La compétition d'influence dans le Pacifique
Premier bailleur du Pacifique insulaire, Canberra multiplie traités et aides pour contrer Pékin et rester le partenaire de sécurité de référence. Décryptage.

À retenir
- Avec environ 2,16 milliards de dollars australiens en 2025-2026, Canberra fournit près de 43 % de l'aide au développement du Pacifique, plus de quatre fois la contribution néo-zélandaise.
- Le pacte de sécurité Chine–Îles Salomon de 2022 a déclenché une offensive diplomatique australienne sans précédent dans la région.
- Union Falepili avec Tuvalu, traité de défense Pukpuk avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée, accord avec les Fidji : Canberra verrouille les liens de sécurité de ses voisins.
- Pékin se présente en partenaire de développement « sans ingérence » et gagne du terrain dans les communautés, là où l'Occident promet sans toujours livrer.
- En juin 2026, le nouveau Premier ministre salomonais relance le dialogue avec Canberra tout en réexaminant l'accord chinois : un test pour la stratégie australienne.
En juin 2026, un avion en provenance d’Honiara s’est posé à Canberra avec, à son bord, le tout nouveau Premier ministre des Îles Salomon. Matthew Wale, figure de l’opposition élue trois semaines plus tôt, venait d’arracher une copie du document le plus sensible de la diplomatie de son pays : le pacte de sécurité signé en 2022 avec la Chine. Il avait dû, a-t-il confié à la presse, « écarter certaines personnes de postes-clés » pour seulement en obtenir le texte. À peine atterri, il annonçait son réexamen et l’ouverture de négociations pour un « traité stratégique global » avec l’Australie.1 La scène résume à elle seule la partie qui se joue dans le Pacifique insulaire : une compétition d’influence où les archipels, longtemps relégués à la marge des cartes, sont devenus l’enjeu d’un bras de fer entre Canberra et Pékin, sur fond d’expansion de l’influence chinoise dans les îles du Pacifique.
Le chéquier comme première ligne de défense
L’Australie a fait de l’aide au développement le socle de sa stratégie régionale. Pour l’exercice 2025-2026, Canberra a alloué environ 2,157 milliards de dollars australiens au Pacifique insulaire, un montant porté à près de 2,2 milliards pour 2026-2027.2 La région absorbe désormais quelque 42 % de l’aide australienne, une part qui a presque doublé en une décennie, faisant de l’Australie de loin le premier bailleur du Pacifique.3
Le rapport annuel du Lowy Institute, qui cartographie depuis des années les flux d’aide vers la région, confirme cette domination : Canberra fournit environ 43 % de l’ensemble du financement du développement du Pacifique, soit plus de quatre fois la contribution de la Nouvelle-Zélande, deuxième donateur.4 Surtout, l’Australie « tient la ligne » au moment où d’autres bailleurs occidentaux se replient — le désengagement américain en tête. Le think tank de Sydney note que les flux totaux d’aide vers la région ont reculé, et que ce sont les prêts d’infrastructure australiens qui compensent en partie les coupes des autres.4
Cette générosité n’a rien de désintéressé, et Canberra ne s’en cache plus guère. Le basculement des priorités vers le Pacifique, reconnaissent les documents budgétaires comme les analystes, répond directement à la pénétration chinoise dans le voisinage. L’aide est l’instrument d’une diplomatie qui se veut celle du « partenaire naturel ».
Le choc salomonais et la riposte par traités
Le réveil stratégique australien porte une date : avril 2022, lorsque les Îles Salomon signent un pacte de sécurité avec Pékin. Confidentiel, le texte ouvre la possibilité d’un déploiement de forces chinoises dans le Pacifique Sud, à moins de deux mille kilomètres des côtes australiennes.5 Une coopération policière suit en 2023 : formation des agents salomonais, dons d’équipements anti-émeute, véhicules à canon à eau.6 Pour Canberra et Washington, c’est la matérialisation d’un cauchemar — l’amorce d’une présence militaire permanente de la Chine dans ce que l’Australie a longtemps considéré comme son arrière-cour.
