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Iran : un siècle de régimes renversés (1890-1979)

Du boycott du tabac de 1891 à la République islamique de 1979, l'Iran a traversé en un siècle quatre ruptures de régime qui éclairent encore son présent.

Par ISS2 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Architecture persane ancienne et coupole turquoise illustrant l'histoire politique de l'Iran.
Architecture persane ancienne et coupole turquoise illustrant l'histoire politique de l'Iran. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La protestation du tabac de 1891 fut le premier soulèvement national de l'Iran moderne, victorieux grâce à une fatwa de l'ayatollah Shirazi.
  2. La Révolution constitutionnelle (1905-1911) arracha au Shah une constitution et un parlement, le Majles, en 1906.
  3. Reza Khan, après le coup d'État de 1921, fonda la dynastie Pahlavi en 1925 et lança une modernisation autoritaire.
  4. La Révolution islamique de 1979 instaura un régime théocratique inédit, fondé sur le velayat-e faqih.

L’histoire politique de l’Iran moderne tient en une suite de ruptures. En un peu moins d’un siècle, le pays est passé du despotisme qadjar à la monarchie constitutionnelle, puis à la dictature modernisatrice des Pahlavi, avant de basculer dans la théocratie. Chacun de ces virages a laissé une strate dans la mémoire nationale. Les comprendre, c’est lire en filigrane les tensions de l’Iran d’aujourd’hui.

1891 : le tabac, première victoire du peuple sur le Shah

Le premier ébranlement vint d’une affaire commerciale. En mars 1890, le Shah accorda à un sujet britannique, le major Gerald Talbot, un monopole de cinquante ans sur la production, la vente intérieure et l’exportation du tabac iranien1. La concession, perçue comme une humiliation nationale, souleva les marchands du bazar, les intellectuels et le clergé.

L’arme décisive fut religieuse. En décembre 1891, l’ayatollah Mirza Hassan Shirazi diffusa dans tout le pays un décret interdisant la consommation de tabac tant que durerait la concession2. L’effet fut foudroyant : en vingt-quatre heures, les Iraniens cessèrent de fumer, les narguilés disparurent des cafés, et même les épouses du Shah respectèrent le boycott2. Cinquante-cinq jours après la fatwa, le 6 janvier 1892, le souverain capitula et annula la concession — au prix d’une lourde indemnité versée à Talbot2. Cet épisode est souvent décrit comme le premier soulèvement national de masse de l’Iran moderne, et un prélude direct à la Révolution constitutionnelle2. Il démontrait deux choses appelées à se répéter : la puissance mobilisatrice du clergé chiite, dont l’influence est analysée dans les réseaux du pouvoir en Iran, et la vulnérabilité d’un pouvoir central pris en étau entre Londres et Saint-Pétersbourg.

1906 : la Constitution arrachée au despotisme

Quinze ans plus tard, la contestation visa le cœur même du système. La Révolution constitutionnelle, déclenchée à partir de 1905, rassembla intellectuels gagnés aux idées occidentales, marchands excédés par la corruption et clercs réformateurs. Tous convergeaient vers un objectif : borner le pouvoir absolu du Shah.

Sous la pression de troubles populaires généralisés, Mozaffar al-Din Shah dut convoquer un parlement, le Majles, en octobre 19063. Deux mois plus tard, le 27 décembre 1906, il promulgua une constitution calquée sur le modèle belge4. Le souverain, dont l’historien anglo-saxon souligne l’incompétence, signa l’ensemble des textes — édit constitutionnel, loi électorale et constitution — peu avant sa mort, le 9 janvier 19073. La transition fut tout sauf paisible : son successeur tenta de restaurer l’absolutisme et fit bombarder le Majles en 1908, déclenchant une guerre civile dont les forces constitutionnalistes sortirent finalement victorieuses. Pour la première fois dans l’histoire du pays, une loi fondamentale prétendait encadrer le trône.

1921-1925 : Reza Khan ou la modernisation au pas cadencé

L’expérience constitutionnelle ne survécut pas au chaos de l’après-Première Guerre mondiale. La dynastie qadjar, minée par des décennies d’instabilité, de révoltes tribales et d’ingérence russo-britannique, était à bout de souffle5. Dans ce vide surgit un officier impitoyable.

En février 1921, Reza Khan, à la tête de la brigade cosaque persane, s’empara de Téhéran par un coup d’État5. Ministre de la Guerre puis Premier ministre, il bâtit en quatre ans une armée qui ne devait loyauté qu’à lui, mata les rébellions régionales et restaura une autorité centrale5. L’ultime étape fut la déposition du dernier Shah qadjar, Ahmad Shah, en octobre 1925 ; le Majles, réuni en assemblée constituante, le proclama Shah le 12 décembre 1925, sous le nom dynastique de Pahlavi5. Son règne fut celui d’une modernisation forcée : noms de famille obligatoires, système métrique, administration et armée professionnalisées — et, en 1934, le pays rebaptisé officiellement « Iran ». L’État se renforçait, mais au détriment des libertés et des institutions démocratiques naissantes.

1963-1979 : la « Révolution blanche » et le brasier qu’elle alluma

Son fils, Mohammad Reza Pahlavi, poursuivit l’œuvre paternelle. En 1963, il lança la « Révolution blanche », vaste programme de réformes destiné à prévenir une révolution « rouge » par le bas. Les mesures furent ambitieuses : redistribution de terres à environ 2,5 millions de familles, corps d’alphabétisation et de santé pour les campagnes, et droit de vote accordé aux femmes6. Économiquement efficace, le programme distribua toutefois ses bénéfices de façon inégale et bouleversa en profondeur les normes sociales et les institutions traditionnelles6.

