Le conflit ouvert avec le Pakistan
Frappes sur Kaboul, riposte talibane, ligne Durand contestée : anatomie de la guerre larvée qui oppose l'Afghanistan au Pakistan depuis octobre 2025.

À retenir
- Le 9 octobre 2025, une frappe pakistanaise sur Kaboul visant le chef du TTP ouvre une séquence d'affrontements frontaliers inédits par leur ampleur.
- En février 2026, Islamabad proclame « la guerre ouverte » et frappe en profondeur jusqu'à Kandahar ; Kaboul riposte au-delà de la « ligne Durand artificielle ».
- Le cœur du contentieux : le refus taliban de désarmer le Tehreek-e-Taliban Pakistan, allié idéologique réfugié sur le sol afghan.
- Médiés par Doha et Ankara, les cessez-le-feu successifs n'éteignent pas une mécanique d'escalade qui a déplacé plus de 115 000 personnes.
- En toile de fond, le rapprochement entre Kaboul et New Delhi exaspère Islamabad et redessine les équilibres régionaux.
Le 9 octobre 2025, des explosions secouent un quartier de Kaboul au moment précis où le chef de la diplomatie talibane atterrit à New Delhi pour une visite historique. La cible de la frappe pakistanaise : Noor Wali Mehsud, émir du Tehreek-e-Taliban Pakistan. Il survit1. Mais ce raid aérien sur la capitale d’un voisin théoriquement allié vient d’allumer la mèche d’un conflit que l’on n’osait plus qualifier de « frontalier » : huit mois plus tard, le Pakistan et l’Afghanistan se reconnaissent en état de « guerre ouverte ».
D’un raid sur Kaboul à la « guerre ouverte »
L’enchaînement a été brutal. La frappe d’octobre répondait à une attaque du TTP, la veille, contre des soldats pakistanais au Khyber Pakhtunkhwa1. Kaboul a riposté par des opérations transfrontalières qui, selon les talibans, ont tué au moins 23 militaires pakistanais, pour neuf morts dans leurs propres rangs — chaque camp revendiquant des pertes adverses plus lourdes2. Une trêve fragile, négociée à Doha le 19 octobre 2025, a tenu quelques semaines avant de s’effilocher3.
L’embrasement est venu en février 2026. Le 22, l’aviation pakistanaise frappe sept cibles dans les provinces de Nangarhar, Paktika et Khost, affirmant éliminer environ 80 combattants du TTP ; le déclencheur, côté pakistanais, aurait été l’attentat du 6 février contre une mosquée chiite d’Islamabad, qui a fait 31 morts4. Les talibans répliquent le 24 sur des postes pakistanais. Dans la nuit du 26, Islamabad lance l’opération « Ghazab lil-Haq » et revendique la destruction de 104 positions talibanes et plus de 330 combattants tués4. Le même jour, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, prononce les mots qui font basculer la séquence : les deux pays sont en « guerre ouverte »5. Jamais Islamabad n’avait frappé aussi loin à l’intérieur du territoire afghan, jusqu’à Kandahar.
Le TTP, pomme de discorde
Au centre de l’affrontement se tient un acronyme : le TTP. Né en 2007, le « taliban pakistanais » partage le nom et l’idéologie des talibans afghans, mais s’en distingue par sa direction et son objectif — renverser l’État pakistanais6. Or, depuis la prise de Kaboul par les talibans en 2021, ses attaques au Pakistan ont explosé. Islamabad, qui avait pourtant soutenu l’avènement du régime, accuse aujourd’hui ce dernier d’offrir au mouvement des sanctuaires sur le sol afghan7.
Kaboul rejette l’accusation avec constance. Le porte-parole du gouvernement taliban, Zabihullah Mujahid, affirme que « le conflit interne du Pakistan est une affaire purement intérieure » et que le TTP n’a « aucune présence en Afghanistan » : « nous ne les laisserions pas utiliser le sol afghan », assure-t-il, accusant en retour Islamabad de n’avoir « jamais cherché à résoudre les problèmes par le dialogue »5. Pour de nombreux analystes occidentaux, cette dénégation convainc peu : le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) et le Council on Foreign Relations (CFR) rappellent que les talibans afghans sont étroitement liés au TTP et qu’ils ont pour habitude de ne pas trahir leurs alliés idéologiques8. Un désarmement comporterait d’ailleurs des risques internes pour Kaboul : rébellions tribales, défections de combattants vers l’État islamique au Khorasan8.
