L'OTAN à 5 % du PIB : le grand écart entre la promesse et les usines
Un an après le sommet de La Haye, l'objectif OTAN de 5 % du PIB se heurte à l'opacité du 1,5 %, à une industrie morcelée et au risque de découplage capacitaire.

À retenir
- À La Haye, en juin 2025, les alliés ont promis 5 % du PIB pour la défense d'ici 2035 : 3,5 % de capacités militaires strictes et 1,5 % d'infrastructures, de cyberdéfense et d'industrie.
- Un an après, la hausse est réelle — +20 % d'investissement européen et canadien en 2025 — mais la trajectoire vers 5 % reste largement à démontrer.
- Le volet de 1,5 % souffre d'une absence de définition commune qui ouvre la porte à une comptabilité créative, comme l'a montré l'épisode du pont de Messine.
- L'industrie européenne reste morcelée : quatre fois plus de plateformes différentes qu'aux États-Unis, des goulets d'étranglement sur les explosifs et des délais de livraison considérables.
- Le risque majeur n'est pas le montant dépensé mais l'arbitrage entre masse, haute technologie et interopérabilité — et la dépendance persistante aux capacités américaines.
Il aura suffi d’un communiqué de cinq paragraphes, à La Haye, pour faire passer l’OTAN d’un demi-siècle de modestie budgétaire à la promesse la plus spectaculaire de son histoire récente. Les 24 et 25 juin 2025, les trente-deux alliés ont gravé un chiffre : 5 % du PIB consacrés à la défense d’ici 2035, plus du double de l’ancien repère de 2 %1. Un an plus tard, la grande question n’est plus de savoir si les capitales tiendront un discours martial — elles le tiennent — mais si les usines, les chaînes d’obus et les plans nationaux suivront. Entre l’engagement politique et l’acier, l’écart reste vertigineux.
Un chiffre, deux colonnes et beaucoup de flou
Le « 5 % » n’est pas un bloc monolithique. La déclaration de La Haye le découpe en deux colonnes. La première, ferme, exige « au moins 3,5 % du PIB » pour les capacités militaires au sens strict — équipements, personnel, munitions — afin d’atteindre les objectifs capacitaires de l’Alliance. La seconde, élastique, autorise « jusqu’à 1,5 % » pour un ensemble plus diffus : protection des infrastructures critiques, défense des réseaux, préparation civile, innovation et renforcement de la base industrielle de défense1. Les alliés se sont engagés à soumettre des plans annuels traçant « un chemin crédible et progressif » vers la cible, avec un point d’étape prévu en 20291.
L’architecture est habile, et c’est précisément là que le bât blesse. Le Center for European Policy Analysis (CEPA), cercle de réflexion transatlantique basé à Washington, résume la situation d’une formule cinglante : ce volet de 1,5 % relève du « mystère »2. Là où la composante de 3,5 % repose sur une définition rodée de la dépense militaire, la part civile demeure conceptuellement large, fonctionnellement vague et ouverte à l’interprétation nationale. Faute de standard commun, prévient CEPA, elle invite à la comptabilité créative et à des choix opportunistes2. Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) abonde : la cible peut signaler la détermination politique de l’Alliance, mais elle constitue « un piètre substitut à la priorisation stratégique »3.
Le pont qui voulait devenir une arme
L’illustration la plus parlante est venue d’Italie, à l’été 2025. Rome a un temps envisagé de classer le futur pont sur le détroit de Messine — un chantier de 13,5 milliards d’euros reliant la Sicile au continent — parmi ses dépenses de défense, au motif qu’il serait « de toute évidence à double usage pour des raisons de sécurité », selon les mots du ministre des Transports Matteo Salvini. La banque d’affaires Equita estimait que l’ouvrage pourrait représenter 0,2 % du PIB par an au pic des travaux, qualifiant la manœuvre de « comptabilité opportuniste »4.
L’épisode a tourné court. Quelques heures après que l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN, Matthew Whitaker, eut fustigé l’idée de gonfler les budgets avec des « ponts sans valeur militaire stratégique », le gouvernement italien renonçait à comptabiliser l’ouvrage4. La leçon dépasse le cas sicilien : si des autoroutes ou des voies ferrées peuvent, demain, basculer dans la colonne « sécurité », alors le 5 % risque de mesurer une volonté d’affichage autant qu’un effort de défense réel. La crédibilité de l’objectif se joue dans ces détails comptables.