Le clergé chiite y vit une attaque frontale. Un professeur de philosophie de Qom, Ruhollah Khomeini, dénonça violemment les réformes6. La répression qui suivit fut une erreur fatale : arrêté, puis exilé en novembre 1964, Khomeini passa plus de quatorze ans hors d’Iran, restant en contact étroit avec ses partisans et achevant sa doctrine du velayat-e faqih, le gouvernement du jurisconsulte6. En tentant d’écraser l’opposition, le régime avait transformé un religieux en figure de résistance quasi mythique. Les ressorts de cette influence éclairent encore aujourd’hui les relations entre l’Iran et ses voisins.

1979 : la théocratie, une architecture politique inédite

À la fin des années 1970, le régime du Shah, malgré sa façade de puissance, cumulait corruption, répression policière et inégalités criantes. Libéraux, marxistes et islamistes s’unirent dans un rejet commun. Face à des manifestations d’une ampleur sans précédent, Mohammad Reza Pahlavi abdiqua et quitta l’Iran pour toujours le 16 janvier 19797. Après un mois d’affrontements résiduels, Khomeini rentra d’exil et fut accueilli en libérateur par l’immense majorité des Iraniens7.

Le 1er avril 1979, un référendum proclama la République islamique. Le nouveau régime rompit à la fois avec la monarchie et avec la constitution de 1906, en érigeant un Guide suprême au-dessus de toutes les institutions. L’Iran, qui avait oscillé du despotisme à la monarchie constitutionnelle, basculait dans une théocratie sans précédent dans cette forme. Cet héritage continue de structurer la République actuelle, dont nous proposons un panorama dans notre dossier sur l’Iran comme dans l’analyse de l’alliance Iran-Russie.

Ce que ce siècle de ruptures enseigne

Quatre régimes, quatre logiques de chute. À chaque fois, une même mécanique : un pouvoir central perçu comme illégitime ou inféodé à l’étranger, une coalition hétéroclite portée par le bazar et le clergé, et une étincelle — une concession, une réforme, une humiliation. La singularité iranienne tient à la place décisive du clergé chiite, capable de muer une revendication politique en obligation religieuse, du boycott de 1891 jusqu’au triomphe de 1979.

Le signal historique le plus durable est sans doute celui-là : en Iran, aucune modernisation imposée d’en haut n’a jamais effacé l’autorité morale des institutions religieuses. Comprendre cette constante, c’est saisir pourquoi les soubresauts du XXe siècle continuent de modeler le pays, et pourquoi son avenir reste indissociable de cette longue mémoire des régimes renversés.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'était la protestation du tabac de 1891 ?

Un soulèvement national contre la concession du monopole du tabac accordée à un sujet britannique. La fatwa de l'ayatollah Shirazi appelant au boycott fut si suivie que le Shah dut annuler la concession en janvier 1892. C'est le premier mouvement de masse de l'Iran moderne.

Qu'a apporté la Révolution constitutionnelle de 1906 ?

Elle a contraint le Shah Mozaffar al-Din à convoquer un parlement, le Majles, en octobre 1906, puis à promulguer une constitution inspirée du modèle belge en décembre. Pour la première fois, le pouvoir absolu du souverain était limité par une loi fondamentale.

Comment Reza Khan est-il arrivé au pouvoir ?

Par un coup d'État en février 1921, à la tête de la brigade cosaque. Devenu ministre de la Guerre puis Premier ministre, il a écarté les rivaux et, en 1925, fait déposer le dernier Shah qadjar. Le Majles l'a proclamé Shah le 12 décembre 1925, fondant la dynastie Pahlavi.

Pourquoi la Révolution de 1979 est-elle si singulière ?

Parce qu'elle a instauré un régime théocratique inédit reposant sur le velayat-e faqih, le gouvernement du jurisconsulte. Un guide religieux y est placé au-dessus de toutes les institutions politiques, rompant avec la monarchie comme avec la tradition constitutionnelle de 1906.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Iranian Tobacco Protest Movement », Encyclopedia.com. https://www.encyclopedia.com/history/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/iranian-tobacco-protest-movement

  2. « The Fatwah: Story of Iran’s Tobacco Protests », The Lion and The Sun. https://thelionandthesun.org/407/the-fatwah-the-story-of-irans-tobacco-protests/ 2 3 4

  3. « Constitutional Revolution i. Intellectual background », Encyclopaedia Iranica. https://www.iranicaonline.org/articles/constitutional-revolution-i/ 2

  4. « Moẓaffar od-Dīn Shāh », Encyclopaedia Britannica. https://www.britannica.com/biography/Mozaffar-od-Din-Shah

  5. « Pahlavi dynasty », Encyclopaedia Britannica. https://www.britannica.com/topic/Pahlavi-dynasty 2 3 4

  6. « Iran — The White Revolution », Encyclopaedia Britannica. https://www.britannica.com/place/Iran/The-White-Revolution 2 3 4

  7. « White Revolution (Iran) — History, Significance, & Effects », Encyclopaedia Britannica. https://www.britannica.com/topic/White-Revolution 2

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