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Géopolitique & États · Irak

Les milices chiites et le défi de la souveraineté

En Irak, le Hachd al-Chaabi pèse 238 000 hommes et 3,6 milliards de dollars. Désarmement, loi, élections : Bagdad cherche son monopole de la violence entre Washington et Téhéran.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Combattants des Forces de mobilisation populaire défilant en armes avec des drapeaux dans une rue irakienne.
Combattants des Forces de mobilisation populaire défilant en armes avec des drapeaux dans une rue irakienne. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Hachd al-Chaabi, né en 2014 contre l'État islamique, aligne aujourd'hui quelque 238 000 hommes pour un budget public d'environ 3,6 milliards de dollars.
  2. Officiellement intégré à l'État, il abrite des factions inféodées à Téhéran qui ont frappé des bases américaines et échappent à la chaîne de commandement de Bagdad.
  3. Le projet de loi de 2025 sur le Hachd, les sanctions américaines sur la contrebande de pétrole et les législatives de novembre 2025 ont fait de la souveraineté un bras de fer ouvert.
  4. En juin 2026, des factions acceptent le contrôle de l'État, d'autres le refusent tant que les troupes américaines n'ont pas quitté le pays.

À Bagdad, l’État irakien paie chaque mois les salaires d’une armée qui, par endroits, ne lui obéit pas. Cette armée a un nom, le Hachd al-Chaabi, les Forces de mobilisation populaire : environ 238 000 hommes, un budget public proche de 3,6 milliards de dollars, des galons officiels et des bureaux ministériels.1 Et pourtant, plusieurs de ses brigades les plus puissantes répondent moins au Premier ministre qu’à Téhéran, ont tiré sur des bases où stationnent des soldats américains, et financent une part de leurs activités hors de tout contrôle. Le défi qui mine l’Irak depuis dix ans tient en une formule : un État peut-il revendiquer la souveraineté quand il ne détient plus le monopole de la violence ?

D’une fatwa contre Daech à une armée parallèle

Le Hachd al-Chaabi est né dans l’urgence. En juin 2014, l’État islamique déferle sur le nord de l’Irak, Mossoul tombe, l’armée régulière se débande. Le 13 juin, le grand ayatollah Ali al-Sistani, plus haute autorité chiite du pays, émet un appel — souvent décrit comme une fatwa — faisant du combat contre Daech une obligation collective.2 Des dizaines de milliers de volontaires affluent. Beaucoup rejoignent des structures déjà existantes, encadrées par des cadres aguerris en Iran et au Liban.

Ce qui devait être une mobilisation temporaire devient une institution. En novembre 2016, le Parlement adopte une loi qui reconnaît le Hachd comme une composante des forces armées, placée sous l’autorité du commandant en chef, c’est-à-dire du Premier ministre.2 Sur le papier, l’État absorbe la milice. Dans les faits, la milice s’installe dans l’État. La figure tutélaire de cette fusion, Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du Hachd et proche de l’Iran, est tué en janvier 2020 par une frappe américaine à Bagdad, aux côtés du général iranien Ghassem Soleimani.2 Sa disparition n’a pas dissous le réseau : elle l’a transformé en cause.

Un acteur hybride : sécurité, politique, économie

Pour comprendre le Hachd, il faut renoncer à le voir comme une simple armée. C’est un acteur hybride, dont le rôle dépasse de loin la sécurité. Sa croissance le dit : d’environ 60 000 combattants en 2014, il est passé à quelque 238 000, avec un budget multiplié plusieurs fois en quelques années.1 Cet argent public irrigue un appareil qui sert aussi des intérêts partisans : recrutements clientélistes, postes, marchés.

Le Hachd n’est pas un bloc. Il rassemble des dizaines de factions aux loyautés contrastées. D’un côté, des unités fidèles à Sistani ou au courant nationaliste du religieux Moqtada al-Sadr, attachées à un ancrage irakien. De l’autre, le noyau dur pro-iranien — Kataib Hezbollah, Assaïb Ahl al-Haq, Harakat al-Noujaba — dont les cadres assument une allégeance idéologique à Téhéran et au principe du velayat-e faqih. Cette ligne de fracture entre milices irakiennes et brigades arrimées aux Gardiens de la révolution iraniens commande toute la suite : ce ne sont pas les hommes en armes qui posent problème à l’État, c’est leur double obéissance.

