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La nouvelle géoéconomie de la puissance: IA et sécurité économique

introduction

la convergence de l’intelligence artificielle (ia) et la sécurité économique marque un point d’inflexion majeur dans l’ordre géopolitique mondial. nous ne sommes plus à l’aube d’une transformation, mais bien au cœur d’une redéfinition fondamentale des dynamiques de puissance, où l’économie n’est plus un domaine périphérique à la sécurité, mais sa matrice même. l’ia, par sa capacité à traiter des volumes massifs de données, à optimiser des processus complexes et à anticiper des tendances, n’est pas seulement un catalyseur de croissance potentielle, comme le souligne la déclaration du g7 de décembre 2025, mais un outil stratégique d’une portée sans précédent. elle remodèle la géoéconomie, cette discipline qui analyse les interactions entre les sphères économique et géopolitique, en intensifiant la politisation du commerce et de la finance, en rendant la concurrence économique plus agressive et en transformant les interdépendances en leviers de pression, voire en armes. cet article se propose d’analyser cette nouvelle géoéconomie de la puissance façonnée par l’ia, en identifiant les acteurs clés, leurs intérêts, les scenarii de risque et les options politiques qui s’offrent aux nations cherchant à naviguer et à prospérer dans ce paysage en mutation rapide.

contexte stratégique : la géoéconomie à l’ère de l’ia

la géoéconomie, longtemps perçue comme une modalité secondaire de la compétition interétatique, est aujourd’hui au premier plan des préoccupations stratégiques. la période post-guerre froide, caractérisée par une mondialisation croissante et une certaine euphorie libérale, a vu les interdépendances se multiplier, souvent sous l’angle de bénéfices mutuels. cette vision a été brutalement remise en question par des événements tels que la crise financière de 2008, la pandémie de covid-19, et plus récemment, les tensions sino-américaines persistantes. ces chocs ont mis en lumière la vulnérabilité intrinsèque des chaînes d’approvisionnement mondiales et la possibilité de « weaponiser » les interdépendances économiques.

l’ia amplifie cette logique en transformant la donnée et les algorithmes en nouvelles monnaies de puissance. elle n’est plus un simple instrument technologique, mais une arme stratégique dans le domaine du renseignement économique. la capacité à collecter, analyser et exploiter des données à une échelle et une vitesse sans précédent confère un avantage décisif. il ne s’agit plus seulement de « know-how », mais de « know-what » et de « know-when », rendant l’anticipation et la réactivité cruciales. la nation qui maîtrise l’ia pour ces fins est en mesure de contrôler les marchés, d’influencer les normes et d’imposer son architecture globale. nous assistons à une intégration profonde des logiques économiques et de sécurité, où la capacité d’innovation technologique devient directement corrélée à la souveraineté nationale. les sanctions, les contrôles à l’exportation – comme ceux ciblant les semi-conducteurs avancés – et les investissements étrangers directs sont désormais employés avec une acuité stratégique nouvelle, souvent orchestrés par des algorithmes d’ia pour maximiser leur impact et minimiser les contrecoups. cette dynamique, en particulier la rivalité sino-américaine, transforme l’ia en un axe central de la compétition bipolaire, redessinant les équilibres de pouvoir régionaux et mondiaux.

acteurs clés et leurs intérêts

plusieurs catégories d’acteurs se distinguent dans cette nouvelle géoéconomie, chacun avec des intérêts distincts mais interconnectés.

les grandes puissances étatiques

les états-unis et la chine sont, sans conteste, les principaux protagonistes. pour les états-unis, l’ia est un levier pour maintenir leur primauté technologique et militaire, et pour contester l’ascension chinoise. leur stratégie vise à limiter l’accès de la chine aux technologies clés – notamment les puces semi-conductrices et les équipements de fabrication de pointe – en exploitant des outils tels que les contrôles à l’exportation et les listes d’entités, comme l’ont explicitement démontré les actions de l’administration biden ciblant huawei et smic. l’intérêt américain réside également dans l’établissement de normes mondiales pour l’ia qui reflètent ses valeurs démocratiques et de marché libre, tentant ainsi d’isoler le modèle chinois.

