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Le risque de contagion vers les pays côtiers

Depuis le Burkina Faso, la violence jihadiste déborde vers le golfe de Guinée. JNIM, AES, Africa Corps : anatomie d'une contagion vers le Bénin et le Togo.

Par ISS6 juin 2026Lecture 6 min
Carte du golfe de Guinée montrant la progression de la menace jihadiste depuis le Burkina Faso vers le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d'Ivoire.
Carte du golfe de Guinée montrant la progression de la menace jihadiste depuis le Burkina Faso vers le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d'Ivoire. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Burkina Faso concentre la moitié des morts liées à l'islamisme militant au Sahel et a perdu le contrôle d'environ 60 % de son territoire.
  2. La violence déborde vers le golfe de Guinée : au Bénin, les morts attribuées au JNIM ont bondi de 70 % en 2025 ; le Togo a essuyé sa première attaque par drone suicide.
  3. Le retrait de l'Alliance des États du Sahel de la CEDEAO a brisé la coordination régionale, juste au moment où il en faudrait davantage.
  4. Le pari russe vacille : l'Africa Corps a évacué Kidal en avril 2026, un revers de prestige pour Moscou.
  5. La Côte d'Ivoire et le Ghana résistent encore, mais leurs frontières nord servent déjà de bases arrière logistiques.

Un poste fortifié du parc national W, à l’extrême nord du Bénin. Le 8 janvier 2025, des combattants du JNIM le submergent et tuent au moins vingt-huit soldats béninois ; trois mois plus tard, dans la même région, une cinquantaine d’hommes tombent à leur tour1. La frontière qu’ils gardaient sépare Cotonou des sanctuaires jihadistes de l’est du Burkina Faso. Elle ne sépare plus grand-chose : la guerre du Sahel coule vers la mer.

Longtemps, le golfe de Guinée s’est cru à l’abri : le foyer de la violence brûlait loin, dans les savanes enclavées de Ouagadougou, de Bamako et de Niamey. La digue cède. Des conflits jusque-là distincts — celui du Sahel central et celui des marges côtières — fusionnent en un seul théâtre continu, qui pourrait devenir le grand champ de bataille des prochaines années2.

Le Burkina Faso, épicentre d’un séisme régional

Aucun pays ne souffre autant que le Burkina Faso : à lui seul, il concentre la moitié des morts liées à l’islamisme militant dans tout le Sahel3. En 2025, la région — Burkina, Mali, Niger réunis — a payé plus de dix mille vies à cette guerre, et le début de 2026 a confirmé la tendance : une seule offensive a enchaîné plus de trente attaques sur le sol burkinabè, tuant plus de cent vingt soldats, gardes forestiers et volontaires de la défense de la patrie4.

La carte raconte l’effondrement : en 2025, environ 60 % du territoire échappait à l’autorité de l’État3. Derrière les chiffres militaires, un désastre humain : plus de 2,1 millions de déplacés internes et près de 4,5 millions de personnes ayant besoin d’aide en 2026, dans des zones parfois si dangereuses que seuls les ponts aériens permettent de les secourir5. Et c’est depuis ce noyau que la pression descend vers le sud, l’implantation du JNIM à l’est nourrissant les filières qui irriguent le Bénin et le Togo2.

Le JNIM pousse ses pions vers la mer

Né au Mali en 2017, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin — coalition affiliée à al-Qaïda — est devenu le premier groupe jihadiste du Sahel central. Dès 2019, il a porté ses coups vers les pays du golfe de Guinée — Côte d’Ivoire, Bénin, Togo —, exploitant la porosité des frontières et l’absence de l’État pour transformer les zones limitrophes en lignes de front et s’y ménager des arrières logistiques6.

Le Bénin paie le prix le plus lourd : en 2025, les morts attribuées au JNIM y ont bondi d’environ 70 % sur un an, et le groupe a même revendiqué ses premières opérations en territoire nigérian, à la frontière du Bénin67. Au Togo, des combattants liés à la coalition ont tué au moins cinquante-quatre civils et huit soldats en une quinzaine d’attaques sur les sept premiers mois de 2025, la préfecture de Kpendjal restant la plus martyrisée7.

