Ormuz : cent jours de blocus, une trêve qui se fissure
Cent jours après les frappes du 28 février, le détroit d'Ormuz reste fermé et la trêve se défait : drones, missiles sur le Golfe et ripostes américaines rythment une guerre que le Conseil de l'AIEA, cette semaine, va remettre sous les projecteurs.
Cent jours, ou presque. C’est la durée de la guerre qui oppose l’Iran à Israël et aux États-Unis depuis les frappes conjointes du 28 février, et celle pendant laquelle le détroit d’Ormuz — par où transitait, avant le conflit, près d’un cinquième du pétrole mondial — demeure largement fermé à la navigation. La semaine écoulée a dissipé l’illusion d’une accalmie : la « trêve » que Washington dit maintenir, adossée à un blocus naval des ports iraniens, n’a tenu ni les armes ni les nerfs.
Le 5 juin, l’armée américaine a abattu quatre drones lancés en direction du détroit ; Téhéran a répliqué dans la foulée par sept missiles balistiques tirés sur le Koweït et Bahreïn, après une première salve, deux jours plus tôt, qui avait fait un mort et des dizaines de blessés près de l’aéroport koweïtien. Le commandement américain a alors frappé des radars côtiers à Goruk et sur l’île de Qeshm. Le 1ᵉʳ juin, Téhéran avait rompu les pourparlers et juré de bloquer « totalement » Ormuz. Sur le flanc libanais, le Hezbollah a rejeté le plan de cessez-le-feu et ses « zones de sécurité » pilotes ; le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a prévenu qu’une frappe sur Beyrouth déclencherait une « reprise totale » de la guerre. Selon les autorités libanaises, le conflit a fait plus de 3 500 morts depuis le 2 mars et près d’un million de déplacés.
L’enjeu de fond n’est pas seulement militaire. Le blocage d’Ormuz — l’arme énergétique par excellence — constitue, selon l’Agence internationale de l’énergie, la plus forte rupture d’approvisionnement de l’histoire du marché pétrolier : un choc de l’ordre de 20 % de l’offre mondiale. Le Brent évolue autour de 106 dollars le baril en moyenne sur mai-juin, avec des pointes proches de 120. L’Union européenne, partie de stocks de gaz inhabituellement bas, chiffre à quelque 13 milliards d’euros le surcoût de ses importations d’énergie, le gaz ayant bondi d’environ 70 % et le pétrole de moitié. L’institut allemand IW prévient que, cette fois, les monarchies du Golfe ne récolteront pas la manne de 1973 ou 1979 — une mauvaise nouvelle pour Berlin, longtemps irriguée par le recyclage de ces pétrodollars.
Pékin, premier client du brut iranien, observe sans s’engager. Le porte-parole de sa diplomatie, relayé par le Global Times — dont la ligne épouse celle du pouvoir chinois —, renvoie la « cause profonde » du blocus à l’opération américano-israélienne et décline la demande de Washington d’aider à rouvrir le détroit. L’ambassadeur d’Iran en Chine, cité par le même organe, nuance d’ailleurs la rhétorique officielle : le trafic serait « régulé », non « fermé ». La précision est révélatrice — même les partenaires de Téhéran veulent croire qu’Ormuz reste négociable.
La semaine qui s’ouvre place le dossier à Vienne. Le Conseil des gouverneurs de l’AIEA siège du 8 au 12 juin, sur fond d’un rapport accablant de son directeur, Rafael Grossi : 97 jours sans le moindre accès des inspecteurs, et un stock de 440,9 kilos d’uranium hautement enrichi — proche du seuil militaire — désormais invérifiable, l’imagerie satellitaire suggérant un programme nucléaire « pour l’essentiel inchangé » sans pouvoir en localiser la matière. Une résolution de censure, voire une saisine du Conseil de sécurité, y est plausible. Plus loin se profile le sommet du G7 d’Évian (15-17 juin), qui devra arbitrer entre Ukraine, Chine, droits de douane américains et, désormais, gestion d’un choc pétrolier — réunion déjà visée, selon les veilleurs en cybersécurité, par des attaques d’acteurs proches de Téhéran.