La réponse australienne a pris la forme d’un chapelet de traités noués avec des États insulaires petits mais stratégiquement situés, chacun échangeant un soutien économique substantiel contre un droit de regard sur les liens de sécurité avec des pays tiers.1
Tuvalu : quand le climat devient un levier géopolitique
Avec Tuvalu, l’Australie a signé l’Union Falepili, entrée en vigueur en août 2024. Présenté comme le premier traité bilatéral de mobilité climatique au monde, l’accord offre chaque année 280 visas de résidence permanente aux Tuvaluans menacés par la montée des eaux.7 L’engouement a été spectaculaire : lors du premier tirage au sort de 2025, plus de 8 750 personnes — au-delà de la moitié de la population de l’archipel — ont déposé une candidature, et les premiers arrivants ont foulé le sol australien à Brisbane en décembre 2025.8
Mais la « dignité » climatique a un revers stratégique. Le traité stipule que tout arrangement de sécurité ou de défense de Tuvalu avec un autre État doit être préalablement agréé par Canberra.7 Chacun y trouve son compte selon sa hantise : pour Tuvalu, le changement climatique constitue la première menace existentielle ; pour l’Australie, c’est l’influence grandissante de la Chine.7 Le climat devient ainsi la monnaie d’un verrou géopolitique — un terrain que Pékin investit également à travers sa propre stratégie face au changement climatique.
Papouasie-Nouvelle-Guinée et Fidji : l’arc de défense se referme
Le 6 octobre 2025, Canberra franchit un cap historique en signant avec Port Moresby le traité de défense mutuelle Pukpuk — du mot tok pisin désignant le crocodile. C’est la première alliance contractée par l’Australie depuis soixante-quatorze ans, et la toute première pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée.9 Le texte pose qu’une attaque armée contre l’un des deux pays menacerait la sécurité de l’autre, et ouvre une voie permettant à 10 000 Papouans de servir dans les forces armées australiennes.9 L’accord intervient quelques semaines après le cinquantenaire de l’indépendance de la PNG vis-à-vis de Canberra — un symbole qui n’a échappé à personne.
En mai 2026, c’est avec les Fidji que l’Australie a conclu un nouvel accord de sécurité, présenté par la ministre des Affaires étrangères Penny Wong et le ministre du Pacifique Pat Conroy comme ayant la sécurité pour « pilier central ».1 Tuvalu, Nauru, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Fidji, et désormais les Salomon en discussion : l’arc défensif se referme méthodiquement autour des routes maritimes du Pacifique Sud.
La bataille invisible des câbles
La compétition se joue aussi sous la surface de l’océan, dans la fibre optique. L’épisode fondateur remonte à 2018, quand le projet du chinois Huawei de relier les Îles Salomon à l’Australie par un câble sous-marin déclencha la crainte d’une porte d’entrée dans les réseaux australiens. Canberra réagit alors en finançant une alternative, le Coral Sea Cable, construit par un fournisseur jugé de confiance.10
Depuis, l’investissement dans les infrastructures numériques est devenu un front à part entière. L’Australie a engagé plus de 450 millions de dollars australiens pour soutenir la connectivité par câbles sous-marins à travers le Pacifique, avec l’ambition explicite de barrer la route aux liaisons construites par la Chine.10 Le réseau financé par Canberra et bâti par Google offre une alternative occidentale destinée à réduire la dépendance aux infrastructures chinoises. Maîtriser les tuyaux par lesquels transitent les données, c’est s’assurer une influence durable, bien moins visible qu’un traité mais tout aussi stratégique.
