drones et sabotage d’infrastructures : des incidents de drones non identifiés à proximité de sites sensibles ou des actes de sabotage sur des infrastructures critiques (réseaux de communication, pipelines, etc.) sont de plus en plus documentés. de janvier à juillet 2025, plus de 110 actions hostiles liées à la russie ont été enregistrées en europe.
- cyberattaques : des attaques contre des systèmes gouvernementaux, des entreprises critiques et des médias visent à perturber les services, voler des informations et semer la méfiance. l’exemple de l’attaque notpetya en 2017, attribuée à la russie, a démontré la capacité de moscou à paralyser des infrastructures à grande échelle.
- guerre de l’information et désinformation : la création et la diffusion de récits faux ou trompeurs via les médias sociaux, les relais d’information pro-russes et les « fermes à trolls » visent à polariser l’opinion publique, à discréditer les institutions démocratiques et à miner le soutien à l’ukraine.
- exploitation des flux migratoires : la manipulation de minorités ou l’utilisation de réfugiés comme arme, comme le long de la frontière polonaise et balte, constitue une forme de pression politique et sécuritaire.
scénarios et risques pour 2025-2026
les projections pour les années 2025 et 2026 dessinent un tableau complexe, entre un potentiel ralentissement et une recrudescence des activités hybrides russes.
le ralentissement de 2025 : une ruse stratégique ?
le « ralentissement » observé en 2025 pourrait être interprété de plusieurs manières.
- phase de réajustement : après une période d’escalade intense, la russie pourrait être en train d’évaluer l’efficacité de ses tactiques, d’analyser les réponses européennes et de réallouer ses ressources. c’est un moment pour affiner les outils, réviser les cibles et optimiser les méthodologies.
- consolidation des acquis : les opérations menées en 2025, bien que potentiellement moins nombreuses, restent ciblées et soutenues. elles visent à maintenir la pression, à ancrer la désinformation et à tester les limites de la résilience européenne.
- préparation d’une nouvelle salve : ce ralentissement pourrait être la « marée basse » avant une nouvelle « marée haute », une période de latence avant une intensification coordonnée et potentiellement plus sophistiquée des attaques en 2026.
l’intensification attendue en 2026 : facteurs et objectifs
la recrudescence des attaques en 2026 serait motivée par plusieurs facteurs.
- contexte électoral : les cycles électoraux européens (élections présidentielles, législatives, européennes) offrent des fenêtres d’opportunité pour la russie d’influencer les opinions publiques et de soutenir des partis ou des candidats dont les positions sont favorables aux intérêts du kremlin.
- lassitude de la guerre en ukraine : la prolongation du conflit ukrainien pourrait entraîner une « fatigue de la guerre » au sein des populations européennes, rendant les efforts russes de désinformation et de manipulation encore plus efficaces pour saper le soutien à kiev.
- développement de nouvelles capacités : la russie continue d’investir dans ses capacités hybrides, notamment dans le domaine cybernétique et de la guerre de l’information. de nouvelles technologies (ia, deepfakes) pourraient être intégrées pour augmenter l’impact et la crédibilité des attaques.
options politiques et réponses européennes
face à cette menace multiforme et évolutive, l’europe a commencé à développer des réponses coordonnée. il est impératif d’adopter une stratégie européenne holistique.
renforcer la résilience nationale et collective
la résilience commence au niveau national.
- sécurité des infrastructures critiques : des investissements massifs dans la protection des réseaux énergétiques, de communication et des transports sont nécessaires, avec des audits de sécurité réguliers et des exercices de simulation de crise.
- veille et lutte contre la désinformation : le soutien aux médias indépendants, à l’éducation aux médias et au développement de capacités d’analyse et de débunquage est crucial. le renforcement de services comme l’euvsf ou le soutien à des initiatives comme fact-checking platforms sont essentiels.
- cyberdéfense : l’augmentation des budgets de cyberdéfense, la formation de spécialistes et la coopération avec le secteur privé sont impératives. l’italie propose un « centre européen pour la guerre hybride » et une cyberforce de 1 500 personnes, complétée par du personnel militaire spécialisé dans l’ia, ce qui est une initiative louable.
coordination et coopération transnationale
la nature transnationale des menaces hybrides exige des réponses coordonnées.
- coopération otan-ue : le renforcement des mécanismes de partage d’informations et de planification conjointe entre l’otan et l’ue est fondamental. des exercices hybrides conjoints doivent être menés régulièrement. cela inclut le partage de renseignements en temps réel et l’harmonisation des doctrines et procédures.
- solidarité et clauses de défense mutuelle : la clarification de l’activation des clauses de défense mutuelle (article 5 de l’otan, article 42.7 du tue) en cas d’attaque hybride majeure est une nécessité. cela enverra un signal clair à moscou.
- réponse proactive : certains états membres, comme la lettonie et la pologne, suggèrent d’escalader les opérations cybernétiques pour perturber la production militaire et la logistique russes. cette option, bien que risquée, pourrait avoir un effet dissuasif. elle nécessite une évaluation attentive des risques d’escalade et une coordination étroite entre alliés.
conclusion
les attaques hybrides russes représentent un défi structurel pour la sécurité et la stabilité européenne. la période 2025-2026, caractérisée par un ralentissement potentiel suivi d’une recrudescence, ne doit pas être interprétée comme une rémission mais comme une phase dans une confrontation à long terme. la russie utilise cette guerre asymétrique pour déstabiliser, diviser et affaiblir les démocraties occidentales, sans jamais cesser d’opérer.
les mesures proposées, allant du renforcement des infrastructures critiques à l’éducation aux médias et à une cyberdéfense robuste, constituent des piliers essentiels d’une stratégie de résilience. cependant, l’efficacité de ces mesures dépendra de la volonté politique des états membres de l’union européenne et de l’otan à coopérer, à investir et à adopter une approche unifiée. l’heure n’est plus à la description des faits, mais à la compréhension des causalités et à l’action concertée. le risque d’une europe segmentée par les pressions hybrides est réel ; la réponse doit être européenne et indivisible. la bataille pour l’intégrité de nos sociétés se joue autant dans l’arène numérique et informationnelle que sur le terrain militaire. ne nous y trompons pas, le calme de 2025 est la préparation de la tempête de 2026. nous devons, en tant que collectivité, être prêts.