Surtout, la nature de la menace change. À Djignandjoaga, le 9 avril 2025, une position togolaise a essuyé ce qui est décrit comme la première attaque par drone suicide jihadiste de la sous-région : roquettes, charges explosives dirigées, drones, le répertoire tactique du littoral s’est nettement sophistiqué depuis fin 20248. Le schéma des cibles, lui, est éloquent : l’essentiel des frappes les plus meurtrières vise les forces postées le long de la frontière burkinabè7. Ce débordement s’inscrit dans un mouvement plus large d’expansion jihadiste sur le continent africain, dont le Sahel reste le moteur.

Quand la digue régionale se fissure

Le pire moment pour se diviser. C’est pourtant celui qu’ont choisi les trois juntes sahéliennes : le 29 janvier 2025, l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso et Niger, réunis depuis septembre 2023 — a officiellement quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la rupture la plus grave qu’ait connue l’intégration régionale ouest-africaine depuis 19759.

Le divorce ouvre une faille précisément là où la menace circule, entre Sahel enclavé et littoral : sans coordination étroite entre les deux rives, le risque de débordement ne fait qu’augmenter2. L’AES a bien bâti sa propre architecture — passeport commun, force conjointe de cinq mille hommes contre les insurrections9 —, mais elle tourne le dos aux mécanismes côtiers de partage du renseignement. Cette fracture nourrit la dynamique par laquelle l’Alliance des États du Sahel propage la contagion jihadiste vers l’Afrique de l’Ouest côtière, au cœur d’une instabilité croissante au Sahel et en Afrique de l’Ouest qui pèse sur toute l’Afrique subsaharienne en 2026.

Le pari sécuritaire des juntes, lui, ne tient pas ses promesses. Wagner, dissous après la mort d’Evguéni Prigojine en août 2023, a vu ses opérations sahéliennes absorbées par l’Africa Corps du ministère russe de la Défense ; mais à la mi-2026, rien ne prouve que cette stratégie ait réduit l’emprise du JNIM10. Le revers le plus spectaculaire : en avril 2026, l’Africa Corps a évacué Kidal, bastion du nord malien, un retrait décrit comme un coup humiliant pour le prestige de Moscou en Afrique11.

Deux récits qui s’affrontent

La bataille est aussi celle des narrations. Vu de Moscou, le bilan est flatteur : l’agence d’État russe TASS affirme que « la Russie a rétabli le calme en Afrique, là où, sous la France, les hostilités faisaient rage depuis des lustres », et présente Bamako comme « extrêmement reconnaissant » envers l’Africa Corps12. La chaîne RT, financée par l’État russe, relaie la même partition : reçu au Kremlin par Vladimir Poutine, le chef de la junte burkinabè Ibrahim Traoré y vante une « alliance stratégique »13. Ce déploiement de l’influence russe en Afrique se nourrit autant du ressentiment anti-occidental que des armes livrées.

Les sources de référence, elles, contredisent ce récit du « calme rétabli » : la déroute de Kidal et l’aveu même de la défense russe disent l’inverse1011. Mais le départ occidental n’offre pas d’alternative pour autant : ni le retrait des troupes françaises de Côte d’Ivoire et du Sénégal, ni la défunte coopération du G5 Sahel, incapable d’enrayer la descente des insurrections vers le sud, ne dessinent de relève crédible14.

Reste un mince espoir, côté littoral. La Côte d’Ivoire n’a plus subi d’attaque confirmée depuis 2020-2021, et le Ghana tient jusqu’ici les jihadistes à distance — grâce à un cocktail de sécurité, de développement et de décentralisation, et à l’Initiative d’Accra, lancée en 2017 pour mutualiser le renseignement15. Mais la digue est fragile : les services signalent déjà des reconnaissances jihadistes dans le nord ghanéen, dont les marges servent de zones de repli aux combattants venus du Burkina Faso2. Le signal à surveiller n’est donc pas la prochaine grande offensive : c’est la première attaque revendiquée sur le sol ghanéen ou ivoirien. Ce jour-là, la contagion aura cessé d’être un risque pour devenir un fait.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le JNIM ?

Le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, fondé au Mali en 2017, est une coalition affiliée à al-Qaïda devenue le principal groupe jihadiste du Sahel central. Depuis 2019, il frappe aussi les pays du golfe de Guinée : Bénin, Togo et Côte d'Ivoire.

Pourquoi le Bénin et le Togo sont-ils les plus touchés ?