la chine, de son côté, considère l’ia comme fondamentale pour sa stratégie de « made in china 2025 » et sa vision d’un « miracle chinois » basé sur l’innovation technologique. elle vise une autosuffisance technologique, en particulier dans les domaines critiques comme l’ia générative, les semi-conducteurs et l’informatique quantique, pour réduire sa dépendance vis-à-vis des technologies occidentales et projeter sa puissance à travers des initiatives comme la nouvelle route de la soie numérique. l’ia est également un pilier de son système de surveillance interne et de sa modernisation militaire, comme en témoigne son programme spatial et de défense basé sur l’ia. l’intérêt chinois est d’établir des sphères d’influence technologique, notamment en asie et en afrique, où elle exporte ses infrastructures et technologies d’ia, créant des dépendances et remodelant le pouvoir régional.

les puissances intermédiaires et régionales

l’union européenne cherche à se positionner comme une « puissance normative » dans le domaine de l’ia, en mettant l’accent sur la confiance, l’éthique et la régulation, tel que le g7 l’a également souligné en décembre 2025. son intérêt est de protéger sa souveraineté numérique et technologique face à la domination américaine et chinoise, tout en favorisant le développement de ses propres champions technologiques. la « stratégie de sécurité économique » de la france, par exemple, met en évidence la nécessité de renforcer le renseignement économique et de protéger les infrastructures critiques et les chaînes d’approvisionnement. l’europe, comme l’indique son « retour à la géoéconomie », priorise la résilience dans les secteurs critiques, reconnaissant la vulnérabilité de ses chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs et en terres rares.

le japon, la corée du sud et taïwan, acteurs majeurs dans la production de semi-conducteurs et d’autres technologies de pointe, se trouvent dans une position délicate. leurs intérêts sont de maintenir leurs avantages technologiques, de diversifier leurs marchés et de naviguer entre les pressions américaines et chinoises pour éviter d’être pris en étau dans la compétition.

les acteurs non étatiques

les grandes entreprises technologiques (gafam, batx, etc.) jouent un rôle hybride. elles sont à la fois des vecteurs de puissance pour leurs états d’origine, des lobbys influents et des acteurs transnationaux dont les intérêts peuvent parfois diverger des stratégies étatiques. leur capacité à innover, à attirer les talents et à accumuler des données en fait des entités de pouvoir à part entière.

les cybercriminels et autres acteurs malveillants, souvent parrainés par des états, utilisent l’ia à des fins d’espionnage économique, de sabotage d’infrastructures critiques et de désinformation, ajoutant une couche de complexité et de risque à la sécurité économique.

scenarii et risques

plusieurs scenarii peuvent émerger de cette convergence entre ia et sécurité économique, chacun présentant son propre ensemble de risques.

un monde multipolaire fragmenté

dans ce scénario, observé notamment dans la rivalité sino-américaine, des blocs technologiques distincts émergent, chacun avec ses propres écosystèmes d’ia, ses normes et ses chaînes d’approvisionnement. les risques incluent une déglobalisation partielle, une fragmentation des marchés, des coûts d’innovation plus élevés dus à la duplication des efforts, et une augmentation des tensions géopolitiques en raison de la « weaponisation » accrue des interdépendances économiques. en décembre 2025, le g7 insistait sur le besoin de chaînes d’approvisionnement résilientes dans les technologies clés, ce qui est une reconnaissance de cette fragmentation potentielle. l’incompatibilité des systèmes pourrait entraîner des « guerres normatives » dans lesquelles chaque puissance tente d’imposer son modèle de gouvernance de l’ia.

une course aux armements technologiques

l’ia étant un moteur de domination militaire (satellites, drones, cyber-capacités), une course effrénée à l’innovation et à la production de ces technologies est probable. cela alimente les spirales de sécurité et augmente le risque de conflits locaux ou régionaux où l’ia pourrait jouer un rôle décisif, comme le souligne l’impact de l’ia sur les capacités militaires. les stratégies de « shadow ai » et « augmented ai » en renseignement économique illustrent comment l’ia peut être utilisée pour accroître la surveillance et le contrôle, augmentant les risques d’ingérence étrangère et de manipulation de l’information.

dépendance asymétrique et vulnérabilité

des nations moins avancées technologiquement risquent de devenir des clients permanents des grandes puissances de l’ia, créant des dépendances asymétriques. cela se traduit par une perte de souveraineté numérique, une vulnérabilité aux cyberattaques et une difficulté à développer des industries nationales compétitives. l’exemple de pays utilisant les plateformes de surveillance basées sur l’ia de la chine illustre bien ce phénomène. la désinformation, alimentée par l’ia, pourrait également être utilisée pour déstabiliser des sociétés entières, sapant la confiance et les institutions. les risques géopolitiques liés à la dépendance et à la désinformation sont amplifiés.

