Nicaragua : prochaine cible de Washington après le Venezuela ?
Coprésidence Ortega-Murillo, répression, sanctions et droits de douane américains, doctrine « Donroe » : après la capture de Maduro, Managua redoute son tour.

À retenir
- La réforme constitutionnelle de janvier 2025 a instauré une coprésidence Ortega-Murillo et soumis tous les pouvoirs à l'exécutif.
- Après la capture de Maduro en janvier 2026, Managua a renforcé le palais présidentiel : le régime se sait possible « prochain sur la liste ».
- Washington a multiplié sanctions ciblées et droits de douane (Section 301), tout en arrachant la libération de prisonniers en janvier 2026.
- Le régime mise sur sa « survie » adossée à la Russie, la Chine et Cuba, et brandit la rhétorique anti-impérialiste.
- Plus de 342 000 Nicaraguayens ont demandé l'asile depuis 2018 ; des centaines ont été déchus de leur nationalité.
Le 3 janvier 2026, des forces américaines frappent le Venezuela et embarquent Nicolás Maduro vers une prison de New York. À 1 800 kilomètres de là, à Managua, la réaction est minimale : un communiqué prudent, et la garde du complexe présidentiel renforcée en quelques jours. Le silence d’un régime habitué aux diatribes anti-yankees en dit long. Daniel Ortega et Rosario Murillo savent qu’ils pourraient être les prochains sur la liste.
Une coprésidence taillée pour un couple
Le Nicaragua n’attend pas les chars américains pour verrouiller le pouvoir. En janvier 2025, l’Assemblée nationale, entièrement aux mains du parti sandiniste, adopte une refonte de la Constitution qui change la nature même du régime. Le texte, voté le 30 janvier, crée une coprésidence : la présidence de la République est désormais exercée par deux coprésidents aux pouvoirs strictement égaux. Rosario Murillo, jusque-là vice-présidente et épouse d’Ortega, accède au rang de coprésidente ; le mandat passe de cinq à six ans1.
Pour les juristes, le glissement est vertigineux. La réforme « subordonne toutes les branches du gouvernement à l’exécutif », supprime de fait la séparation des pouvoirs, place médias et institutions sous contrôle et donne une couverture légale aux milices paramilitaires actives depuis la répression de 20182. La chaîne juridique va plus loin : le nouveau texte permet de déchoir de leur nationalité les supposés « traîtres » et confère un statut officiel à une « police volontaire » dont les recrues prêtent serment de fidélité au couple, cagoule sur le visage3. Le constitutionnalisme y perd ce que la dynastie y gagne.
La répression poussée hors des frontières
Derrière l’architecture institutionnelle, la mécanique répressive ne faiblit pas. Les experts des Nations unies décrivent un État qui poursuit toute forme de dissidence — désormais jusque dans son propre camp — et qui exporte la persécution. Le Groupe d’experts des droits humains sur le Nicaragua documente une « répression transnationale » systématique : violences, menaces, pressions financières, interdictions d’entrée, refus de passeports et de services consulaires visant les Nicaraguayens en exil4.
Les chiffres dessinent l’ampleur de l’hémorragie. Entre 2018 et la mi-2025, plus de 342 000 Nicaraguayens ont demandé l’asile à l’étranger, principalement au Costa Rica, aux États-Unis, au Mexique et en Espagne ; au moins 452 personnes ont été arbitrairement privées de leur nationalité, parfois rendues apatrides et dépouillées de leurs biens5. En septembre 2025, le régime a expulsé 135 prisonniers politiques vers le Guatemala, là encore déchus et spoliés4. L’Église catholique paie un lourd tribut : plus de 200 membres du clergé ont été exilés, expulsés ou interdits de retour depuis 20225.
« Doctrine Donroe » : Maduro, puis qui ?
La séquence vénézuélienne a changé la donne régionale. En reprenant à son compte la doctrine Monroe, Donald Trump l’a rebaptisée d’un mot devenu slogan : « On l’appelle désormais le document Donroe », a-t-il lancé, revendiquant de l’avoir « largement dépassée ». La stratégie de sécurité nationale américaine affiche l’objectif de « rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental »6. Concrètement, la doctrine vise à exploiter les ressources vénézuéliennes, à couper l’Amérique latine de ses liens avec la Chine, la Russie et l’Iran, et à faire pression sur les gouvernements de gauche — Cuba et le Nicaragua au premier chef7.
