Mardi 9 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Corée du Sud

Le soft power et le rayonnement de la « hallyu »

K-pop, Squid Game, K-beauty : comment la Corée du Sud convertit sa culture populaire en arme diplomatique, et où s'arrêtent les pouvoirs réels de la « hallyu ».

9 juin 2026Lecture 8 min
Foule de spectateurs brandissant des lightsticks lumineux lors d'un concert de K-pop nocturne.
Foule de spectateurs brandissant des lightsticks lumineux lors d'un concert de K-pop nocturne. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Les exportations de contenus culturels sud-coréens ont atteint un record de 14,9 milliards de dollars en 2025, le jeu vidéo en tête.
  2. « KPop Demon Hunters » est devenu le film le plus regardé de l'histoire de Netflix, et sa chanson « Golden » a dominé huit semaines le Billboard Hot 100.
  3. Séoul institutionnalise la culture comme outil d'État, mais les analystes constatent que l'admiration se convertit mal en influence politique.
  4. La levée progressive du « limhanling », le veto informel de Pékin imposé après le THAAD de 2016, illustre la vulnérabilité de la vague aux tensions géopolitiques.
  5. Derrière la vitrine, la condition des idoles, les scandales d'agences et l'instabilité politique de fin 2024 nuancent le récit triomphant.

Un dessin animé de monstres et de pop stars a fait, en 2026, ce qu’aucune ambassade n’avait réussi : placer une chanson coréenne huit semaines en tête du Billboard Hot 100. KPop Demon Hunters, produit avec Sony Pictures Animation et lancé sur Netflix en juin 2025, est devenu le film le plus regardé de l’histoire de la plateforme — plus de 500 millions de vues, le titre le plus visionné de tout 20251. Sa bande originale a réuni quatre titres simultanément dans le top 10 américain, et le morceau « Golden » a décroché une nomination à l’Oscar de la meilleure chanson1. Le tout sans un seul vrai groupe : la Corée du Sud exporte désormais jusqu’à la fiction de sa propre industrie musicale. La « hallyu », la Vague coréenne, a franchi un cap où la culture populaire d’un pays de 52 millions d’habitants façonne les goûts de la planète. Reste une question que Séoul préfère éluder : cette séduction massive se transforme-t-elle en puissance ?

Une économie de l’attraction qui bat des records

Les chiffres donnent le vertige. Les exportations de contenus culturels sud-coréens ont atteint un record de 14,9 milliards de dollars en 2025, contre 14,1 milliards l’année précédente, selon le ministère de la Culture cité par l’agence officielle Yonhap2. C’est le secteur que Séoul promeut explicitement comme un nouveau pilier de croissance, au même rang que l’automobile ou les semi-conducteurs. Contrairement à l’image dominante, le moteur n’est pas la K-pop mais le jeu vidéo, qui pèse environ 60 % du total ; la musique apporte près de 1,8 milliard de dollars, l’audiovisuel un peu plus de 1,2 milliard3.

La diversification est l’autre marque de fabrique de la vague. En 2025, les cosmétiques coréens — la fameuse K-beauty — ont franchi un record de 11,4 milliards de dollars d’exportations, hissant la Corée du Sud au deuxième rang mondial derrière la France et devant les États-Unis4. Fait notable, les ventes vers les États-Unis (2,2 milliards) ont dépassé celles vers la Chine, en recul de 19 %, signe d’un rééquilibrage géographique délibéré4. Soin de la peau, webtoons, gastronomie, mode : la « hallyu » n’est plus un genre, c’est un écosystème de marque nationale. Le tourisme suit la même courbe : 18,9 millions de visiteurs étrangers en 2025, un sommet historique, attirés en partie par les lieux des séries et la promesse d’un mode de vie « coréen »2.

Squid Game, ou la mondialisation par le streaming

Le cinéma et les séries ont joué le rôle de cheval de Troie culturel. Depuis l’Oscar du meilleur film décerné à Parasite en 2020, la fiction coréenne s’est imposée comme une grammaire mondiale. En 2025, la deuxième saison de Squid Game a cumulé 1,445 milliard d’heures visionnées et passé quatorze semaines dans le top 10 mondial de Netflix, tandis que la saison finale enregistrait à elle seule 142,4 millions de vues sur un semestre5. La série Quand la vie te donne des mandarines (When Life Gives You Tangerines) a séduit un public plus intimiste, preuve que la palette dépasse le thriller spectaculaire5.

