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La Russie sous sanctions : ce que trois ans d'arme économique ont changé

Bilan transversal des sanctions contre la Russie : réorientation vers l'Asie, contournement, résilience du nucléaire et de la défense, et coûts à long terme.

9 juin 2026Lecture 6 min
Pétrolier russe chargé de brut en mer, symbole de la réorientation des exportations énergétiques vers l'Asie sous sanctions.
Pétrolier russe chargé de brut en mer, symbole de la réorientation des exportations énergétiques vers l'Asie sous sanctions. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Trois ans après les premières grandes sanctions, l'économie russe n'a pas sombré : la Banque mondiale n'attend plus que +0,9 % de croissance en 2025 et +0,8 % en 2026.
  2. Privée de l'Europe, la Russie écoule environ 80 % de son pétrole vers la Chine et l'Inde, mais à prix décoté et sous la dépendance de deux acheteurs.
  3. Deux secteurs résistent : le nucléaire civil de Rosatom, quasi épargné, et une industrie de défense qui a déployé le S-500 fin 2025.
  4. Le pacte trilatéral Iran-Chine-Russie du 29 janvier 2026 institutionnalise une infrastructure de contournement, sans alliance militaire.
  5. Les sanctions usent sans renverser : revenus pétroliers et déficit budgétaire se dégradent, l'effet se mesure dans la durée.

Trois ans après les premières grandes sanctions occidentales, l’économie russe n’a ni sombré ni prospéré : elle s’est reconfigurée. Le pétrole part désormais vers l’Asie, le commerce se règle en yuans, le nucléaire civil engrange des contrats records et l’industrie de défense a dévoilé fin 2025 un nouveau système antiaérien. Mais derrière cette résilience affichée, les caisses publiques se vident et le potentiel de croissance s’érode. L’arme économique n’a pas produit l’effondrement que prévoyaient certains analystes ; elle a produit des effets différents, que les données de ce dossier, mises côte à côte, permettent de mesurer indépendamment des slogans des deux camps.

La stagnation plutôt que l’effondrement

Le premier enseignement tient dans les comptes nationaux. Après deux années passées au-dessus de 4 %, la croissance russe s’est effondrée : la Banque mondiale ne table plus que sur 0,9 % en 2025, puis 0,8 % en 20261, quand le Fonds monétaire international descend à 0,6 % pour 20252. La machine ralentit nettement, sans caler.

Le tournant de 2025 est venu du pétrole. Avec son dix-huitième paquet de sanctions, en juillet 2025, l’Union européenne a abaissé le plafond du prix du brut russe de 60 à 47,6 dollars le baril, en y ajoutant un mécanisme d’ajustement automatique au marché1. Les effets sont mesurables : sur les onze premiers mois de 2025, les recettes pétrolières et gazières ont reculé de 22 %, et le déficit budgétaire fédéral a été multiplié par cinq, passant de 1 200 à 6 000 milliards de roubles, soit de 0,5 % à 3 % du produit intérieur brut3.

Cette asphyxie frappe le moteur même de l’économie de guerre, longtemps dopée par la dépense militaire. L’arbitrage entre dépenses militaires et dépenses civiles atteint ses limites : financer à la fois le front et la paix sociale devient difficile à mesure que les recettes pétrolières se réduisent. L’Agence internationale de l’énergie anticipe d’ailleurs un repli des revenus pétroliers russes de 160 milliards de dollars en 2025 à 115 milliards en 20264.

Le pivot asiatique, succès coûteux

La parade la plus visible a été géographique. Privée du marché européen, la Russie a redirigé ses barils vers l’Est : en 2025, environ 80 % de ses exportations pétrolières sont parties vers la Chine et l’Inde, pour des volumes restés quasi stables autour de 4,8 millions de barils par jour5. Le symbole gazier en est l’arrêt, le 1er janvier 2025, du transit du gaz russe par l’Ukraine, qui a refermé une ère commerciale de soixante ans et privé Gazprom d’environ 15 milliards de mètres cubes d’exportations annuelles6. Comme l’explore le basculement du levier énergétique russe vers l’Asie, le pivot a sauvé les recettes — mais à ses conditions.

Car la réorientation se paie cher. Pour conserver le marché indien après les sanctions américaines visant Rosneft et Loukoïl — annoncées fin octobre 2025 et entrées en vigueur le 21 novembre7 —, Moscou a consenti des rabais inédits, le brut Oural se négociant fin 2025 avec une décote qui a plus que doublé en un mois5. Le projet de second grand gazoduc vers la Chine, Force de Sibérie 2, illustre l’asymétrie : le mémorandum signé en septembre 2025 reste sans prix ni calendrier fermes, Pékin négociant en position de force8. Comme le détaille l’arme énergétique russe à l’épreuve des sanctions, la position de force qui permettait à Moscou de dicter ses conditions à l’Europe s’est inversée : c’est désormais l’acheteur, et non le vendeur, qui fixe une part du prix.