La ligne Durand, blessure ouverte depuis 1893
Le contentieux ne date pas de 2025. Il plonge ses racines dans un tracé colonial : en 1893, Sir Mortimer Durand, pour l’Inde britannique, fixe avec l’émir Abdur Rahman Khan une frontière d’environ 2 600 kilomètres destinée à servir de glacis face à l’Empire russe9. Le Pakistan, qui en a hérité à l’indépendance de 1947, la tient pour une frontière internationale intangible. Aucun gouvernement afghan ne l’a jamais reconnue, y voyant un arrangement provisoire qui ampute le pays et scinde arbitrairement les zones de peuplement pachtoune9.
Cette plaie irrigue tout le récit du conflit. Quand le ministère afghan de la Défense annonce avoir visé « les bases militaires de l’armée pakistanaise de l’autre côté de la ligne Durand artificielle »7, le choix du qualificatif n’a rien d’anodin : il nie la légitimité même de la frontière que le Pakistan prétend défendre. La rivalité avec l’Inde ajoute une couche d’angoisse stratégique pour Islamabad, hanté par le spectre d’un encerclement sur deux fronts, tandis que la cause panpachtoune travaille en sourdine ses provinces de l’ouest.
Le coût humain et l’engrenage des trêves
La guerre se paie en vies et en exils. Selon les Nations unies, les combats ont déplacé plus de 115 000 personnes en Afghanistan depuis le 26 février 202610. Le 16 mars, une frappe attribuée au Pakistan touche un centre de désintoxication de Kaboul : Kaboul parle de plus de 400 morts, Islamabad rétorque avoir visé des installations militaires et accuse l’adversaire d’exagérer le bilan11. À cette violence s’ajoute la pression migratoire : Islamabad a expulsé plus d’un million d’Afghans en 2025, et plus de 146 000 sur les seuls premiers mois de 2026, asséchant des transferts d’argent vitaux pour une économie afghane exsangue12.
Le cycle diplomatique, lui, tourne à vide. Après Doha, des pourparlers se tiennent à Istanbul fin octobre 2025, puis se prolongent en 2026 sous médiation conjointe du Qatar et de la Turquie, jusqu’à un mécanisme de surveillance censé sanctionner les violations3. Pékin pousse à une « solution globale »13. Mais chaque trêve cède au premier incident : fin avril 2026, les deux camps s’accusent mutuellement de nouvelles attaques au Kunar et au Sud-Waziristan, le ministère pakistanais de l’Information qualifiant les accusations afghanes de « mensonge éhonté »13.
Une accalmie sans paix
Au printemps 2026, une « accalmie relative » s’installe le long de la frontière14. Le quotidien pakistanais The Express Tribune rapporte que le chef suprême des talibans, Hibatullah Akhundzada, aurait averti le TTP qu’il lui couperait son soutien faute d’arrêt des attaques14. Le geste ne rassure pas Islamabad, qui réclame des mécanismes de vérification vérifiables que Kaboul refuse jusqu’ici de concéder14.
Le décor régional, lui, s’est déplacé. En accueillant le ministre des Affaires étrangères taliban en octobre 2025 — première visite d’un haut responsable du régime —, New Delhi a signifié son retour dans le jeu afghan, au grand dam d’Islamabad15. La Chine, premier partenaire commercial du Pakistan, surveille de près des troubles qui menacent ses investissements régionaux et son pari afghan, tout comme l’Iran, voisin commun aux prises avec ses propres calculs. Sans accord traitant la racine du mal — le sort du TTP et la question Durand —, le scénario le plus probable reste un engrenage répétitif : la violence ramène à la table des négociations, les négociations accouchent d’un cessez-le-feu, et le cessez-le-feu se rompt14. Le signal à surveiller n’est pas la prochaine trêve, mais le premier mécanisme de vérification que les deux capitales accepteraient réellement de signer.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Pakistan et l'Afghanistan se font-ils la guerre ?
Islamabad accuse le régime taliban d'héberger le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), mouvement qui multiplie les attentats sur son sol. Kaboul nie tout soutien et dénonce des violations de sa souveraineté. À ce différend sécuritaire s'ajoute un vieux contentieux territorial autour de la ligne Durand.
Qu'est-ce que la ligne Durand ?
C'est la frontière de quelque 2 600 kilomètres tracée en 1893 entre l'Afghanistan et l'Inde britannique. Le Pakistan en a hérité en 1947 et la considère comme intangible. Aucun gouvernement afghan ne l'a jamais reconnue, la jugeant arbitraire car elle scinde les zones de peuplement pachtoune.