Pékin, ou le récit du « partenaire sans ingérence »
Face à cet activisme, la Chine déploie un contre-récit soigneusement construit. Ses médias d’État, qui reflètent la ligne officielle, présentent la coopération chinoise comme fondée sur « l’égalité, le bénéfice mutuel et le respect », sans conditions politiques ni ingérence, et « ne visant aucun tiers ».11 Le Global Times va plus loin en retournant l’accusation : quand certains pays occidentaux lancent leur aide dans le Pacifique Sud, affirme-t-il, celle-ci serait assortie de conditions, exigeant des îles qu’elles s’alignent sur leur politique étrangère sous peine de voir les fonds coupés.11 Le respect de la souveraineté insulaire, martèle Pékin, compterait davantage qu’une « rhétorique creuse sur la démocratie ».11
Ce discours n’est pas qu’une posture, et c’est précisément ce qui inquiète les stratèges australiens. Le Lowy Institute observe que Pékin a opéré une recalibration de son aide : après l’effondrement de ses prêts d’infrastructure, la Chine a stabilisé ses dépenses en se tournant vers un portefeuille de dons et de projets de terrain — un record d’environ 207 millions de dollars de dons signés en 2024.4 Elle dépense aujourd’hui moins qu’il y a dix ans, mais son aide « atteint bien plus profondément les communautés du Pacifique ».4 La mécanique rappelle les ressorts de l’influence économique de la Chine en Afrique, où prêts, dons et chantiers ont tissé une dépendance durable. Le think tank tranche d’une formule lapidaire : tandis que Washington se retire, Pékin gagne quelque chose de plus précieux encore, « la domination du récit », en se reposant en partenaire constant et non-interventionniste, là où la régularité compte.4
Les insulaires refusent le rôle de figurants
Réduire le Pacifique à un échiquier entre Canberra et Pékin reviendrait toutefois à reproduire le paternalisme que les premiers concernés dénoncent. Lors du Forum des îles du Pacifique de septembre 2025, les dirigeants ont signé la déclaration « Ocean of Peace », un appel à maîtriser leur propre destin et à placer le développement au cœur de leur agenda de paix, à l’écart de la rivalité des grandes puissances.12 L’organisation régionale s’est dotée d’un cadre encadrant l’admission de « partenaires stratégiques » pour rendre ces relations « structurées, équilibrées et responsables ».12
Les insulaires jouent de cette concurrence avec un sens aigu de leurs intérêts. L’endossement par le Forum de la candidature australienne à l’organisation de la COP31 montre qu’ils savent monnayer leur soutien sur les dossiers qui les obsèdent, le climat au premier chef.12 La question taïwanaise, elle, a fracturé le sommet, signe que les lignes de faille géopolitiques traversent désormais l’archipel régional lui-même.
Du côté des analystes proches du gouvernement australien, le ton est plus alarmiste. L’ASPI — institut financé en partie par Canberra, ce qu’il convient de signaler — décrit le défi chinois comme un « test multigénérationnel » pour la stratégie australienne et juge préoccupante la perspective d’une présence militaire chinoise permanente dans le Pacifique Sud-Ouest. Le think tank plaide pour une coordination accrue avec Tokyo, suggérant une répartition des zones d’effort entre Polynésie, Micronésie et Mélanésie pour sécuriser les routes maritimes.13 Cette logique de partenariats croisés prolonge celle qui voit la coopération stratégique entre l’Inde et l’Australie s’intensifier au sein du Quad.
Honiara, baromètre d’une influence sous tension
Le retour des Îles Salomon dans le giron du dialogue australien, en ce mois de juin 2026, offre à Canberra une éclaircie. Mais la prudence reste de mise : Matthew Wale, critique de longue date de Pékin, a précisé qu’une clause de confidentialité grève le pacte chinois et qu’il réexaminerait l’ensemble des accords de sécurité du pays, pas seulement celui de la Chine.1 De son côté, Pékin a fait savoir, par la voix de sa diplomatie, qu’il se tenait prêt à étendre sa coopération « pratique » avec le nouveau gouvernement salomonais, dénonçant le « battage » des médias occidentaux.14
C’est là que se mesurera la solidité de la stratégie australienne. Le chéquier, les traités et les câbles ont permis à Canberra de reprendre l’initiative ; mais l’influence ne se décrète pas, elle s’entretient sur la durée, face à un concurrent qui a appris à se rendre indispensable au plus près du terrain. Le sort du pacte salomonais — réexaminé, suspendu ou maintenu — dira si l’Australie est parvenue à redevenir le partenaire de sécurité de référence du Pacifique, ou si elle n’a fait que ralentir une recomposition d’influence déjà bien engagée. Honiara, une fois encore, servira de baromètre.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'Australie est-elle le premier bailleur de fonds du Pacifique ?
Canberra consacre près de 43 % de l'aide au développement de la région, soit environ 2,16 milliards de dollars australiens en 2025-2026. Cette priorité, qui a presque doublé en une décennie, vise à conforter son rôle de partenaire naturel et à freiner l'influence croissante de la Chine dans son voisinage immédiat.
Qu'est-ce que le pacte de sécurité Chine–Îles Salomon ?
Signé en 2022, cet accord confidentiel ouvre la possibilité d'un déploiement de forces chinoises dans le Pacifique Sud, complété par une coopération policière en 2023. Il a alarmé Canberra et Washington. En juin 2026, le nouveau Premier ministre salomonais a annoncé son réexamen.