effets systémiques et black swans

les vulnérabilités inhérentes aux systèmes d’ia complexes – biais algorithmiques, points de défaillance uniques, risques de « runaway ai » – pourraient entraîner des perturbations économiques majeures, des crises financières ou même des incidents de sécurité non intentionnels. la difficulté de réguler et de contrôler l’ia globale, tout en tenant compte de son caractère dual (civil et militaire), augmente l’incertitude et la probabilité d’événements imprévus aux conséquences profondes. la complexité croissante des interdépendances technologiques augmente la probabilité de chocs systémiques.

options politiques

face à ces scenarii, plusieurs options politiques s’offrent aux décideurs cherchant à sécuriser leurs intérêts nationaux.

renforcer la souveraineté technologique

cela passe par des investissements massifs dans la recherche et développement d’ia, en particulier dans les domaines critiques comme les puces, l’informatique quantique et les infrastructures de données. l’europe, par exemple, oriente ses efforts vers la résilience des chaînes d’approvisionnement critiques. cela implique également la formation de talents nationaux et le développement d’écosystèmes d’innovation robustes. des politiques de localisation des données et de protection des infrastructures numériques sont essentielles pour réduire la dépendance vis-à-vis d’acteurs étrangers. la stratégie française de sécurité économique met l’accent sur la souveraineté numérique et technologique.

développer une géoéconomie intelligente de l’ia

il est crucial de maîtriser les mécanismes de la géoéconomie à l’ère de l’ia. cela inclut le renforcement des capacités de renseignement économique pour anticiper les menaces et les opportunités, la capacité à utiliser des outils comme les contrôles à l’exportation et les sanctions de manière ciblée, et l’élaboration de stratégies d’investissement étranger direct qui protègent les actifs nationaux critiques tout en attirant des technologies bénéfiques. la régulation de l’ia doit être pensée non seulement sous l’angle éthique, mais aussi stratégique, en évitant les approches qui pourraient entraver l’innovation nationale tout en protégeant contre les risques. la transition du « shadow ai » à l' »augmented ai » est ici fondamentale pour une surveillance stratégique.

promouvoir la coopération internationale sélective

face à la fragmentation technologique, la coopération internationale est doublement nécessaire. d’une part, pour établir des normes communes et des cadres réglementaires pour une ia fiable et sécurisée, comme le cherche le g7. d’autre part, pour former des alliances technologiques avec des partenaires partageant les mêmes valeurs afin de diversifier les chaînes d’approvisionnement et de mutualiser les efforts de r&d. une coopération multilatérale sur le contrôle des exportations de certaines technologies d’ia pourrait limiter la prolifération de capacités dangereuses.

une défense proactive contre la désinformation et la cyberguerre

l’ia alimentant la désinformation et les cyberattaques, une stratégie de défense robuste est indispensable. cela inclut des capacités de détection et de neutralisation des campagnes d’influence numérique, le renforcement de la cyber-résilience des infrastructures critiques et l’éducation du public aux risques. la france, par exemple, renforce ses politiques de renseignement économique pour contrer ces menaces.

conclusion

l’ia n’est pas simplement une nouvelle technologie ; elle est le moteur d’une transformation profonde de la géoéconomie et des rapports de puissance mondiaux. elle exacerbe les compétitions, crée de nouvelles dépendances et offre des leviers de puissance sans précédent à ceux qui la maîtrisent. la déclaration du g7 de décembre 2025, soulignant l’importance de la confiance, de la sécurité et de la régulation de l’ia, ainsi que la résilience des chaînes d’approvisionnement en technologies critiques, ne fait que confirmer l’urgence de ces enjeux. les nations sont confrontées à un impératif stratégique : investir massivement dans l’ia, la réguler intelligemment, protéger leurs intérêts économiques et technologiques, et forger des alliances sélectives pour naviguer dans ce paysage complexe. ignorer ces dynamiques, c’est s’exposer à une perte de souveraineté économique et, in fine, de puissance. dans cette nouvelle ère, l’intelligence artificielle n’est pas seulement une question d’innovation, mais une composante essentielle de la sécurité nationale et de la compétitivité internationale. la maîtrise de l’ia est désormais le marqueur des puissances capables de façonner l’ordre mondial du xxième siècle.

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