Qui est le TTP et que veut-il ?
Le Tehreek-e-Taliban Pakistan, ou « taliban pakistanais », est une insurrection née en 2007 qui cherche à renverser l'État pakistanais pour y imposer sa lecture de la charia. Distinct des talibans afghans par sa direction et ses objectifs, il leur reste idéologiquement proche et opère depuis des sanctuaires frontaliers.
Un cessez-le-feu durable est-il possible ?
Plusieurs trêves ont été conclues sous médiation qatarie et turque depuis octobre 2025, mais elles se brisent à chaque nouvel incident. Tant qu'aucun accord ne traite la racine du conflit — le sort du TTP et le mécanisme de vérification réclamé par Islamabad —, le cycle d'escalade devrait se perpétuer.
Sources
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Bill Roggio, « Pakistani Taliban leader thought to be targeted in airstrike on Afghan capital », FDD’s Long War Journal, 10 octobre 2025. https://www.longwarjournal.org/archives/2025/10/pakistani-taliban-leader-thought-to-be-targeted-in-airstrike-on-afghan-capital.php ↩ ↩2
-
« Taliban blame Pakistan after explosions in Kabul, amid outreach to India », Al Jazeera, 10 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/10/explosions-hit-kabul-as-taliban-make-diplomatic-push-to-india ↩
-
« Afghanistan and Pakistan agree to respect ceasefire mediated by Qatar and Turkey », PBS News, 19 octobre 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/afghanistan-and-pakistan-agree-to-respect-ceasefire-mediated-by-qatar-and-turkey ↩ ↩2
-
« Afghanistan — a situational recap », The Express Tribune, mars 2026. https://tribune.com.pk/story/2594561/afghanistan-a-situational-recap ↩ ↩2
-
Diaa Hadid, « Pakistan says it is now in ‘open war’ with Afghanistan after cross-border strikes », NPR, 26 février 2026. https://www.npr.org/2026/02/26/g-s1-111783/airstrikes-afghanistan-pakistan-war ↩ ↩2
-
« Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP) », National Counterterrorism Center (DNI), consulté en juin 2026. https://www.dni.gov/nctc/terrorist_groups/ttp.html ↩
-
« Why are Pakistan and Afghanistan launching attacks, with Pakistani official declaring ‘open war’? », CNN, 27 février 2026. https://www.cnn.com/2026/02/27/asia/afghanistan-pakistan-strikes-what-we-know-intl-hnk ↩ ↩2
-
« Why Did Pakistan Announce ‘Open War’ Against the Taliban? », Center for Strategic and International Studies (CSIS), février 2026. https://www.csis.org/analysis/why-did-pakistan-announce-open-war-against-taliban ↩ ↩2
-
« Durand Line Dispute: The Historical Root Of Pakistan–Afghanistan Tensions », The Friday Times, 3 avril 2026. https://thefridaytimes.com/03-Apr-2026/durand-line-dispute-historical-root-pakistan-afghanistan-tensions ↩ ↩2
-
« Afghan–Pakistani border: UN experts urgently call for lasting peace », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), mars 2026. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2026/03/afghan-pakistani-border-un-experts-urgently-call-lasting-peace ↩
-
« Afghanistan accuses Pakistan of carrying out airstrikes that killed hundreds in Kabul », PBS News, 16 mars 2026. https://www.pbs.org/newshour/world/afghanistan-accuses-pakistan-of-carrying-out-airstrikes-that-killed-4-in-kabul ↩
-
« Pakistan: Surge in Forced Returns of Afghan Refugees », Human Rights Watch, 21 avril 2026. https://www.hrw.org/news/2026/04/21/pakistan-surge-in-forced-returns-of-afghan-refugees ↩
-
« Ceasefire at risk as Pakistan and Afghanistan report cross-border attacks », Al Jazeera, 27 avril 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/4/27/ceasefire-at-risk-as-pakistan-and-afghanistan-report-cross-border-attacks ↩ ↩2
-
Michael Kugelman, « The Afghanistan-Pakistan Border Is Still Unstable », Foreign Policy, 3 juin 2026. https://foreignpolicy.com/2026/06/03/afghanistan-pakistan-border-violence-pause-taliban-ttp/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Afghan foreign minister in India: Why New Delhi is embracing Taliban now », Al Jazeera, 14 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/14/afghan-foreign-minister-in-india-why-new-delhi-is-embracing-taliban-now ↩
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