Les frappes contre les bases américaines

C’est là que la question de la souveraineté cesse d’être théorique. Depuis octobre 2023, dans le sillage de la guerre de Gaza, une nébuleuse se réclamant de la « Résistance islamique en Irak » — qui agrège le Kataib Hezbollah, Harakat al-Noujaba et d’autres — a multiplié les tirs de drones et de roquettes contre les positions américaines en Irak et en Syrie. Selon le Long War Journal, publication de la Fondation pour la défense des démocraties (FDD), proche des cercles sécuritaires américains, ces groupes ont mené quelque 165 attaques depuis cette date.3

Le point de bascule survient le 28 janvier 2024. Un drone frappe Tower 22, une base américaine du nord-est de la Jordanie, près de la frontière syrienne : trois soldats américains sont tués, plus de trente blessés. La « Résistance islamique en Irak » revendique l’attaque.4 Pour Washington, le coupable ne fait guère de doute : le Kataib Hezbollah, classé organisation terroriste. La riposte est immédiate, par des frappes sur des sites du groupe en Irak et en Syrie. Le problème pour Bagdad est sans issue commode : ces attaques partent de son territoire, par des unités nominalement intégrées à ses forces armées, sans ordre de l’État — et exposent le pays à des représailles qu’il ne décide pas.

Le pétrole, nerf de l’autonomie

Si ces factions peuvent défier l’État, c’est aussi parce qu’elles ne dépendent pas que de lui pour vivre. Le pétrole est devenu un nerf de leur autonomie. En 2025, le Trésor américain a multiplié les sanctions visant des réseaux qui mélangent du brut iranien à du pétrole irakien pour le revendre comme entièrement irakien, contournant l’embargo frappant Téhéran — un système ayant généré, selon Washington, des centaines de millions de dollars.5

Le coup le plus retentissant a visé le cœur de l’appareil d’État. En septembre 2025, l’OFAC a sanctionné le vice-ministre irakien du Pétrole, Ali Maaridj al-Bahadly, accusé d’avoir détourné des produits pétroliers au bénéfice d’un contrebandier lié à l’Iran et de la milice Assaïb Ahl al-Haq.5 Le département d’État a, lui, frappé des cadres de Kataib Sayyid al-Chouhada et d’Assaïb Ahl al-Haq.6 Le message américain est clair : tant que ces groupes financent leurs armes par la contrebande, le désarmement restera un vœu. Cet usage politique de la rente s’inscrit dans une stratégie iranienne de l’arme pétrolière que ces réseaux relaient à l’échelle irakienne.

La loi sur le Hachd, ligne de front législative

En 2025, le bras de fer s’est déplacé sur le terrain parlementaire. Des partis liés aux factions pro-iraniennes ont poussé un projet de loi destiné à pérenniser le Hachd, en gravant dans le marbre son organisation, ses grades et son autonomie budgétaire. Le texte prévoyait notamment d’élever son chef, Faleh al-Fayyad — sanctionné par le Trésor américain en 2021 pour graves violations des droits humains — au rang de ministre, et de l’asseoir au comité ministériel de sécurité nationale.7

Deux lectures rivales s’affrontent. Pour ses défenseurs, institutionnaliser le Hachd offrirait aux factions un « refuge institutionnel » censé les inciter à rentrer dans la chaîne de commandement nationale, donc à moins agir hors de l’État, comme le résume Al Jazeera, chaîne basée au Qatar.7 Pour le Washington Institute, centre de réflexion américain réputé proche des positions favorables à Israël, c’est l’inverse : la loi consoliderait un pouvoir milicien parallèle et mériterait une réponse américaine « sévère ».8 Sous la pression de Washington et faute de consensus interne, le texte a été retiré de l’ordre du jour et renvoyé à après les élections — un report qui dit l’enjeu mieux qu’un vote. La comparaison avec le précédent libanais du Hezbollah hante d’ailleurs ce débat : un mouvement armé qui se loge dans l’État sans s’y dissoudre.

Les urnes de novembre 2025 : Téhéran consolide ses relais

Le 11 novembre 2025, les Irakiens ont voté. La participation officielle a atteint 56 %, contre 43 % en 2021 — mais elle a été la plus faible dans les provinces chiites du sud, signe d’une lassitude envers une classe politique perçue comme verrouillée, selon le Moshe Dayan Center israélien.9 Sur le plan des sièges, le Cadre de coordination, coupole politique réunissant les bras parlementaires des factions pro-iraniennes, a renforcé son emprise, autour de 119 sièges sur 329, d’après la même source.9

Le paradoxe est que le Premier ministre sortant, Mohammed Chia al-Soudani, a réuni le plus gros bloc personnel avec 46 sièges, devant les 29 de l’ex-Premier ministre Nouri al-Maliki.9 Mais en politique irakienne, le scrutin n’est qu’un préambule : tout se joue ensuite dans les tractations. Et là, les milices pèsent de tout leur poids, fidèles à un usage de forces mandataires comme levier d’influence régionale.