Cette domination repose sur une infrastructure que Séoul ne contrôle pas. Plus de 80 % des abonnés Netflix dans le monde regardent du contenu coréen, désormais aussi populaire aux États-Unis que les productions hispanophones5. Le paradoxe est stratégique : la « hallyu » s’appuie sur des plateformes américaines pour atteindre son audience planétaire. La puissance projetée est réelle, mais elle transite par des tuyaux qui ne sont pas coréens — une dépendance que l’État cherche aujourd’hui à corriger en finançant la production locale.

L’État derrière la vague : une influence pilotée

Rien de tout cela n’est entièrement spontané. Séoul a fait de la culture un instrument de politique publique. L’agence gouvernementale KOCCA finance la filière, une stratégie interministérielle « K-Culture » articule exportations, missions diplomatiques et promotion commerciale, et le ministère de la Culture a relevé son objectif de marché culturel à 400 000 milliards de wons à l’horizon 2030, soit environ 265 milliards de dollars3. Un fonds de plus de 730 milliards de wons a été annoncé pour 2026 afin d’irriguer la création de contenus3. C’est la définition même de la diplomatie publique : transformer l’attraction en actif national.

Les résultats se lisent dans les classements. Dans l’indice mondial de la puissance douce 2026 de Brand Finance, la Corée du Sud gagne une place et atteint le 11e rang mondial avec 59,2 points sur 100, portée par la familiarité et l’influence que lui valent ses industries culturelles6. Elle figure au 7e rang pour « les produits et marques que le monde aime » et au 5e pour la perception d’innovation, Samsung à l’appui6. Pour une puissance moyenne dépourvue du poids démographique de l’Inde ou de la profondeur militaire de la Chine, c’est un atout différenciant : faute de pouvoir peser par la masse, Séoul mise sur la singularité culturelle, stratégie classique des puissances intermédiaires en quête de reconnaissance7. D’autres puissances émergentes jouent des partitions voisines : l’Inde mise sur sa diplomatie culturelle autant que sur l’influence tirée de sa diplomatie vaccinale.

Le veto de Pékin, talon d’Achille de la « hallyu »

La meilleure preuve que ce soft power demeure vulnérable se trouve à Pékin. En 2016, en représailles au déploiement du bouclier antimissile américain THAAD, la Chine a imposé un blocage informel — le « limhanling » (限韓令) — sur les concerts, séries et films coréens. Jamais officialisé, donc impossible à contester, ce veto a privé l’industrie de son plus grand marché de proximité pendant près de huit ans8. L’épisode démontre une fragilité structurelle : une culture peut être éteinte du jour au lendemain dès qu’elle se heurte à un calcul géopolitique.

Le dégel amorcé en 2025 confirme la même logique d’instrumentalisation, en sens inverse. La Chine a laissé entendre dès le printemps 2025 qu’elle assouplirait progressivement les restrictions, sans annonce formelle8. En mai puis en septembre 2025, des groupes entièrement coréens ont pu donner des concerts en Chine pour la première fois depuis neuf ans, selon l’agence Yonhap9. Vu de Pékin, le récit est tout autre : la presse d’État chinoise présente le réchauffement comme une affaire d’« intention originelle » à retrouver et célèbre la désignation de 2025-2026 comme « Année des échanges culturels » entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud10. China Daily souligne que les billets de concerts de K-pop s’arrachent « en quelques minutes » et inscrit la Vague coréenne dans une longue histoire d’échanges régionaux — une manière d’en faire un objet partagé plutôt qu’un vecteur d’influence étrangère11. Le réchauffement s’accompagne de gestes concrets : mesures réciproques d’exemption de visa pour les voyageurs de groupe en 2024-2025, objectif affiché de dépasser à nouveau les dix millions de visites croisées annuelles, déplacement d’État du président Lee Jae-myung à Pékin début 202610. Le soft power coréen, ici, n’est pas neutre : il devient une monnaie d’échange diplomatique entre voisins, mobilisée et démobilisée au gré de la température politique.