Pour les analystes, le sort de Maduro fait figure d’avertissement. Le Nicaragua apparaît nommément dans les actes d’accusation américains contre le dirigeant vénézuélien, comme point de transit de vols de cocaïne ; le pays est classé par Washington parmi les territoires clés du narcotrafic7. D’où la lecture de l’Atlantic Council : le renforcement précipité du complexe présidentiel à Managua trahit « un régime qui sait qu’il pourrait être le prochain sur la liste si Trump choisit d’étendre son récit narco-terroriste »7. Le think tank plaide d’ailleurs pour que Washington « tourne son attention vers le Nicaragua », jugé plus déterminant pour l’avenir régional que ne l’admettent les responsables politiques7. Cette dramaturgie de la pression, on l’a déjà vue se déployer dans la crise entre les États-Unis et le Venezuela.
Sanctions et droits de douane : l’étau économique
Faute, pour l’instant, d’option militaire ouverte, Washington serre la vis par d’autres leviers. L’Office de contrôle des avoirs étrangers du Trésor a sanctionné cinq hauts responsables dirigeant les principales agences financières, de communication et militaires qui permettent au pouvoir de réprimer : directeurs de l’Unité d’analyse financière, ministre du Travail, dirigeant de l’institut des télécommunications, chef du renseignement militaire8. En 2026, le département d’État a ajouté de nouveaux noms, et le vice-ministre de l’Intérieur Luis Roberto Cañas Novoa a été visé pour atteintes aux droits humains9.
Le front commercial s’est ouvert fin 2025. Le 20 octobre, le représentant américain au commerce a jugé que les pratiques de Managua en matière de droits du travail et d’État de droit « pèsent ou restreignent » le commerce américain, ouvrant la voie à une action au titre de la Section 30110. Le mécanisme retenu est progressif : droit de douane nul au 1ᵉʳ janvier 2026 sur les biens nicaraguayens non couverts par l’accord de libre-échange CAFTA-DR, porté à 10 % en 2027, puis 15 % en 202810. Pour une économie qui jouit de droits de douane nuls vers les États-Unis depuis 2006, la menace est sérieuse, même différée.
La carte de la « survie » : Moscou, Pékin, La Havane
Face à l’étau, le couple présidentiel ne plie pas — il cherche des appuis. Les analystes décrivent un Nicaragua condamné au mode « survie » : sous pression américaine, il s’en remet à la Russie, à la Chine et, possiblement, à l’Iran, tandis que banques régionales et alliés maintiennent un flux de ressources qui prolonge la vie du régime, à coût élevé11. Managua est devenu le plus proche allié de Moscou et de Pékin en Amérique centrale : un accord récent élargit la coopération militaire russe (entraînements conjoints, échanges de renseignement), et le centre d’entraînement de la police a été réactivé11. En septembre 2025, le régime a même signé des accords commerciaux avec trois régions ukrainiennes sous occupation russe, dont Donetsk11. Cet ancrage prolonge l’expansion de l’influence russe en Amérique latine comme celle de l’influence chinoise dans la région.
Sur le plan du discours, Managua répond à Washington par l’anti-impérialisme. Selon l’agence d’État cubaine Prensa Latina, le « gouvernement de réconciliation et d’unité nationale » a réaffirmé sa « solidarité inébranlable » avec « l’héroïque peuple de Bolívar et de Chávez », dénonçant les « tentatives de déstabilisation de l’impérialisme »12. Lors du 46ᵉ anniversaire de la révolution sandiniste, en juillet 2025, Rosario Murillo a proclamé que « le Nicaragua a combattu et vaincu les impérialistes de la planète »12. Ce récit, repris par les médias officiels comme El 19 Digital, est l’exact miroir de celui de Washington : là où l’administration américaine voit un « axe du socialisme » à abattre, le pouvoir sandiniste se pose en « modèle de souveraineté » assiégé. À Brasília, où l’on redoute l’effet domino, la diplomatie brésilienne face à la crise vénézuélienne illustre une troisième voie, soucieuse de non-ingérence.
Le test des prisonniers, baromètre du rapport de force
Un épisode a révélé, en miniature, la mécanique de la pression. Le 10 janvier 2026, une semaine après la capture de Maduro, le gouvernement annonce que « des dizaines de personnes détenues dans le système pénitentiaire national sont rentrées chez elles » — sans préciser le nombre, ni le motif politique des détentions13. Pour l’opposition, le calcul est limpide : la libération résulte de « la pression politique exercée par le gouvernement américain » et des « coups d’échecs déclenchés par les événements au Venezuela »13. Depuis l’exil espagnol, l’écrivain Sergio Ramírez a salué « avec joie et solidarité » ces libérations, réclamant l’élargissement de « tous les autres, sans exception »13.