Une hausse bien réelle, une trajectoire incertaine
Il serait injuste de réduire l’engagement de La Haye à un artifice. La hausse est tangible. En mars 2026, le secrétaire général Mark Rutte a présenté un rapport annuel faisant état d’une progression de 20 % de l’investissement de défense des alliés européens et du Canada par rapport à 2024 ; pour la première fois, tous les membres atteignaient ou dépassaient l’ancien seuil de 2 %5. Côté volumes, l’International Institute for Strategic Studies (IISS), dans son Military Balance 2026, chiffre la dépense militaire européenne à près de 563 milliards de dollars en 2025, soit une centaine de milliards de plus qu’un an plus tôt et plus de 21 % du total mondial, contre 17 % en 20226.
Mais passer de 2 % à 5 % n’est pas une simple extrapolation. L’histoire récente invite à la prudence : au sommet du pays de Galles, en 2014, les alliés s’étaient déjà engagés à atteindre 2 % en dix ans ; la plupart y sont parvenus, mais pas tous — et c’est là, note l’Atlantic Council, que le bât blesse, car des engagements non tenus érodent la dissuasion7. Rutte lui-même a tempéré l’euphorie en parlant d’un « premier jour » d’un effort de longue haleine7. Surtout, l’argent ne fait pas l’armée : encore faut-il une industrie capable de le transformer en blindés, en intercepteurs et en obus.
Quand l’industrie n’arrive pas à suivre l’argent
C’est l’angle mort du débat budgétaire. Trois décennies de sous-investissement ont laissé l’appareil industriel européen avec des lignes de production vieillies et une faible capacité de montée en cadence face aux grands maîtres d’œuvre américains8. Le goulet d’étranglement le plus criant concerne les munitions : la production d’obus dépend d’explosifs comme le TNT et le RDX, dont l’Europe ne compte qu’un producteur majeur de TNT, en Pologne. L’objectif de deux millions d’obus de 155 mm par an, fixé pour 2025, n’a pas été tenu et a été repoussé à 20269. Les systèmes haut de gamme ne sont pas épargnés : certaines livraisons de batteries antiaériennes Patriot accusent des retards pouvant atteindre dix ans9.
À ce déficit de cadence s’ajoute un mal structurel : la fragmentation. Selon McKinsey, les forces européennes de l’OTAN alignent des plateformes quatre fois plus morcelées que celles des États-Unis, avec deux à trois fois plus de fournisseurs en concurrence sur les avions, les chars ou les navires10. Cette dispersion a même progressé de près de 10 % depuis 2014, tirée par les systèmes terrestres et les missiles10. Le cabinet projette une dépense de 800 milliards d’euros pour les membres européens de l’Alliance d’ici 2030, mais avertit : injecter ces sommes sans s’attaquer à la fragmentation reviendrait à pérenniser l’inefficacité plutôt qu’à renforcer la dissuasion10. L’IISS pointe le même paradoxe sous un autre jour : malgré une vague de capital-risque — plus de 2,4 milliards d’euros levés par les jeunes pousses de défense, surtout en 2025 — la lenteur des procédures d’achat des ministères condamne nombre d’entre elles à la « vallée de la mort » entre le prototype et le contrat6.
Masse, haute technologie, interopérabilité : l’arbitrage impossible
Derrière les pourcentages se cache la vraie décision stratégique : que produire ? Mark Rutte a fixé le cap en chiffrant les besoins capacitaires à environ 30 % de hausse, avec une multiplication par cinq des moyens de défense aérienne — un « bond quantique », selon lui — l’achat de « milliers » de chars et de véhicules blindés et « des millions » d’obus11. Or ces priorités tirent dans des directions différentes. La masse — des obus, des drones bon marché, des stocks profonds — répond à la leçon attritionnelle de l’Ukraine. La haute technologie — frappe dans la profondeur, guerre spatiale, défense antimissile — répond à la modernisation. L’interopérabilité, elle, exige de standardiser au lieu de multiplier les modèles nationaux. Chaque euro dépensé dans l’une de ces colonnes n’est pas dépensé dans les autres.