Qu'est-ce que l'Union Falepili entre l'Australie et Tuvalu ?
Entré en vigueur en 2024, ce traité offre chaque année 280 visas de résidence permanente aux Tuvaluans menacés par la montée des eaux. En contrepartie, Tuvalu doit obtenir l'accord de Canberra avant tout pacte de sécurité avec un autre État, liant climat et géopolitique.
Comment la Chine présente-t-elle son action dans le Pacifique ?
Pékin se décrit en partenaire de développement respectueux de la souveraineté, sans conditions politiques ni ingérence, et accuse les puissances occidentales d'une « mentalité de guerre froide ». Ce récit, relayé par ses médias d'État, séduit des dirigeants insulaires lassés du paternalisme.
Sources
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Kirsty Needham, « New Solomon Islands leader reviews security pact with China, seeks treaty with Australia », Reuters / Daily Maverick, 3 juin 2026. https://www.dailymaverick.co.za/article/2026-06-03-new-solomon-islands-leader-reviews-security-pact-with-china-seeks-treaty-with-australia/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Australian Government, Department of Foreign Affairs and Trade, « Australia’s Official Development Assistance Budget Summary 2025-26 », DFAT, 2025. https://www.dfat.gov.au/about-us/corporate/portfolio-budget-statements/australias-official-development-assistance-budget-summary-2025-26 ↩
-
« Tonga, Micronesia get largest increases in Australia’s Pacific aid budget », Radio Free Asia, 27 mars 2025. https://www.rfa.org/english/pacific/2025/03/27/australia-foreign-aid/ ↩
-
Riley Duke, « 2025 Pacific Aid Map: Australia holds the line as major aid donors retreat from Pacific », Lowy Institute, 2025. https://www.lowyinstitute.org/2025-pacific-aid-map-australia-holds-line-major-aid-donors-retreat-pacific ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
Mihai Sora, « Does the China-Solomon Islands security pact portend a more interventionist Beijing? », Brookings, 2022. https://www.brookings.edu/articles/does-the-china-solomon-islands-security-pact-portend-a-more-interventionist-beijing/ ↩
-
« New China-Solomon Islands Police Deal Trigger Concerns », Voice of America, 2023. https://www.voanews.com/a/new-china-solomon-islands-police-deal-trigger-concerns/7177180.html ↩
-
Australian Government, Department of Foreign Affairs and Trade, « Australia-Tuvalu Falepili Union treaty », DFAT, 2024. https://www.dfat.gov.au/geo/tuvalu/australia-tuvalu-falepili-union-treaty ↩ ↩2 ↩3
-
« First Tuvalu Climate-Migrants Arrive in Australia Under Falepili Union Visa », VisaHQ, 13 décembre 2025. https://www.visahq.com/news/2025-12-13/au/first-tuvalu-climate-migrants-arrive-in-australia-under-falepili-union-visa/ ↩
-
« Australia, Papua New Guinea sign mutual defence treaty », Al Jazeera, 6 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/6/australia-papua-new-guinea-sign-mutual-defence-treaty ↩ ↩2
-
« Australia to Fund $120m for Three New Subsea Cables Linking PNG », Submarine Networks, 2025. https://www.submarinenetworks.com/en/nv/insights/australia-to-fund-$120m-for-three-new-subsea-cables-linking-png ↩ ↩2
-
« Respect for Pacific Island sovereignty matters more than hollow ‘democracy’ rhetoric », Global Times, novembre 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202511/1347438.shtml ↩ ↩2 ↩3
-
« Pacific Islands Forum 2025: Navigating Great-Power Rivalry », CSIS, septembre 2025. https://www.csis.org/analysis/pacific-islands-forum-2025-navigating-great-power-rivalry ↩ ↩2 ↩3
-
« The ‘China’ challenge: now a multi-generational test for Australian strategy », The Strategist (ASPI), 2025. https://www.aspistrategist.org.au/the-china-challenge-now-a-multi-generational-test-for-australian-strategy/ ↩
-
« Solomons PM reportedly to review security pact with China amid Western media hype », Global Times / GlobalSecurity.org, 3 juin 2026. https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/china/2026/06/china-260603-globaltimes01.htm ↩
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