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Géopolitique & États · Malaisie

L'équilibre entre la Chine et les États-Unis

Premier partenaire commercial à Pékin, semi-conducteurs et droits de douane à Washington : comment la Malaisie d'Anwar Ibrahim joue l'équilibre entre les deux géants.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim sur fond de drapeaux chinois et américain, symbole d'une diplomatie d'équilibre.
Le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim sur fond de drapeaux chinois et américain, symbole d'une diplomatie d'équilibre. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La Chine est le premier partenaire commercial de la Malaisie depuis seize ans, avec un échange record de 212 milliards de dollars en 2024.
  2. Le 26 octobre 2025, à Kuala Lumpur, Anwar Ibrahim et Donald Trump ont signé un accord commercial figeant les droits de douane américains à 19 %, semi-conducteurs exemptés.
  3. Sous pression de Washington, Kuala Lumpur a instauré en juillet 2025 un permis d'exportation pour les puces d'intelligence artificielle, écornant sa neutralité affichée.
  4. À Luconia, les garde-côtes chinois harcèlent les forages pétroliers malaisiens, que Petronas poursuit sans céder.
  5. Président de l'ASEAN en 2025, Anwar a fait de la centralité régionale et du code de conduite en mer de Chine sa boussole, sans percée décisive.

Le 26 octobre 2025, sous les lambris du sommet de l’ASEAN à Kuala Lumpur, Anwar Ibrahim serre la main de Donald Trump et paraphe un accord commercial présenté comme une victoire. Six mois plus tôt, dans la même ville, c’est le drapeau rouge de la République populaire qui flottait : Xi Jinping y promettait un « âge d’or » sino-malaisien. Entre ces deux poignées de main, toute la stratégie de la Malaisie : ne jamais choisir, encaisser des deux côtés, et survivre à la rivalité des géants. Les diplomates appellent cela le hedging — couvrir ses paris.

Pékin, premier client et premier fournisseur

L’arithmétique commande la diplomatie. La Chine est le premier partenaire commercial de la Malaisie depuis seize années consécutives, et les échanges ont atteint un record de 212,04 milliards de dollars en 2024 — un classement que la dynamique de 2025 devrait prolonger pour une dix-septième année1. Elle est tout autant le premier débouché que le premier fournisseur de Kuala Lumpur, dont elle pèse près d’un quart des importations2.

Cette intégration n’est pas qu’affaire de statistiques douanières. Elle s’incarne dans le béton de l’East Coast Rail Link (ECRL), chantier ferroviaire de 665 kilomètres financé dans le cadre des nouvelles routes de la soie et destiné à relier la côte est, déshéritée, aux poumons économiques de l’ouest du pays. Lors de sa visite d’État, à la mi-avril 2025, Xi Jinping a pressé la Malaisie d’« apporter davantage de produits de qualité sur le marché chinois » et d’approfondir la coopération dans l’économie numérique, l’intelligence artificielle et les énergies nouvelles3.

La presse d’État chinoise célèbre une relation sans nuages. Pour le Global Times, quotidien dont la ligne épouse celle de Pékin, la « maturité » du lien sino-malaisien « ancre » l’ensemble des relations entre la Chine et l’ASEAN ; le même journal présente la Malaisie en membre enthousiaste d’une « communauté de destin partagé », formule que Xi et Anwar ont entérinée dès novembre 2024, à l’occasion du cinquantenaire des relations diplomatiques4. L’agence officielle Xinhua, elle, file la métaphore présidentielle : « l’eau qui coule ne se laisse pas trancher »3. Dans ce récit, la Malaisie n’est pas un État qui temporise : c’est un partenaire acquis.

La parade tarifaire de Washington

Le récit occidental est moins lyrique, et plus brutal. Au printemps 2025, l’administration Trump dégaine ses droits de douane « réciproques » : 24 % d’abord, puis 25 % annoncés pour le 1er août, frappant la Malaisie au même titre que ses voisins5. La menace est sérieuse pour une économie dont les exportations vers les États-Unis ont bondi de 17,2 % en 2025, portées par l’électronique, et dont l’excédent commercial avec Washington a grimpé à 23,2 milliards de dollars — plus de dix fois son niveau d’il y a une décennie6.