Trois récits pour une même crise

Sur ce dossier, trois lectures s’opposent frontalement, et il faut les nommer pour ne pas se laisser enfermer dans une seule.

Pour Washington, la ligne est tranchée : les factions du Kataib Hezbollah, de Harakat al-Noujaba et d’Assaïb Ahl al-Haq sont des groupes terroristes inféodés à l’Iran, responsables de la mort de militaires américains, et leur démantèlement est la condition d’un partenariat normal — sous peine, a-t-on averti, d’une action militaire directe.3

Pour Bagdad, la position est plus prudente, parce qu’elle compose avec sa propre rue. Le gouvernement Soudani a refusé de dissoudre le Hachd et lié tout désarmement au départ préalable de la coalition. « Les institutions de l’État ont la décision de la guerre et de la paix, et aucune partie ne peut entraîner l’Irak dans une guerre », a déclaré le Premier ministre, qui rappelle qu’il ne reste « plus de Daech » pour justifier la présence d’environ 2 500 soldats américains.10 Un retrait par étapes, négocié en 2024, prévoit le départ de la coalition des bases fédérales puis du Kurdistan, Bagdad visant un retrait complet d’ici septembre 2026.10

Pour Téhéran et ses relais, enfin, le récit est tout autre. Tehran Times, quotidien proche du pouvoir iranien, présente la demande américaine de dissolution comme une atteinte à la souveraineté irakienne, et le Hachd comme le sauveur du pays face à Daech.11 Press TV, chaîne d’État iranienne en anglais, va plus loin et relaie les figures pro-iraniennes pour qui le Hachd est une « partie indivisible » du système de sécurité national.11 Ces deux médias, ouvertement orientés, défendent une thèse cohérente : armer la « Résistance » serait défendre l’Irak — quand Washington y voit une milice étrangère et que Bagdad cherche, lui, à reprendre la main sans déclencher de guerre civile.

Un désarmement en trompe-l’œil

L’année 2026 a ajouté une couche d’incertitude. Après des mois de blocage où Soudani et Maliki se sont mutuellement neutralisés — la candidature de Maliki ayant buté sur le veto du président américain Donald Trump —, le Parlement a fini par approuver, mi-mai 2026, un gouvernement de compromis dirigé par Ali al-Zaïdi, homme d’affaires de 41 ans sans passé politique, propulsé par le Cadre de coordination pour sortir de l’impasse.12

Dans ce contexte mouvant, un mouvement inédit s’est dessiné. Début juin 2026, plusieurs factions — Assaïb Ahl al-Haq, les Brigades de l’imam Ali, Saraya al-Salam — ont engagé des démarches pour placer leurs armes sous l’autorité de l’État et quitter le Hachd, salué par Bagdad comme un renforcement des institutions.13 Mais les groupes les plus durs, Kataib Hezbollah et Harakat al-Noujaba en tête, refusent tout désarmement tant que les forces américaines n’ont pas quitté le pays.13 La FDD, qui se défie de ces annonces, y voit un désarmement « trop beau pour être vrai ».14 L’arbitre extérieur n’a pas disparu : selon des sources de presse, le général Esmaïl Ghaani, chef de la force Qods iranienne, s’est rendu plusieurs fois en Irak en 2025 pour signifier l’opposition de Téhéran à tout démantèlement large du Hachd.13

Le signal à surveiller est donc une date : septembre 2026, échéance affichée du retrait de la coalition. Si les troupes américaines partent, Bagdad perdra son principal alibi pour différer le désarmement — et l’on saura si le ralliement de juin était une vraie reprise en main ou une simple mise en scène. C’est à cette aune que se mesurera la souveraineté irakienne : non au nombre de drapeaux nationaux dans les défilés du Hachd, mais à la capacité de l’État à décider, seul, qui porte les armes en son nom.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Hachd al-Chaabi ?

Le Hachd al-Chaabi, ou Forces de mobilisation populaire, est une coalition de milices majoritairement chiites née en 2014 pour combattre l'État islamique. Reconnue par l'État irakien et financée par lui, elle réunit des dizaines de factions, dont plusieurs sont étroitement soutenues par l'Iran.

Pourquoi le Hachd pose-t-il un problème de souveraineté ?