Leurs frontières septentrionales jouxtent les sanctuaires jihadistes de l'est du Burkina Faso et du parc W. Forêts, faible présence de l'État et routes de contrebande en font des arrières logistiques idéaux, que les groupes cherchent à sécuriser en frappant les postes militaires frontaliers.

Qu'est-ce que l'Alliance des États du Sahel (AES) ?

Pacte de défense mutuelle formé en septembre 2023 par les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger. L'AES a quitté la CEDEAO en janvier 2025 et s'est dotée d'une force conjointe de 5 000 hommes, d'un passeport commun et d'un partenariat sécuritaire avec la Russie.

La Côte d'Ivoire et le Ghana sont-ils touchés ?

Moins, pour l'instant. La Côte d'Ivoire n'a plus subi d'attaque confirmée depuis 2020-2021 et le Ghana aucune sur son sol. Mais les services de renseignement signalent des reconnaissances jihadistes dans le nord ghanéen, et les deux pays se préparent à un débordement.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Critical Threats Project (AEI), « Africa File, April 24, 2025: JNIM’s Growing Pressure on Benin », Critical Threats, 24 avril 2025. https://www.criticalthreats.org/analysis/africa-file-april-24-2025-jnims-growing-pressure-on-benin-turkey-to-somalia-salafi-jihadi-cells-continue-to-grow-across-nigeria

  2. ACLED, « Conflict intensifies and instability spreads beyond Burkina Faso, Mali, and Niger », ACLED, 2026. https://acleddata.com/report/conflict-intensifies-and-instability-spreads-beyond-burkina-faso-mali-and-niger 2 3 4

  3. Africa Center for Strategic Studies, « The Widening Scope of Africa’s Militant Islamist Threat », Africa Center, 2026. https://africacenter.org/spotlight/2026a-mig-widening-militant-islamist-threat/ 2

  4. ACLED, « Africa Overview: March 2026 », ACLED, mars 2026. https://acleddata.com/update/africa-overview-march-2026

  5. UNHCR, « Burkina Faso Fact Sheet, July–December 2025 », HCR, mars 2026. https://www.unhcr.org/sites/default/files/2026-03/unhcr-bkf-factsheet-july-december-2025.pdf

  6. International Crisis Group, « Understanding JNIM’s Expansion beyond the Sahel », Crisis Group, avril 2026. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2026-04/321-jnim-expansion-sahel.pdf 2

  7. Indian Council of World Affairs, « The Growing Influence of JNIM in West Africa: Threats to Benin, Togo and Ghana », ICWA, 2025. https://www.icwa.in/show_content.php?lang=1&level=1&ls_id=12356&lid=7539 2 3

  8. Critical Threats Project (AEI), « Salafi Jihadi Areas of Operation in West Africa », Critical Threats, 2025. https://www.criticalthreats.org/analysis/salafi-jihadi-areas-of-operation-in-west-africa-interactive-map-and-campaign-analysis

  9. Amani Africa, « The Withdrawal of AES from ECOWAS », Amani Africa, 2025. https://amaniafrica-et.org/the-withdrawal-of-aes-from-ecowas-an-opportunity-for-re-evaluating-existing-instruments-for-regional-integration/ 2

  10. Al Jazeera, « What role has Russia played in Mali’s security and the Sahel region? », Al Jazeera, 29 avril 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/4/29/what-role-has-russia-played-in-malis-security-and-the-sahel-region 2

  11. CNN, « Rebels jeered Putin’s Africa Corps out of a key Sahel town. Now his regional grip is slipping away », CNN, 10 mai 2026. https://www.cnn.com/2026/05/10/africa/putin-africa-corps-kidal-mali-intl-cmd 2

  12. TASS, « Russia restored calm in Africa, where under France hostilities raged for ages — Union », TASS, 2026. https://tass.com/defense/2086255

  13. RT Africa, « Moscow and Sahel country boosting strategic partnerships », RT, 2026. https://www.rt.com/africa/632353-russia-burkina-faso-strengthen-strategic-partnerships/

  14. Chatham House, « West Africa needs regional solutions to combat the escalating Sahel security crisis », Chatham House, décembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/12/west-africa-needs-regional-solutions-combat-escalating-sahel-security-crisis

  15. Stiftung Wissenschaft und Politik, « Côte d’Ivoire’s Containment of Jihadist Threats: A Provisional Success? », SWP, 2025. https://www.swp-berlin.org/en/publication/mta-spotlight40-cote-divoires-containment-of-jihadist-threats

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