À trois mois, trois trajectoires se dessinent. L’escalade d’abord : une frappe israélienne sur Beyrouth ou le naufrage d’un pétrolier suffirait à transformer l’incident en guerre régionale ouverte — à surveiller, le rythme des tirs sur les bases du Golfe et l’envol des primes d’assurance maritime. Le statu quo ensuite, le plus probable à court terme : un détroit ni rouvert ni totalement clos, une guerre d’usure que les deux camps assurent pouvoir tenir — l’indice à guetter est le tonnage réel franchissant Ormuz, aujourd’hui très inférieur aux plus de cent navires quotidiens d’avant-guerre. La désescalade enfin, suspendue à un compromis nucléaire que les pourparlers d’avril, jugés mal préparés du côté américain, n’ont pas même effleuré — son premier signe serait le retour, fût-il partiel, des inspecteurs de l’AIEA.
Le reste de l’actualité stratégique vit dans l’ombre de cette crise. En Ukraine, Kiev a engrangé en mai ses gains les plus nets depuis 2023 — une centaine de kilomètres carrés repris vers Zaporijjia et Koupiansk —, au point que des analystes évoquent un tournant où un cessez-le-feu deviendrait, pour Moscou, l’option la moins coûteuse. Washington, de son côté, assume la nouvelle stratégie de défense dévoilée en janvier : recentrage sur le territoire national, fardeau de la défense conventionnelle de l’Europe renvoyé à l’OTAN, et un Indo-Pacifique où l’échéance taïwanaise de 2027 reste l’horizon réel. Trois fronts, une même question : jusqu’où les États-Unis peuvent-ils tenir partout à la fois ? La réponse se lira d’abord, cette semaine, dans le tonnage qui osera, ou non, s’engager dans Ormuz.
Questions fréquentes
Pourquoi le détroit d'Ormuz est-il si stratégique ?
Ce passage entre l'Iran et la péninsule Arabique voyait transiter, avant la guerre, près d'un cinquième du pétrole mondial et un quart du commerce maritime de brut. Aucune route de substitution n'absorbe un tel volume : son blocage prive instantanément le marché d'environ 20 % de l'offre, d'où la flambée des prix.
Depuis quand l'Iran, Israël et les États-Unis sont-ils en guerre ?
Depuis le 28 février 2026 et des frappes conjointes américano-israéliennes sur des sites militaires, gouvernementaux et énergétiques iraniens. Une trêve, plusieurs fois prolongée, n'a jamais fait taire les armes. Le Liban a été entraîné dans le conflit le 2 mars, à travers les affrontements avec le Hezbollah.
Quel est l'impact du blocus sur les prix de l'énergie ?
Le Brent évolue autour de 106 dollars le baril sur mai-juin, avec des pointes proches de 120. L'Union européenne chiffre à environ 13 milliards d'euros le surcoût de ses importations, le gaz ayant grimpé d'environ 70 % et le pétrole de moitié. L'Agence internationale de l'énergie parle de la plus forte rupture d'approvisionnement de l'histoire pétrolière.
Que va examiner l'AIEA lors de son Conseil des gouverneurs ?
Réuni du 8 au 12 juin, le Conseil étudie un rapport faisant état de 97 jours sans accès des inspecteurs et d'un stock de 440,9 kilos d'uranium hautement enrichi devenu invérifiable. Une résolution de censure, voire une saisine du Conseil de sécurité, figure parmi les options sur la table.
Quelle est la position de la Chine ?
Pékin, premier acheteur de brut iranien, réclame un cessez-le-feu immédiat et impute la crise à l'opération américano-israélienne. Tout en déclinant la demande américaine d'aider à rouvrir Ormuz, elle se garde de tout engagement militaire et mise sur la reprise des négociations pour préserver ses approvisionnements.
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.