Officiellement placé sous l'autorité du Premier ministre, le Hachd abrite des factions qui conservent leurs propres armes, leurs ressources et leurs loyautés, parfois tournées vers Téhéran. Certaines ont frappé des bases américaines sans ordre de Bagdad, défiant le monopole de l'État sur la force armée.

Le désarmement des milices est-il en cours en 2026 ?

Partiellement. En juin 2026, plusieurs factions, dont Assaïb Ahl al-Haq et les Brigades de l'imam Ali, ont annoncé placer leurs armes sous l'autorité de l'État. Mais des groupes durs comme le Kataib Hezbollah refusent tout désarmement tant que les forces américaines n'ont pas quitté le pays.

Combien de soldats américains restent en Irak ?

Environ 2 500 militaires américains demeurent en Irak au sein de la coalition anti-État islamique. Un retrait par étapes, négocié en 2024, prévoit leur départ des bases fédérales puis du Kurdistan, Bagdad visant un retrait complet de la coalition d'ici septembre 2026.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Washington Institute for Near East Policy, « Extraordinary Popular Mobilization Force Expansion, by the Numbers », The Washington Institute, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/extraordinary-popular-mobilization-force-expansion-numbers 2

  2. The Washington Institute for Near East Policy, « Iraq’s Popular Demobilisation », The Washington Institute, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/iraqs-popular-demobilisation 2 3

  3. FDD’s Long War Journal, « Iran-backed Shiite militias attack US forces based in Iraq », Long War Journal, 2025. https://www.longwarjournal.org/archives/2025/06/iran-backed-shiite-militias-attack-us-forces-based-in-iraq.php 2

  4. CNN, « Three US troops killed at Tower 22, more than 30 injured », CNN, 28 janvier 2024. https://www.cnn.com/2024/01/28/politics/us-troops-drone-attack-jordan/index.html

  5. U.S. Department of the Treasury, « Treasury Intensifies Pressure on Iranian Oil Smuggling and Sanctions Evasion Schemes in Iraq », home.treasury.gov, 2 septembre 2025. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0233 2

  6. U.S. Department of State, « Sanctioning Actors Supporting Iran-Aligned Militia Groups in Iraq », state.gov, octobre 2025. https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2025/10/sanctioning-actors-supporting-iran-aligned-militia-groups-in-iraq

  7. Al Jazeera, « Will Iraq integrate the Popular Mobilization Forces into the state? », Al Jazeera, 18 août 2025. https://www.aljazeera.com/features/2025/8/18/will-iraq-integrate-the-pmf-into-state-insitutions 2

  8. The Washington Institute for Near East Policy, « If Iraq Passes the New PMF Law, the U.S. Response Should Be Severe », The Washington Institute, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/if-iraq-passes-new-pmf-law-us-response-should-be-severe

  9. Moshe Dayan Center for Middle Eastern and African Studies, « The 2025 Iraqi Parliamentary Election: Results, Dynamics and Implications », Dayan Center, 2025. https://dayan.org/content/2025-iraqi-parliamentary-election-results-dynamics-and-implications 2 3

  10. Kurdistan24, « Iraqi PM Says Iraq Can’t Curb Armed Factions Until U.S.-Led Forces Depart », Kurdistan24, 2025. https://www.kurdistan24.net/en/story/873310/iraqi-pm-says-iraq-cant-curb-armed-factions-until-us-led-forces-depart 2

  11. Tehran Times, « Iraq rejects US demand to dismantle popular forces », Tehran Times, 2025. https://www.tehrantimes.com/news/507843/Iraq-rejects-US-demand-to-dismantle-popular-forces 2

  12. International Crisis Group, « Iraq Forms New Government amid Regional Turmoil », Crisis Group, 2026. https://www.crisisgroup.org/cmt/middle-east-north-africa/iraq-iran-israelpalestine-united-states/iraq-forms-new-government-amid-regional-turmoil

  13. The National, « Iraq’s drive to disarm militias could stall after hardliners demand US military exit », The National, 4 juin 2026. https://www.thenationalnews.com/news/mena/2026/06/04/iraqs-drive-to-disarm-militias-could-stall-after-hardliners-demand-us-military-exit/ 2 3

  14. Foundation for Defense of Democracies, « Voluntary Militia Disarmament in Iraq Sounds Too Good to Be True, and It Likely Is », FDD, 3 juin 2026. https://www.fdd.org/analysis/2026/06/03/voluntary-militia-disarmament-in-iraq-sounds-too-good-to-be-true-and-it-likely-is/

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