Les circuits du contournement

Entre le coup porté et l’effet recherché s’est glissée une économie de l’ombre. Au cœur du dispositif, la « flotte fantôme » : des pétroliers vieillissants, à la propriété et à l’assurance opaques, qui assuraient encore environ 65 % du commerce maritime de pétrole russe fin 2025, malgré près de six cents navires déjà sanctionnés9. L’Occident traque ces navires un à un et l’écart entre le Brent et l’Oural s’est recreusé en fin d’année, signe d’une pression renouvelée — mais le commerce, lui, n’a pas cessé9.

L’autre pilier est monétaire. Le commerce russo-chinois se règle désormais à environ 90 % en yuans et en roubles, hors de portée du système financier en dollars10. Cette logique nourrit les réponses stratégiques des régimes autoritaires aux sanctions : encaisser le coup, réorienter les flux, tenir. La Chine en est le pivot, facilitant l’évasion des contrôles au profit de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord via raffineries indépendantes, banques régionales et sociétés écrans10. La recherche universitaire nuance toutefois l’ampleur du phénomène : le contournement ne compenserait que moins de 10 % de l’impact global des sanctions contre la Russie11. L’arme a même un effet boomerang : faire du dollar un instrument de coercition pousse Moscou et ses partenaires vers d’autres monnaies, érodant lentement la centralité financière occidentale11.

Le nucléaire et la défense, deux îlots de résilience

Tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. L’atome civil traverse la tempête presque intact : Rosatom détient environ 44 % de la capacité mondiale d’enrichissement d’uranium et affiche le plus gros carnet de commandes de la planète, estimé à 206 milliards de dollars12. S’il a échappé aux grandes sanctions, c’est que l’Occident en dépend lui-même : la Russie demeurait en 2024 le premier fournisseur étranger des réacteurs américains, à hauteur de 20 % de leurs achats13. Comme le montre l’industrie nucléaire russe face aux sanctions, c’est la dépendance mutuelle qui protège Moscou — un verrou que peu de clients peuvent contourner à court terme.

L’industrie de défense offre une résilience d’un autre ordre. Le 17 décembre 2025, Moscou a annoncé l’entrée en service de combat du premier régiment équipé du S-500 « Prometheus », conçu pour intercepter cibles hypersoniques et objets à très haute altitude14. La portée du fait doit toutefois être pesée : le programme a accumulé plus d’une décennie de retards, et la guerre en Ukraine a révélé les failles du S-400, vulnérable aux drones et missiles de croisière à basse altitude lorsqu’il n’est pas protégé14. La production de masse permet un réapprovisionnement rapide, et l’export reste un levier d’influence — l’Inde a reçu trois des cinq S-400 commandés. Mais produire en série un système aussi complexe dans une industrie sous sanctions et mobilisée par le front laisse planer un doute sur la cadence réelle. La résilience d’un secteur n’implique pas qu’il soit à l’abri de difficultés futures.

L’axe trilatéral et le coût du temps long

La résistance russe ne se joue pas seule. Le 29 janvier 2026, Téhéran, Pékin et Moscou ont formalisé un accord stratégique trilatéral, premier cadre institutionnel commun superposé à leurs partenariats bilatéraux15. Comme l’analyse le pacte trilatéral Iran-Chine-Russie, son volet le plus opérationnel vise à contourner le système SWIFT, à promouvoir les paiements en monnaies nationales et à consolider le corridor Nord-Sud reliant la Russie à l’Inde et à la Chine via l’Iran. La coopération nucléaire en est le signe le plus tangible : un mémorandum de 25 milliards de dollars entre Moscou et Téhéran, signé en septembre 2025, sécurise pour Rosatom un marché colossal en plein ostracisme financier15.

Mais l’axe n’est solide qu’à moitié. Pékin maintient une « neutralité commerciale » pour ne pas compromettre ses relations avec le Golfe ni provoquer de représailles américaines, et aucune des deux grandes puissances n’a offert à l’Iran de soutien militaire direct en situation de crise15. C’est moins une alliance qu’une infrastructure alternative bâtie patiemment, dont l’horizon dépasse le mandat de n’importe quelle administration.

Au bout de trois ans, le bilan échappe au triomphalisme comme au catastrophisme. Les sanctions n’ont pas renversé le régime ; elles l’ont parfois soudé autour d’un nationalisme de résistance. Mais elles rabotent le potentiel de croissance, vident les caisses publiques et reportent la facture sur la population, par l’inflation et la chute du pouvoir d’achat. Leur efficacité tient désormais à un mot — l’application — et à deux conditions difficiles à tenir dans la durée : la cohésion entre alliés et la traque des circuits de contournement. Le signal à surveiller en 2026 est double : le prix du baril, qui, sous 45 dollars, rendrait le budget de guerre intenable ; et la vitesse à laquelle l’Occident bâtira des capacités d’enrichissement et de transport alternatives. C’est sur ces deux indicateurs concrets, et non dans les déclarations, que se mesurera l’effet réel des sanctions.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Les sanctions ont-elles fait s'effondrer l'économie russe ?

Non. La Banque mondiale ne prévoit que +0,9 % de croissance en 2025 et +0,8 % en 2026, soit une stagnation, et le déficit budgétaire a été multiplié par cinq en 2025. L'économie tient, mais son potentiel de croissance s'érode, sous l'effet conjugué de la guerre, des sanctions et de la chute des recettes pétrolières.

Où la Russie vend-elle désormais son pétrole ?

Vers l'Asie. En 2025, environ 80 % des exportations pétrolières russes sont parties vers la Chine et l'Inde, selon les données de marché reprises par OilPrice. Cette réorientation a sauvé les recettes, mais place Moscou en position de vendeur sous contrainte, contraint à de fortes décotes.

Pourquoi le nucléaire russe échappe-t-il aux sanctions ?

Parce que l'Occident en dépend. Rosatom assure environ 44 % de la capacité mondiale d'enrichissement et fournit le combustible de nombreuses centrales de conception russe ou soviétique. Sanctionner brutalement ce secteur perturberait l'approvisionnement de pays occidentaux eux-mêmes, ce qui lui vaut une immunité relative.

Qu'est-ce que le pacte trilatéral du 29 janvier 2026 ?

Téhéran, Pékin et Moscou ont formalisé ce jour-là un accord stratégique trilatéral, premier cadre commun superposé à leurs partenariats bilatéraux. Il coordonne la résistance aux sanctions et le développement de mécanismes financiers alternatifs au SWIFT, sans constituer une alliance militaire dotée d'une clause de défense mutuelle.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « The World Bank now expects Russia’s GDP to grow 0.9% in 2025 », cité dans « Stiffening European sanctions against the Russian oil trade », Brookings, 2025. https://www.brookings.edu/articles/stiffening-european-sanctions-against-the-russian-oil-trade/ 2

  2. Kyiv Post, « IMF Forecasts Russia’s Real GDP Growth to Slow to 0.6% in 2025 », Kyiv Post, 2025. https://www.kyivpost.com/post/62212

  3. Chatham House, « Tightening the oil-price cap to increase the pressure on Russia », Chatham House, septembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/09/tightening-oil-price-cap-increase-pressure-russia/introduction

  4. Kyiv School of Economics, « Russian Oil Tracker – February 2026: Weak oil revenues persist as sanctions continue reshaping export structure », KSE, février 2026. https://kse.ua/about-the-school/news/russian-oil-tracker-february-2026-weak-oil-revenues-persist-as-sanctions-continue-reshaping-export-structure/

  5. OilPrice.com, « Russia Shipped 80% of its 2025 Oil Exports to China and India », OilPrice, 2025. https://oilprice.com/Latest-Energy-News/World-News/Russia-Shipped-80-of-its-2025-Oil-Exports-to-China-and-India.html 2

  6. NPR, « Ukraine halts transit of Russian gas to Europe after a prewar deal expired », NPR, 1er janvier 2025. https://www.npr.org/2025/01/01/nx-s1-5244936/ukraine-russia-natural-gas-pipeline

  7. Kpler, « Rosneft and Lukoil sanctions are live: how India, China and Turkey adapt rather than exit », Kpler, 2 décembre 2025. https://www.kpler.com/blog/rosneft-and-lukoil-sanctions-are-live-how-india-china-and-turkey-adapt-rather-than-exit

  8. CSIS, « How the Power of Siberia 2 Deal Could Reshape Global Energy », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/how-power-siberia-2-deal-could-reshape-global-energy

  9. Follow the Money, « Russia’s shadow fleet shakes off Western sanctions to keep oil revenues flowing », Follow the Money, 2025. https://www.ftm.eu/articles/russia-shadow-fleet-western-sanctions-oil-revenues 2

  10. U.S.-China Economic and Security Review Commission, « China’s Facilitation of Sanctions and Export Control Evasion », USCC, novembre 2025. https://www.uscc.gov/research/chinas-facilitation-sanctions-and-export-control-evasion 2

  11. American Economic Association, « Economic Sanctions and Intermediated Trade », AEA Papers and Proceedings, 2025. https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257%2Fpandp.20251083 2

  12. Eurasianet, « Commentary: Russia winning contest over nuclear energy sector and supply chains », Eurasianet, 2025. https://eurasianet.org/commentary-russia-winning-contest-over-nuclear-energy-sector-and-supply-chains

  13. World Nuclear Industry Status Report, « Explainer: Why Russia’s nuclear industry has escaped major sanctions », WNISR, 2025. https://www.worldnuclearreport.org/Explainer-Why-Russia-s-nuclear-industry-has-escaped-major-sanctions

  14. The Defense Post, « Russia Activates First S-500 Air and Missile Defense Regiment », The Defense Post, 18 décembre 2025. https://thedefensepost.com/2025/12/18/russia-s-500/ 2

  15. Middle East Monitor, « Iran, China and Russia sign trilateral strategic pact », Middle East Monitor, 29 janvier 2026. https://www.middleeastmonitor.com/20260129-iran-china-and-russia-sign-trilateral-strategic-pact/ 2 3

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