L’épée tarifaire a pesé sur la croissance, et Kuala Lumpur s’est empressée de négocier5. L’accord du 26 octobre fige finalement le taux à 19 %, exempte les semi-conducteurs et plus de 1 700 produits malaisiens, et engage la Malaisie à ouvrir son marché aux automobiles, produits chimiques et denrées agricoles américaines7. La Maison-Blanche y voit un triomphe : pour Washington, le texte « sécurise paix et prospérité » et inclut un protocole sur les minéraux critiques par lequel Kuala Lumpur s’engage à ne pas restreindre ses exportations de terres rares vers les États-Unis — riposte directe au tour de vis chinois sur ces matériaux stratégiques8.

Les semi-conducteurs, talon d’Achille

Reste le nerf de la guerre technologique : la puce. Les semi-conducteurs sont le premier poste d’exportation malaisien vers les États-Unis, et le pays assemble une part considérable des circuits intégrés mondiaux. Tant qu’ils restent à 0 %, l’essentiel est sauf — mais cette exemption demeure suspendue à une enquête américaine au titre de la section 232, censée trancher sur de possibles droits au nom de la sécurité nationale5.

Le prix de cette tranquillité s’est révélé politique. Sous la pression de Washington, qui redoutait que des cargaisons de processeurs Nvidia soient réacheminées vers la Chine, la Malaisie a instauré, à compter du 14 juillet 2025, un permis stratégique pour toute exportation, transbordement ou réexportation de puces d’IA d’origine américaine9. En acceptant d’aligner ses contrôles à l’export sur ceux des États-Unis, Kuala Lumpur a, de l’aveu même des analystes, écorné sa neutralité dans la guerre des semi-conducteurs10. Le grand écart a ses limites : sur la technologie de pointe, on ne couvre plus ses paris, on choisit.

Luconia, la ligne de friction

En mer, l’équilibre se fissure. La Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale — un différend où elle s’oppose à plusieurs riverains, comme l’illustre son expansion maritime contestée. Au large du Sarawak, autour des hauts-fonds de Luconia, ses garde-côtes patrouillent désormais en permanence, gênant les forages de Petronas, la compagnie nationale. En juin 2024, le navire CCG 5901 a été repéré dans la zone économique exclusive malaisienne ; en septembre 2024, une note diplomatique fuitée a révélé que Pékin pressait Kuala Lumpur de cesser ses explorations11.

Fidèle à sa « diplomatie discrète », la Malaisie ne médiatise pas l’affrontement, mais ne plie pas non plus. Anwar a réaffirmé le droit de Petronas à opérer dans des eaux « incontestablement malaisiennes », et le pays a foré un nombre record de puits offshore — vingt-cinq en 2023, quinze de plus en 202411. Cette fermeté tranquille distingue Kuala Lumpur de Manille : pas de confrontation spectaculaire, mais aucune renonciation à la souveraineté ni aux hydrocarbures.

Anwar, l’ASEAN et l’art de ne pas trancher

À la présidence tournante de l’ASEAN en 2025, la Malaisie a fait de la modération sa marque de fabrique. Sous le thème « inclusivité et durabilité », Anwar a martelé que « la centralité de l’ASEAN doit être notre étoile polaire »12. Il a relancé les pourparlers, vieux de plus de trois décennies, sur un code de conduite en mer de Chine méridionale, et obtenu du Premier ministre Li Qiang la promesse d’en accélérer la négociation13.

Mais la boussole régionale s’affole. Sommée de réagir aux droits de douane américains, la Malaisie a appelé ses partenaires à faire front commun face à Washington — avant que chacun, elle comprise, ne se précipite pour négocier son propre accord bilatéral12. Cette cacophonie illustre la limite du multilatéralisme prôné par Anwar : la centralité de l’ASEAN reste un slogan que les intérêts nationaux contredisent en pratique, une tension que connaissent aussi les États-Unis et l’Asie du Sud-Est face à la Chine. Quant au code de conduite, son aboutissement est renvoyé aux calendes : la présidence revient en 2026 aux Philippines, dont le contentieux frontal avec Pékin rend tout accord improbable13.

