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Enjeux · Migrations et dynamiques démographiques

Les migrants comme arme : la coercition par les flux

Frontière finlandaise fermée, tunnels vers l'UE, refoulements légalisés : l'instrumentalisation des migrations comme arme hybride. Faits 2025-2026 et dilemmes.

Par ISS23 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Barrière frontalière sous la neige entre la Finlande et la Russie, gardes-frontières au loin.
Barrière frontalière sous la neige entre la Finlande et la Russie, gardes-frontières au loin. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Pousser des migrants vers la frontière d'un adversaire est devenu une tactique de guerre hybride à part entière.
  2. La Finlande a fermé toute sa frontière orientale avec la Russie en octobre 2025, dénonçant une opération état-sponsorisée.
  3. La Russie et la Biélorussie ciblent la Finlande, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et la Norvège.
  4. L'UE a adopté des règles spécifiques contre l'instrumentalisation des migrants dans son pacte migratoire.
  5. Ces mesures heurtent le principe de non-refoulement, pierre angulaire du droit d'asile.

Le 28 octobre 2025, la Finlande prend une décision spectaculaire : elle ferme l’intégralité de sa frontière orientale avec la Russie, longue de 1 340 kilomètres1. Le motif invoqué n’est pas migratoire au sens classique, mais sécuritaire. Helsinki dénonce une « opération hybride » orchestrée par un État pour la déstabiliser1. Derrière ce geste, une réalité qui s’impose en Europe : les migrants sont devenus une arme.

De la crise humanitaire à l’arme stratégique

L’idée n’est pas neuve. Le concept de « migration militarisée » désigne le fait de provoquer ou de laisser advenir un afflux de population pour faire pression sur un adversaire, une menace analysée de longue date par les spécialistes de la guerre hybride2. L’histoire en regorge — l’exode des Cubains de Mariel en 1980, encouragé par La Havane pour se débarrasser d’indésirables tout en embarrassant Washington, ou la menace turque d’ouvrir ses frontières à des millions de Syriens en échange de soutien européen. La pression biélorusse de 2021 sur la Pologne, puis la crise à la frontière finlandaise, en sont les avatars les plus récents.

Ce qui change, c’est l’intégration de cette tactique dans un arsenal hybride assumé. Le mécanisme est simple : en saturant les capacités d’accueil d’un pays voisin, on génère « division, désordre et coûts » dans l’espoir d’infléchir sa politique3. Le migrant devient un instrument de coercition, sans qu’aucun coup de feu soit tiré. Ces logiques s’inscrivent dans le répertoire plus large des attaques hybrides russes, où la migration côtoie la cyberattaque et la manipulation de l’information.

La frontière orientale de l’Europe sous pression

Depuis 2021, le flanc est de l’Union vit sous tension. La Russie et la Biélorussie ont délibérément instrumentalisé l’immigration irrégulière comme volet de leur stratégie hybride, ciblant la Finlande, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et la Norvège4. Les faits sont documentés et récents.

En août 2025, les autorités polonaises ont recensé en une seule journée plus de 120 tentatives de franchissement illégal de la frontière4. Au cours de l’année 2025, quatre tunnels probablement utilisés pour faire passer des migrants depuis la Biélorussie vers le territoire de l’UE ont été découverts4. Le 15 janvier 2026, le ministère letton de la Défense confirmait l’implication des structures policières et militaires biélorusses dans l’acheminement de migrants vers sa frontière4. Côté finlandais, plusieurs centaines de ressortissants de pays tiers — surtout du Moyen-Orient et d’Afrique — sont arrivés à des postes reculés sans visa Schengen, les gardes-frontières russes les laissant passer malgré l’absence de documents valides1. Le Global Initiative against Transnational Organised Crime résume le procédé d’une formule glaçante : des « personnes utilisées comme munitions »4.

Cette mécanique mobilise plusieurs types d’acteurs. En amont, des États en position de force — Moscou, Minsk — orchestrent ou tolèrent les flux. Mais l’opération s’appuie aussi sur des intermédiaires : agences de voyage complaisantes, passeurs, réseaux criminels qui monnaient le transit. Pour Minsk comme pour Moscou, le bilan de 2021 a été clair : la migration militarisée demeurait un outil viable de leur boîte à outils hybride3. La cible n’est pas seulement la frontière, mais la cohésion politique du pays visé et l’unité de l’Union dans son ensemble.

Le dilemme : sécurité contre droit d’asile

Comment riposter sans renier ses principes ? C’est là que réside le piège tendu aux démocraties. Pour répondre à la pression, la Finlande a adopté en juillet 2024 une législation spécifique contre l’instrumentalisation de la migration, prolongée depuis jusqu’en décembre 20265. Le texte autorise, dans certaines conditions, à empêcher l’entrée et à refuser les demandes d’asile.

Or ces mesures heurtent de plein fouet le principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un lieu où sa vie serait menacée. Ce principe, inscrit dans la Convention de Genève, la Convention contre la torture et la Charte des droits fondamentaux de l’UE, est considéré comme le principal rempart contre les refoulements forcés5. Les Nations unies ont exhorté Helsinki à introduire des garanties d’accès à la procédure d’asile5. Le débat oppose ainsi deux impératifs également légitimes : la défense de la souveraineté et de la sécurité d’un côté, le respect du droit international et la protection des personnes de l’autre. Car derrière l’arme se trouvent des êtres humains, eux-mêmes victimes — souvent attirés par de fausses promesses, parfois exposés aux trafiquants.