L’enjeu de fond, c’est le risque de découplage capacitaire à l’intérieur même de l’Alliance. Les évaluations de l’OTAN confirment que l’Europe reste excessivement dépendante des États-Unis pour les « catalyseurs » de toute opération d’envergure : renseignement, surveillance et reconnaissance, défense aérienne et antimissile intégrée, frappe de précision à longue portée, transport aérien stratégique et ravitaillement en vol12. Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) souligne que les armées européennes ont été conçues pour s’imbriquer dans des coalitions dirigées par Washington, non pour agir seules à grande échelle ; combler ces lacunes, notamment pour le renseignement spatial, demanderait cinq à dix ans12. Une Europe qui dépenserait 5 % de son PIB tout en restant incapable d’opérer sans le parapluie américain n’aurait pas acheté son autonomie : elle aurait financé sa dépendance.
Le miroir russe et le test de 2029
À Moscou, le chiffre de La Haye n’a suscité que dédain affiché. Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a soutenu, selon l’agence d’État russe TASS, que cette « augmentation désastreuse » des dépenses « conduira à l’effondrement » de l’OTAN, tout en assurant que la Russie comptait au contraire réduire son propre budget militaire13. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a dénoncé une Alliance qui « a laissé tomber son masque » et révèle sa nature « d’instrument d’agression »13. Cette lecture, qui émane d’un appareil d’État partie au conflit ukrainien, vise évidemment à banaliser la menace que les Européens entendent contrer ; elle n’en éclaire pas moins l’effet recherché par l’OTAN — signaler une résolution durable. Reste que la dissuasion ne se mesure pas en communiqués mais en capacités effectivement déployées.
Le véritable juge de paix sera le rendez-vous de 2029, où la trajectoire et l’équilibre des dépenses seront réexaminés à l’aune des objectifs capacitaires actualisés1. D’ici là, plusieurs lignes de faille seront à surveiller : la consolidation — ou non — d’une base industrielle moins éclatée, le sort de l’exemption espagnole et des resquilleurs comptables, et la capacité des Européens à racheter leurs propres catalyseurs stratégiques. La défense ne se résume pas à un chiffre du PIB ; elle relève d’abord d’une logique de dissuasion crédible, et celle-ci se construit dans les arsenaux autant que dans les sommets. Les exercices militaires russes et le déploiement de systèmes antiaériens S-400 et S-500 rappellent que l’horloge tourne plus vite que les chaînes de montage. À l’inverse, des écosystèmes plus intégrés, comme celui des industries militaires israéliennes, montrent qu’un effort financier ne devient une puissance que s’il est adossé à une industrie cohérente. La question, pour l’Europe, n’est plus combien dépenser — mais comment, et pour produire quoi.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Que recouvre exactement l'objectif OTAN de 5 % du PIB ?
Adopté à La Haye en juin 2025, il fixe une cible de 5 % du PIB d'ici 2035, scindée en deux : au moins 3,5 % pour les capacités militaires au sens strict (équipements, personnel, cibles capacitaires de l'OTAN) et jusqu'à 1,5 % pour les infrastructures critiques, la cyberdéfense, la résilience civile et l'industrie de défense.
Pourquoi le volet de 1,5 % suscite-t-il la controverse ?
Parce qu'il n'existe aucune définition commune des dépenses civiles éligibles. Les traditions de préparation civile diffèrent d'un pays à l'autre, ce qui ouvre la porte à une comptabilité opportuniste : routes, voies ferrées ou grands ouvrages peuvent être requalifiés en dépenses de sécurité, comme l'a illustré la tentative italienne autour du pont de Messine.
L'industrie de défense européenne peut-elle suivre ?
Difficilement à court terme. Trois décennies de sous-investissement ont laissé des lignes de production vieillies et une faible capacité de montée en cadence. L'Europe vise deux millions d'obus de 155 mm par an, objectif repoussé à 2026, et reste fragmentée : ses forces alignent quatre fois plus de plateformes différentes que les États-Unis.
Qu'est-ce que le découplage capacitaire au sein de l'OTAN ?