L’admiration ne fait pas l’alignement

C’est la nuance que les bilans triomphants omettent. La Corée du Sud excelle à produire de l’attraction, mais la conversion de cette admiration en levier politique reste « insaisissable », souligne une analyse de l’East Asia Forum publiée en mars 20267. Les exemples ne manquent pas : l’apparition de BTS à la tribune de l’ONU n’a pas modifié un vote, et l’échec de la candidature de Busan à l’Exposition universelle de 2030, malgré un déploiement massif de célébrités, a montré que les vues et les likes ne se transforment ni en suffrages ni en alliances7 — là où d’autres, comme la Chine, pèsent sur les organisations internationales par des leviers plus prosaïques. Le soft power attire ; il ne contraint pas, et il ne garantit aucun retour stratégique automatique.

L’attraction se heurte aussi à des plafonds culturels. Si la « hallyu » revendique une communauté mondiale de quelque 200 millions de fans, elle rencontre des résistances là où ses codes — esthétique, normes de genre, mise en scène des corps — entrent en friction avec des sociétés conservatrices ; plusieurs États du Golfe ont ainsi restreint ou interdit des concerts de K-pop au nom de la morale7. La séduction coréenne n’est donc ni universelle ni sans frottements : elle conquiert des publics, pas des gouvernements.

L’image de marque est par ailleurs hostage de la politique intérieure. La brève instauration de la loi martiale par le président Yoon Suk-yeol, le 3 décembre 2024 — la première en quarante-cinq ans, annulée en six heures et suivie de sa destitution — a jeté une ombre sur la réputation de stabilité démocratique du pays12. Brand Finance le mesure noir sur blanc : la Corée du Sud recule de cinq places en matière de gouvernance, plombée par cette crise constitutionnelle, et ne maintient son rang global que grâce à la force de sa culture6. Autrement dit, la « hallyu » compense les défaillances de l’État sans les corriger.

Conditions de travail, scandales et durabilité du modèle

La dernière nuance touche au cœur de la machine. Derrière les lightsticks, l’industrie des idoles traîne une réputation d’exploitation : contrats léonins, horaires écrasants, recrutement de mineurs, pression psychologique. En 2024, Hanni, membre du groupe NewJeans, a publiquement dénoncé le harcèlement et les discriminations au sein de son agence ADOR, filiale du géant HYBE — un séisme qui a exposé les rouages d’un système réputé impitoyable13. Conscient du risque réputationnel, Séoul a révisé sa loi sur l’industrie de la culture populaire, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, qui impose des contrats types et des garde-fous de santé mentale ; mais son application reste inégale, les grandes agences requalifiant souvent leurs artistes en travailleurs indépendants pour contourner les obligations13.

Se pose enfin la question de la durabilité. La « hallyu » repose sur des vedettes périssables et un modèle intensif. Le service militaire obligatoire le rappelle : BTS, locomotive de la vague, a vu ses sept membres suspendre leur carrière pour servir sous les drapeaux, les derniers — Jimin et Jungkook — étant démobilisés le 11 juin 2025, ouvrant la voie à des retrouvailles très attendues14. L’épisode illustre la singularité coréenne — une culture mondiale soumise aux contraintes d’un pays encore techniquement en guerre — et la fragilité d’un modèle suspendu à quelques visages. Tant que la Corée du Sud assumera ces tensions, la « hallyu » restera un atout de soft power réel, mais structurellement limité par les conditions de production qui le soutiennent et les contraintes géopolitiques qui l’exposent.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « hallyu » ?

La « hallyu », ou Vague coréenne, désigne le rayonnement mondial de la culture populaire sud-coréenne : K-pop, séries (K-dramas), cinéma, jeux vidéo, webtoons, cosmétiques (K-beauty) et gastronomie. Apparue en Asie à la fin des années 1990, elle s'est mondialisée dans les années 2010 et constitue aujourd'hui un pilier de la projection d'influence de Séoul.

Combien rapportent les exportations culturelles sud-coréennes ?

Selon le ministère de la Culture, repris par l'agence Yonhap, les exportations de contenus culturels ont atteint un record de 14,9 milliards de dollars en 2025, contre 14,1 milliards en 2024. Le jeu vidéo en représente environ 60 %, devant la musique (~1,8 milliard) et l'audiovisuel. La K-beauty y ajoute 11,4 milliards de dollars de cosmétiques exportés.

Pourquoi la Chine avait-elle restreint les contenus coréens ?