Le procès en duplicité

Le balancier d’Anwar lui vaut des critiques croisées. À l’intérieur, son prédécesseur et rival Mahathir Mohamad l’accuse de « favoriser la Chine » au détriment des États-Unis et lui enjoint de rester neutre14. De Washington, l’angle est inverse : on soupçonne un « fort penchant pour la Chine » assorti d’une « coopération sous surveillance » avec l’Occident10.

Anwar, lui, refuse le procès. Les Malaisiens « n’ont aucun problème avec la Chine », plaide-t-il, et si la Malaisie demeure l’amie de l’Occident, ces pays ne devraient pas lui imposer leurs propres querelles ni l’empêcher d’entretenir de bonnes relations avec un voisin essentiel15. Il revendique une Malaisie « neutre », étrangère à toute résurgence de logique de guerre froide. C’est précisément cette posture — informée par l’expérience d’autres puissances moyennes, à l’image de l’Inde naviguant entre la Russie et l’Occident — qui permet à Kuala Lumpur de se poser en intermédiaire utile aux deux camps, plutôt que de subir leur rivalité.

Jusqu’où l’équilibre tiendra-t-il ?

Le pari malaisien repose sur une hypothèse : que la rivalité sino-américaine laisse encore de l’espace aux non-alignés. Cet espace se rétrécit. Sur les puces, Kuala Lumpur a déjà dû pencher vers Washington ; sur les terres rares, elle s’est engagée à ne pas suivre Pékin ; en mer, elle tient bon, mais seule. La diplomatie d’Anwar a montré son efficacité — un taux douanier contenu, des investissements chinois record, un rôle de médiateur valorisant — au prix d’une cohérence de plus en plus difficile à défendre. Comme d’autres économies émergentes engagées dans le grand jeu commercial entre les blocs, à l’instar du Brésil arrimé à la Chine, la Malaisie découvre que l’équilibre n’est pas un état de repos, mais un effort permanent. Le signal à surveiller : la décision américaine sur les semi-conducteurs au titre de la section 232. Le jour où la puce malaisienne sera taxée, le grand écart deviendra une fracture.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La Malaisie penche-t-elle vers la Chine ou vers les États-Unis ?

Officiellement, ni l'un ni l'autre : Kuala Lumpur revendique le non-alignement. En pratique, elle pratique le hedging — prospérité commerciale avec Pékin, partenaire numéro un, et coopération prudente avec Washington, dont elle dépend pour ses débouchés technologiques et ses semi-conducteurs.

Quel accord commercial la Malaisie et les États-Unis ont-ils signé en 2025 ?

Le 26 octobre 2025, à Kuala Lumpur, Anwar Ibrahim et Donald Trump ont signé un accord de commerce réciproque figeant les droits de douane américains à 19 %, exemptant les semi-conducteurs et plus de 1 700 produits, assorti d'un protocole sur les minéraux critiques.

Quel rôle la Malaisie a-t-elle joué à la tête de l'ASEAN en 2025 ?

Présidente tournante de l'ASEAN, la Malaisie a placé son mandat sous le thème de l'inclusivité et de la durabilité, relancé les négociations sur le code de conduite en mer de Chine méridionale et signé le rehaussement de la zone de libre-échange avec la Chine, sans percée décisive sur les différends maritimes.

Pourquoi la mer de Chine méridionale oppose-t-elle Pékin et Kuala Lumpur ?

La Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale, y compris des zones de la ZEE malaisienne autour des hauts-fonds de Luconia, riches en hydrocarbures. Les garde-côtes chinois y patrouillent en permanence pour gêner les forages de la compagnie nationale Petronas, que la Malaisie poursuit néanmoins.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. South China Morning Post, « Malaysia-China trade hits record US$212 billion », SCMP, 2025. https://www.scmp.com/news/asia/southeast-asia/article/3297055/malaysia-china-trade-hits-record-us212-billion

  2. Dezan Shira & Associates, « China-Malaysia Economic Ties: Trade, Investment, and Opportunities », China Briefing, 2025. https://www.china-briefing.com/news/china-malaysia-closer-economic-ties-and-opportunities/

  3. Xinhua, « Xi’s staunch support for China-Malaysia win-win cooperation », Xinhua, 15 avril 2025. https://english.news.cn/20250415/2e8ff3d93bf54dcf96608654116b2ed5/c.html 2

  4. Global Times, « Maturing China-Malaysia relationship helps anchor China-ASEAN ties », Global Times, avril 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202504/1332158.shtml

  5. Khazanah Research Institute, « Malaysia’s Trump Tariff Deal Part I – Tariffs and implications for Malaysia’s industrial policy », KRI, 2025. https://www.krinstitute.org/publications/malaysias-trump-tariff-deal-part-i---tariffs-and-implications-for-malaysias-industrial-policy 2 3

  6. The Nation, « 2025 trade shifts: Malaysia, Vietnam and Thailand widen US surplus but deepen China deficit », Nation Thailand, 2025. https://www.nationthailand.com/news/world/40062033

  7. Malay Mail, « New US-Malaysia trade deal maintains tariff rate at 19pc, exempts over 1,700 key Malaysian exports, says Tengku Zafrul », Malay Mail, 26 octobre 2025. https://www.malaymail.com/news/malaysia/2025/10/26/new-us-msia-trade-deal-maintains-tariff-rate-at-19pc-exempts-over-1700-key-malaysian-exports-says-tengku-zafrul/196006

  8. The White House, « Fact Sheet: President Donald J. Trump Secures Peace and Prosperity in Malaysia », whitehouse.gov, octobre 2025. https://www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/10/fact-sheet-president-donald-j-trump-secures-peace-and-prosperity-in-malaysia/

  9. DataCenterDynamics, « Malaysian gov’t introduces export license and 30-day notification requirement for export of US AI chips », DCD, juillet 2025. https://www.datacenterdynamics.com/en/news/malaysian-govt-introduces-export-license-and-30-day-notification-requirement-for-export-of-us-ai-chips/

  10. S. Rajaratnam School of International Studies, « Malaysia’s Non-Aligned Policy: A Strong Inclination Towards China and Guarded Cooperation with the United States? », RSIS, 2024. https://rsis.edu.sg/rsis-publication/idss/ip24103-malaysias-non-aligned-policy-a-strong-inclination-towards-china-and-guarded-cooperation-with-the-us/ 2

  11. Asia Maritime Transparency Initiative, « A Well-Oiled Machine: Chinese Patrols at Luconia Shoals », AMTI / CSIS, 2025. https://amti.csis.org/a-well-oiled-machine-chinese-patrols-at-luconia-shoals/ 2

  12. The Asan Forum, « Southeast Asian Strategies toward the Great Powers: Still Hedging after All These Years? », The Asan Forum, 2025. https://theasanforum.org/southeast-asian-strategies-toward-the-great-powers-still-hedging-after-all-these-years/ 2

  13. South China Morning Post, « South China Sea: can Malaysia as Asean chair deliver breakthrough in code of conduct talks? », SCMP, 2025. https://www.scmp.com/week-asia/politics/article/3306683/south-china-sea-can-malaysia-asean-chair-deliver-breakthrough-code-conduct-talks 2

  14. Malay Mail, « Mahathir accuses Anwar of favouring China over US, says Malaysia must stay neutral », Malay Mail, 3 mai 2025. https://www.malaymail.com/news/malaysia/2025/05/03/mahathir-accuses-anwar-of-favouring-china-over-us-says-malaysia-must-stay-neutral/175436

  15. The Diplomat, « Can ASEAN Truly Remain Neutral Between the US and China? », The Diplomat, septembre 2025. https://thediplomat.com/2025/09/can-asean-truly-remain-neutral-between-the-us-and-china/

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