C'est le risque qu'une Europe dépensière mais mal coordonnée demeure incapable d'opérer seule, faute de moyens stratégiques — renseignement spatial, défense antimissile intégrée, frappe dans la profondeur, transport aérien lourd — encore largement fournis par les États-Unis. Combler ces lacunes prendrait, selon les experts, cinq à dix ans.
L'Espagne est-elle vraiment exemptée de l'objectif ?
Madrid a obtenu à La Haye une formulation lui permettant de ne pas viser les 5 %, plafonnant son effort autour de 2,1 % du PIB. Le président Pedro Sánchez a jugé la cible « déraisonnable » et « contre-productive ». L'Espagne figure parmi les plus faibles contributeurs de l'Alliance, ce qui lui a valu des menaces de rétorsion commerciale de Washington.
Sources
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NATO, « The Hague Summit Declaration », NATO Official text, 25 juin 2025. https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2025/06/25/the-hague-summit-declaration ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Center for European Policy Analysis, « The Mystery of NATO’s 5% Spending Promise », CEPA, 2025. https://cepa.org/article/the-mystery-of-natos-5-spending-promise/ ↩ ↩2
-
SIPRI, « NATO’s new spending target: challenges and risks associated with a political signal », Stockholm International Peace Research Institute, 2025. https://www.sipri.org/commentary/essay/2025/natos-new-spending-target-challenges-and-risks-associated-political-signal ↩
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Elisabeth Gosselin-Malo, « Italy disavows plan to count massive Sicily bridge as NATO spending », Defense News, 3 septembre 2025. https://www.defensenews.com/global/europe/2025/09/03/italy-disavows-plan-to-count-massive-sicily-bridge-as-nato-spending/ ↩ ↩2
-
NATO, « NATO Secretary General’s Annual Report shows significant increase in defence investment from Europe and Canada », NATO News, 26 mars 2026. https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2026/03/26/nato-secretary-generals-annual-report-shows-significant-increase-in-defence-investment-from-europe-and-canada ↩
-
IISS, « The Military Balance 2026: Global defence spending », International Institute for Strategic Studies, février 2026. https://www.iiss.org/publications/the-military-balance/2026/the-military-balance-2026/global-defence-spending/ ↩ ↩2
-
Atlantic Council, « Experts react: NATO allies agreed to a 5 percent defense spending target in a low-drama summit. Now what? », Atlantic Council, 25 juin 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/experts-react/nato-allies-agreed-to-a-5-percent-defense-spending-target-in-a-low-drama-summit-now-what/ ↩ ↩2
-
European Policy Centre, « Laying the cornerstone of NATO’s European pillar », EPC, 2025. https://www.epc.eu/publication/laying-the-cornerstone-of-natos-european-pillar/ ↩
-
Defence Industry and Space, « ASAP: EU strengthens ammunition production capacity », Commission européenne, 10 novembre 2025. https://defence-industry-space.ec.europa.eu/asap-eu-strengthens-ammunition-production-capacity-norway-2025-11-10_en ↩ ↩2
-
McKinsey & Company, « Cutting Europe’s €800 billion Gordian knot: Five catalysts to transform defense », McKinsey, 2025. https://www.mckinsey.com/industries/aerospace-and-defense/our-insights/cutting-europes-800-billion-euro-gordian-knot-five-catalysts-to-transform-defense ↩ ↩2 ↩3
-
Euronews, « Rutte: NATO’s new 5% target is ‘quantum leap’ to improve air defence and buy ‘thousands’ of tanks », Euronews, 23 juin 2025. https://www.euronews.com/my-europe/2025/06/23/rutte-natos-new-5-target-is-quantum-leap-to-improve-air-defence-and-buy-thousands-of-tanks ↩
-
Max Bergmann et al., « Europe and America », Center for Strategic and International Studies (CSIS), octobre 2025. https://csis-website-prod.s3.amazonaws.com/s3fs-public/2025-10/251008_Bergmann_Europe_America.pdf ↩ ↩2
-
TASS, « Dramatic increase in NATO defense spending to bring about its collapse — Lavrov », TASS, 2025. https://tass.com/politics/1983021 ↩ ↩2
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