Bruxelles cherche une parade

L’Union européenne a tenté d’apporter une réponse commune. La réforme de la politique migratoire et d’asile portée par la Commission von der Leyen contient des articles précis pour traiter les cas d’instrumentalisation, une exigence de longue date des États de l’Est6. Au titre du règlement de crise, les États membres disposent de davantage de temps pour enregistrer et examiner les demandes d’asile sans laisser les demandeurs pénétrer sur le territoire national6.

La réponse passe aussi par le terrain. L’agence européenne Frontex a prolongé son opération de surveillance à la frontière finno-russe, et les États de l’Est ont multiplié barrières, capteurs et patrouilles5. Ces dispositifs sécuritaires apaisent l’urgence, mais ne traitent pas la racine : tant que la tactique reste payante pour ceux qui la manient, elle se reproduira ailleurs.

Mais l’unité reste fragile. Plusieurs pays contestent les modalités du pacte, et la tentation du chacun-pour-soi affaiblit la riposte collective. Les États en première ligne se sentent souvent seuls, tandis que d’autres rechignent à partager le fardeau. Cette fragmentation est précisément ce que recherchent les puissances qui manient l’arme migratoire. À cela s’ajoute une méfiance entre États, peu enclins à partager des informations sensibles, qui entrave l’élaboration de solutions durables. La gestion coordonnée de ces crises, analysée dans nos travaux sur la manière de gérer les crises migratoires en Europe, conditionne la crédibilité de la dissuasion européenne.

Ce que révèle l’arme migratoire

L’instrumentalisation des migrations n’est pas un épiphénomène : c’est un révélateur. Elle expose la dépendance des démocraties à leurs propres valeurs, que les régimes autoritaires retournent contre elles. Elle se combine de plus en plus à d’autres leviers — désinformation, cyberattaques —, comme le montre la façon dont l’IA amplifie les cyberattaques et la désinformation. Et elle se déploie sur fond de tendances démographiques lourdes, qui rendent la question migratoire durablement centrale, comme l’explorent nos analyses sur le vieillissement et la migration.

Le signal à surveiller est double : la capacité de l’Europe à tenir une ligne commune sans sacrifier le droit d’asile, et l’extension possible de cette tactique à d’autres frontières. Si la dissuasion passe uniquement par des murs et des refoulements, c’est une part de l’identité démocratique qui s’érode. Le vrai défi n’est pas de fermer des frontières, mais de désamorcer l’arme sans devenir ce que l’on combat.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'instrumentalisation des flux migratoires ?

C'est le fait, pour un État, d'organiser ou de faciliter l'arrivée de migrants à la frontière d'un pays voisin pour le déstabiliser, le diviser et lui imposer des coûts. La théorie de la « migration militarisée » a été formalisée par la chercheuse Kelly Greenhill.

Pourquoi la Finlande a-t-elle fermé sa frontière avec la Russie ?

Helsinki accuse Moscou d'avoir orchestré l'arrivée de migrants sans visa Schengen, les gardes-frontières russes les laissant passer. La Finlande y voit une opération hybride visant à la déstabiliser et a fermé l'intégralité de sa frontière orientale en octobre 2025.

Qu'est-ce que le principe de non-refoulement ?

C'est l'interdiction de renvoyer une personne vers un pays où sa vie ou sa liberté seraient menacées. Reconnu par la Convention de Genève et la Charte des droits fondamentaux de l'UE, il constitue le principal rempart contre les refoulements forcés à la frontière.

L'Union européenne a-t-elle réagi ?

Oui. Le pacte sur la migration et l'asile contient des articles dédiés aux situations d'instrumentalisation, réclamés par les États de l'Est. Le règlement de crise accorde aux pays plus de temps pour enregistrer et examiner les demandes d'asile sans laisser entrer les demandeurs.

Cette tactique est-elle nouvelle ?

Non. L'exode des Cubains de Mariel en 1980 ou la pression turque sur l'UE en 2020 en sont des précédents. Mais la mondialisation et les tensions actuelles entre grandes puissances en ont fait un outil hybride courant, combiné à la désinformation et aux cyberattaques.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. VisaHQ, « Finland Closes All Border Crossings With Russia Amid ‘Hybrid-Warfare’ Migrant Surge », VisaHQ News, 28 octobre 2025. https://www.visahq.com/news/2025-10-28/fi/finland-closes-all-border-crossings-with-russia-amid-hybrid-warfare-migrant-surge/ 2 3

  2. Foundation for Defense of Democracies, « Weaponized Mass Migration », FDD, 10 février 2026. https://www.fdd.org/analysis/2026/02/10/weaponized-mass-migration/

  3. Hoover Institution, « Weaponization of Migration: A Powerful Instrument in Russia’s Hybrid Toolbox », Hoover Institution, 2025. https://www.hoover.org/research/weaponization-migration-powerful-instrument-russias-hybrid-toolbox 2

  4. Global Initiative against Transnational Organised Crime, « People as ammunition: The structures behind Russian and Belarusian weaponized migration », GI-TOC, 2025. https://globalinitiative.net/analysis/russian-belarusian-weaponized-migration/ 2 3 4 5

  5. European Council on Refugees and Exiles, « Finland: Proposed Legislation Could Breach International Human Rights Commitments », ECRE, 2025. https://ecre.org/proposed-legislation-could-breach-international-human-rights-commitments-%E2%80%95-frontex-extends-operation-on-finland-russia-border-%E2%80%95-un-urges-finland-to-intr/ 2 3 4

  6. European Council on Refugees and Exiles, « EU Eastern Borders: Finland Closes its Border with Russia Indefinitely Despite Criticism », ECRE, 2025. https://ecre.org/eu-eastern-borders-finland-closes-its-border-with-russia-indefinitely-despite-criticism-%E2%80%95-hungary-poland-and-slovakia-oppose-implementation-of-new-eu-migration-pact-while-lithuania-prefers/ 2

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