Après le déploiement du bouclier antimissile américain THAAD en 2016, Pékin a imposé un veto informel — le « limhanling » — sur les concerts, séries et films coréens, en représailles. Jamais officialisé, ce blocage a duré près de huit ans. Son assouplissement progressif à partir de 2025 illustre combien la « hallyu » reste exposée aux tensions diplomatiques régionales.

Le soft power coréen se traduit-il en influence politique ?

C'est tout le débat. La Corée du Sud excelle à produire de l'attraction, mais des analystes soulignent en 2026 que cette admiration se convertit mal en levier diplomatique : la présence de BTS à l'ONU ou l'échec de la candidature à l'Exposition universelle de 2030 montrent que la popularité culturelle ne garantit ni votes ni alignements.

Quelle est la part de l'État dans le succès de la « hallyu » ?

Elle est importante. Agence publique KOCCA, fonds dédiés, stratégie interministérielle « K-Culture » : Séoul soutient activement la filière et l'érige en secteur de croissance prioritaire. Cette instrumentalisation nourrit la critique d'une culture pilotée d'en haut, même si la créativité et le succès commercial restent portés par des acteurs privés et des artistes.

ISS
ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Variety, « KPop Demon Hunters Is Most-Streamed Movie of 2025 With 20.5 Billion Minutes Watched », Variety, janvier 2026. https://variety.com/2026/film/news/kpop-demon-hunters-most-streamed-movie-2025-1236643334/ 2

  2. The Korea Herald, « S. Korea’s content industry exports hit record $14.9b in 2025 », The Korea Herald, juin 2026. https://www.koreaherald.com/article/10762264 2

  3. The Korea Herald, « Korean content industry reaches record-high exports at $13.2 billion », The Korea Herald, 2025. https://www.koreaherald.com/article/10011173 2 3

  4. The Korea Herald, « K-beauty exports cross $11b milestone in 2025 », The Korea Herald, 2026. https://www.koreaherald.com/article/10652928 2

  5. What’s on Netflix, « Netflix’s Daily Top 10s Reveal the Most Popular K-Dramas of 2025 », What’s on Netflix, 2025. https://www.whats-on-netflix.com/news/k-dramas/most-popular-k-dramas-from-netflix-daily-top-10s-for-2025/ 2 3

  6. Brand Finance, « South Korea ranks 11th for global Soft Power, strengthened by brands, innovation, and future growth », Brand Finance, février 2026. https://brandfinance.com/press-releases/brand-finance-global-soft-power-index-2026-south-korea-ranks-11th-strengthened-by-brands-innovation-and-future-growth 2 3

  7. East Asia Forum, « The limits of South Korean soft power », East Asia Forum, mars 2026. https://eastasiaforum.org/2026/03/24/the-limits-of-south-korean-soft-power/ 2 3 4

  8. Deadline, « China Likely To Remove Ban On Korean Movies, Dramas & K-Pop As Early As May », Deadline, février 2025. https://deadline.com/2025/02/china-ban-korean-movies-dramas-k-pop-hybe-studio-dragon-1236300856/ 2

  9. Bloomberg, « China to Host First All-Korean Pop Concert in Years After Unofficial Ban (Yonhap) », Bloomberg, avril 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-04-29/china-to-host-first-all-korean-pop-concert-in-years-yonhap-says

  10. Global Times, « Only by returning to original intent can China-S.Korea ties make steady, sustained progress », Global Times (reflète la position de Pékin), août 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202508/1341637.shtml 2

  11. China Daily, « K-pop echoes ancient Korean lyrical ties with China », China Daily (reflète la position de Pékin), novembre 2025. http://europe.chinadaily.com.cn/a/202511/01/WS6905490da310f215074b85be.html

  12. Carnegie Endowment for International Peace, « The Global Consequences of Yoon’s Martial Law Gambit », Carnegie Endowment, décembre 2024. https://carnegieendowment.org/emissary/2024/12/south-korea-martial-law-foreign-policy-us-alliance?lang=en

  13. Outlook Respawn, « K-pop’s Dark Side: Inside the Labor Issues of a Huge Market », Outlook Respawn, 2025. https://respawn.outlookindia.com/pop-culture/pop-culture-news/kpop-labor-exploitation-trainee-contracts-digital-rights 2

  14. NPR, « K-pop group BTS set to reunite as two more members complete military service », NPR, juin 2025. https://www.npr.org/2025/06/10/nx-s1-5429075/bts-reunion-south-korea-military-service

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail