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Guerre en Ukraine : où en est le rapport de forces

Front figé, épuisement russe, diplomatie au point mort, Europe qui paie : état du rapport de forces du conflit ukrainien à la mi-2026.

9 juin 2026Lecture 6 min
Carte du front ukrainien en 2026 avec drones de surveillance au-dessus de tranchées enneigées, illustrant une guerre d'usure figée.
Carte du front ukrainien en 2026 avec drones de surveillance au-dessus de tranchées enneigées, illustrant une guerre d'usure figée. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Au seuil de sa cinquième année, le front est largement figé : la Russie n'a conquis qu'environ 4 336 km² en 2025, le rythme le plus lent depuis 2022.
  2. Les indicateurs d'attrition russe virent au rouge : 35 351 pertes en mars 2026, déficit budgétaire de 5 900 milliards de roubles sur quatre mois, croissance ramenée à 0,4 %.
  3. L'initiative diplomatique de Zelensky du 4 juin 2026 a été rejetée par Moscou ; faute d'arbitre américain engagé, le processus reste bloqué.
  4. L'Europe est devenue le premier bailleur de Kiev (prêt de 90 milliards d'euros) et se réarme sous la contrainte du désengagement américain.
  5. La guerre hybride russe — drones, sabotages, désinformation — prolonge le conflit en deçà du seuil de l'article 5 de l'OTAN.

À la mi-2026, la guerre d’Ukraine n’offre ni percée ni effondrement. Le front s’est largement figé, les pertes russes battent des records, une initiative diplomatique a été rejetée en quelques heures, et l’Europe finance désormais l’essentiel de la résistance de Kiev. Le rapport de forces qui s’en dégage traduit une situation d’attrition : la Russie n’enregistre plus de gains significatifs, l’Ukraine résiste, et le résultat final dépend désormais de la capacité de chaque camp à maintenir ses ressources humaines et financières.

Un front figé que les drones verrouillent

La période où la Russie progressait rapidement est terminée. En 2025, Moscou n’a conquis qu’environ 4 336 km² de territoire ukrainien — à peine 0,72 % du pays —, le rythme le plus lent depuis le début de l’invasion ; elle contrôle au total quelque 19 % du pays, près de 116 000 km², Crimée comprise1. La cause de ce blocage tient d’abord à un objet : le drone. La saturation de petits appareils de reconnaissance et de frappe a créé une « zone létale » qui s’étend sur 15 à 40 kilomètres de part et d’autre de la ligne, où toute concentration de forces est repérée puis détruite en quelques minutes2. Les offensives mécanisées massives sont devenues quasi suicidaires ; on avance à pied, par petits groupes.

Cette même technologie a permis à Kiev de porter la guerre loin derrière les lignes. Depuis 2022, ses frappes de longue portée ont touché 24 des 33 grandes raffineries russes, amputant d’environ un tiers la capacité de raffinage du pays ; en mai 2026, plus de dix sites pétroliers ont été frappés en un seul mois, forçant Moscou à rationner le carburant3. Le 4 juin 2026, une série de drones ukrainiens frappait encore un terminal pétrolier de Saint-Pétersbourg, au matin même du forum économique qu’y présidait Vladimir Poutine4. La logique d’attrition s’est déplacée : elle vise désormais l’économie de guerre russe autant que ses soldats. Comme l’analyse la guerre dans sa cinquième année, les deux camps mesurent leurs succès à l’aune de ce qu’ils parviennent à conserver, faute de pouvoir avancer.

L’attrition russe vire au rouge

Si le front tient, c’est que les deux camps s’épuisent — mais le coût bascule. La donnée la plus révélatrice n’est pas le chiffre brut des pertes russes, aussi élevé soit-il (35 351 soldats tués ou blessés au seul mois de mars 2026, un record depuis février 2022), mais son rapport au flux de recrues : depuis début 2026, Moscou perd chaque mois davantage de soldats qu’elle n’en enrôle, et les primes d’engagement, relevées de 75 % en un an, ne suffisent plus à inverser la tendance5.

Le basculement est aussi budgétaire. Le déficit a atteint 5 900 milliards de roubles sur les seuls quatre premiers mois de 2026, son niveau le plus élevé depuis l’invasion, tandis que la croissance était révisée de 1,3 % à 0,4 %6. Début juin 2026, Bloomberg révélait que les hauts responsables des finances russes avaient averti Poutine, en privé, que les dépenses militaires étaient devenues insoutenables7. L’IISS diagnostique une « économie duale » où le secteur de défense surchauffe sans libérer de ressources pour les secteurs civils, et conclut que la guerre deviendra intenable sans une mobilisation forcée de type soviétique8. Le détail de l’épuisement stratégique de la Russie confirme ce diagnostic : Moscou n’est pas vaincue, mais les coûts de la continuation dépassent désormais sa capacité d’absorption passive.

Côté ukrainien, l’épuisement frappe surtout les hommes. Le pays vise 300 000 recrues par an et n’en obtient qu’environ 200 000 ; jusqu’à 150 000 militaires manqueraient à l’appel de leurs unités, et certaines brigades n’aligneraient plus que 30 % de leur infanterie théorique9. Le rapport de forces n’oppose donc pas une armée gagnante à une armée perdante, mais deux machines qui parient chacune sur l’effondrement de l’autre.

La diplomatie au point mort, faute d’arbitre

C’est dans ce contexte que Zelensky a publié, le 4 juin 2026, une lettre ouverte à Poutine : une rencontre dans un pays neutre, un cessez-le-feu complet sous surveillance américaine à partir de la ligne de front actuelle, un échange de prisonniers « tous contre tous »4. La réponse de Moscou a été immédiate et négative : Poutine a déclaré ne voir « aucun intérêt » à une telle réunion, réitérant sa position constante depuis les pourparlers d’Istanbul — un sommet n’est envisageable que pour finaliser un accord déjà négocié, pas pour l’initier4. La posture reproduit la logique des cycles avortés depuis 2022 : Moscou conditionne tout règlement à la reconnaissance de ses annexions, soit l’abandon par Kiev de territoires qu’elle n’a pas entièrement perdus.

L’offre relevait autant de la communication stratégique que de la négociation. Selon l’ancien ministre des Affaires étrangères ukrainien Dmytro Kuleba, elle visait quatre publics : Poutine, la société ukrainienne, les alliés européens et Donald Trump10. Car c’est la dynamique américaine qui conditionne le processus. Trump, absorbé par la crise iranienne, a renvoyé les deux parties dos à dos, estimant qu’elles « devraient régler ça entre elles » — une dérobade qui affaiblit la pression sur Moscou tout en dégageant Washington de la médiation active4. Comme le détaille notre analyse de l’initiative diplomatique du 4 juin, l’enjeu central s’est déplacé vers une question posée à Washington : l’Amérique de Trump est-elle encore capable d’arbitrer entre Kiev et Moscou ? Tant qu’elle reste sans réponse, le rapport de forces diplomatique penche du côté de celui qui n’a pas besoin de négocier.

L’Europe paie, finance et se réarme

Le vide laissé par Washington a été comblé par l’Europe. Au début de son second mandat, Trump a suspendu les livraisons d’armes gratuites à l’Ukraine ; le budget de défense 2026 voté par le Congrès n’alloue que 400 millions de dollars d’assistance, sans garantie d’engagement1. L’Union est devenue le premier bailleur de Kiev : son aide militaire a bondi de 67 % en 2025, et elle a approuvé un prêt de 90 milliards d’euros pour 2026-202711. Les alliés ont aussi inventé un montage — le mécanisme PURL de l’OTAN — pour continuer d’acheter du matériel américain, à plus d’un milliard de dollars par mois depuis août 202512.

Ce soutien à Kiev n’est qu’un volet d’un réarmement plus large, contraint par le doute transatlantique. Après le discours du vice-président J.D. Vance à Munich le 14 février 2025, vécu comme « la salve d’ouverture d’un divorce transatlantique », l’Union a lancé le plan ReArm Europe (jusqu’à 800 milliards d’euros mobilisables) et l’OTAN a fixé, au sommet de La Haye du 25 juin 2025, un objectif de 5 % du PIB d’ici 203513. Mais l’autonomie reste contrainte : la dissuasion nucléaire élargie américaine demeure, selon l’Ifri, irremplaçable à court terme, et l’unité européenne bute sur les blocages hongrois. La démonstration de défendre l’Europe sans l’Amérique tient en une formule : c’est sur le terrain ukrainien que se joue la preuve par les faits d’une autonomie encore largement proclamée.

La zone grise, prolongement du conflit en Europe

Le rapport de forces ne s’arrête pas à la ligne de contact. La Russie a ouvert un second front, calibré pour rester sous le seuil du conflit ouvert. Les 9 et 10 septembre 2025, une vingtaine de drones russes ont violé l’espace aérien polonais, poussant Varsovie à invoquer l’article 4 de l’OTAN et l’Alliance à lancer l’opération Eastern Sentry ; le Danemark a parlé de « l’attaque la plus grave » contre ses infrastructures critiques14. Entre janvier et juillet 2025, plus de 110 opérations de sabotage liées à Moscou ont été recensées sur le continent15. L’objectif de cette guerre hybride russe est politique : saper la cohésion européenne et éroder le soutien à Kiev, en exploitant la difficulté d’attribuer formellement ces actes.

Cette dimension change la lecture d’ensemble. La guerre russe ne se limite plus à la conquête de hameaux du Donbass : elle teste aussi la résilience des sociétés européennes et le seuil de l’article 5. Cinq ans après l’invasion, le rapport de forces se résume ainsi : la Russie a perdu la guerre courte qu’elle visait et n’a plus les moyens d’une victoire décisive, mais elle conserve l’initiative parce que ses adversaires dépendent d’un allié américain devenu incertain. Un éventuel changement de trajectoire ne viendra pas d’une percée territoriale, mais du moment où l’un des deux belligérants estimera le coût de la continuation supérieur à celui d’un accord — un calcul que les indicateurs russes, plus que les ukrainiens, rendent chaque trimestre plus contraignant.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui gagne la guerre en Ukraine en 2026 ?

Aucun camp n'a l'avantage décisif. La Russie progresse encore, mais très lentement (environ 4 336 km² en 2025) et à un coût d'attrition record. L'Ukraine tient mais manque d'hommes. Le rapport de forces se joue désormais sur l'endurance économique et humaine plus que sur le terrain.

Pourquoi le front ukrainien est-il figé ?

La saturation de drones de reconnaissance et de frappe a créé une « zone létale » de 15 à 40 km de profondeur qui rend toute offensive mécanisée massive suicidaire. On progresse à pied, par petits groupes, pour quelques centaines de mètres, au prix de pertes énormes des deux côtés.

Pourquoi les négociations de paix n'aboutissent-elles pas ?

Kiev propose de geler le front contre des garanties de sécurité solides ; Moscou exige tout le Donbass et refuse toute troupe de l'OTAN. La lettre ouverte de Zelensky du 4 juin 2026 a été rejetée. Le désengagement de l'arbitre américain prive le processus d'un médiateur crédible.

Quel rôle joue l'Europe dans la guerre en 2026 ?

L'Europe est devenue le premier bailleur de l'Ukraine après le retrait des livraisons gratuites américaines, avec un prêt de 90 milliards d'euros pour 2026-2027. Elle se réarme en parallèle (plan ReArm Europe, objectif de 5 % du PIB à l'OTAN d'ici 2035), sous la contrainte du doute transatlantique.

Qu'est-ce que la guerre hybride russe en Europe ?

C'est une stratégie d'actions sous le seuil du conflit ouvert — incursions de drones, sabotages, désinformation — visant à saper la cohésion européenne et le soutien à l'Ukraine. Plus de 110 opérations de sabotage liées à Moscou ont été recensées entre janvier et juillet 2025.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Council on Foreign Relations, « A Turning Point in Ukraine », CFR, juin 2026. https://www.cfr.org/articles/a-turning-point-in-ukraine 2

  2. Just Security, « How Ukraine Became a Drone Superpower », Just Security, 2026. https://www.justsecurity.org/138164/ukraine-drone-superpower/

  3. Euronews, « Ukraine strikes Russian oil refinery in long-range drone attack, Kyiv says », Euronews, 21 mai 2026. https://www.euronews.com/2026/05/21/ukraine-strikes-russian-oil-refinery-in-long-range-drone-attack-kyiv-says

  4. Kyiv Post, « ‘Enough War’: Zelensky Calls Putin to Direct Talks and Monitored Ceasefire », Kyiv Post, 4 juin 2026. https://www.kyivpost.com/post/77535 2 3 4

  5. Al Jazeera, « Russian rate of losses in Ukraine almost triples in one year », Al Jazeera, 29 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/29/russian-rate-of-losses-in-ukraine-almost-triples-in-one-year

  6. The Moscow Times, « Russia Cuts 2026 Growth Forecast as Oil Revenues and Wartime Pressures Weigh on Economy », The Moscow Times, 12 mai 2026. https://www.themoscowtimes.com/2026/05/12/russia-cuts-2026-growth-forecast-as-oil-revenues-and-wartime-pressures-weigh-on-economy-a92733

  7. Bloomberg / Meduza, « Russia’s top financial officials privately tell Putin defense spending is unsustainable », Meduza, 1er juin 2026. https://meduza.io/en/news/2026/06/01/bloomberg-russia-s-top-financial-officials-privately-tell-putin-defense-spending-is-unsustainable

  8. IISS, « The Coming Crisis in Russia’s Political Economy », IISS Research Paper, mai 2026. https://www.iiss.org/research-paper/2026/05/the-coming-crisis-in-russias-political-economy/

  9. Carnegie Endowment for International Peace, « Rethinking Ukraine’s Manpower Challenge », Carnegie Endowment, mars 2026. https://carnegieendowment.org/research/2026/03/ukraine-military-russia-war-manpower-recruitment

  10. Kyiv Post, « Zelensky’s Letter to Putin Had 4 Audiences and Was Not Really About Negotiations, Kuleba Says », Kyiv Post, juin 2026. https://www.kyivpost.com/post/77575

  11. Chatham House, « Europe is helping Ukraine resist a US push for peace at any price », International Affairs / Chatham House, février 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/02/europe-helping-ukraine-resist-us-push-peace-any-price

  12. OTAN, « NATO Allies and partners fund over 4 billion in PURL packages for Ukraine », NATO News, 10 décembre 2025. https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2025/12/10/nato-allies-and-partners-fund-over-4-billion-in-purl-packages-for-ukraine

  13. OTAN, « The Hague Summit Declaration », 25 juin 2025. https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2025/06/25/the-hague-summit-declaration

  14. CNN, « NATO launches ‘Eastern Sentry’ operation in response to Russian drone incursions », CNN, 12 septembre 2025. https://www.cnn.com/2025/09/12/world/nato-operation-eastern-sentry-russia-poland-latam-intl

  15. GLOBSEC, « How Russia’s Hybrid Warfare Will Escalate in 2026 and What Europe Must Do », GLOBSEC, 2026. https://www.globsec.org/what-we-do/commentaries/how-russias-hybrid-warfare-will-escalate-2026-and-what-europe-must-do

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