Le geste n’efface rien : des dizaines de prisonniers politiques demeurent détenus, et les déchéances de nationalité se poursuivent13. Mais il montre qu’Ortega sait lâcher du lest quand l’étau se resserre. La question, pour les mois à venir, n’est pas de savoir si Washington tient le Nicaragua dans son viseur — les sanctions, les droits de douane et le récit narco-terroriste l’attestent — mais jusqu’où ira la pression, et si elle poussera le régime vers une sortie négociée ou vers un raidissement adossé à ses parrains eurasiatiques. Le signal à surveiller tient en peu de mots : le ton du prochain communiqué de Managua sur le Venezuela. Prudent, il trahira la peur ; tonitruant, l’assurance d’avoir, pour l’heure, échappé à la liste.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la « doctrine Donroe » ?
C'est le surnom donné à la version trumpienne de la doctrine Monroe. Donald Trump affirme l'avoir « dépassée », parlant de « document Donroe ». La stratégie de sécurité nationale entend rétablir la prééminence américaine dans l'hémisphère et contrer la Chine, la Russie et l'Iran en Amérique latine.
En quoi consiste la réforme constitutionnelle de 2025 au Nicaragua ?
Adoptée le 30 janvier 2025, elle crée une coprésidence à deux titulaires aux pouvoirs égaux, élevant Rosario Murillo au rang de coprésidente. Elle allonge le mandat de cinq à six ans, soumet la justice et le Parlement à l'exécutif et donne un statut légal aux forces paramilitaires.
Pourquoi le Nicaragua se sentirait-il menacé après le Venezuela ?
Le Nicaragua figure dans les actes d'accusation américains contre Maduro comme point de transit de la cocaïne et est classé pays clé du narcotrafic. Après la capture de Maduro, Managua a renforcé le palais présidentiel, craignant que Washington n'étende son récit « narco-terroriste ».
Quelles sanctions les États-Unis ont-ils prises contre Managua ?
Le Trésor a sanctionné des hauts responsables des agences financières, des communications et du renseignement militaire. Washington a aussi visé le vice-ministre de l'Intérieur et lancé, fin 2025, des droits de douane progressifs au titre de la Section 301 pour atteintes aux droits du travail.
Sources
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« From Democracy to Dynastic Rule?: The 2025 Constitutional Reform in Nicaragua », Verfassungsblog, 2025. https://verfassungsblog.de/nicaragua-constitutional-reform/ ↩
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« Nicaragua approves constitutional reforms giving president expansive powers », Al Jazeera, 30 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/30/nicaragua-approves-constitutional-reforms-giving-president-expansive-powers ↩
-
« Nicaragua Approves Constitutional Reforms Giving President Expansive Powers », International Center for Transitional Justice, 2025. https://www.ictj.org/latest-news/nicaragua-approves-constitutional-reforms-giving-president-expansive-powers ↩
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« Nicaragua: UN Group of Experts urges international community to hold Government accountable for rights violations and protect Nicaraguans in exile », OHCHR, octobre 2025. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/10/nicaragua-un-group-experts-urges-international-community-hold-government ↩ ↩2
-
« World Report 2025: Nicaragua », Human Rights Watch, 2025. https://www.hrw.org/world-report/2025/country-chapters/nicaragua ↩ ↩2
-
« Venezuela Is Just the Start of Trump’s Donroe Doctrine », Foreign Policy, 5 janvier 2026. https://foreignpolicy.com/2026/01/05/trump-venezuela-maduro-donroe-doctrine-colombia-cuba-iran-mexico-greenland/ ↩
-
« Will Trump focus on Nicaragua next after Venezuela and Cuba? », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/dispatches/will-trump-focus-on-nicaragua-next-after-venezuela-and-cuba/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Treasury Sanctions Nicaraguan Officials Enabling the Murillo-Ortega Dictatorship’s Repression », U.S. Department of the Treasury, 2025. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0409 ↩
-
« Sanctioning the Murillo-Ortega Dictatorship’s Agents Enforcing Its Repression of the Nicaraguan People », U.S. Department of State, février 2026. https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/02/sanctioning-the-murillo-ortega-dictatorships-agents-enforcing-its-repression-of-the-nicaraguan-people/ ↩
-
« USTR Section 301 Action on Nicaragua’s Acts, Policies, and Practices Relating to Labor Rights, Human Rights and Fundamental Freedoms, and the Rule of Law », United States Trade Representative, décembre 2025. https://ustr.gov/about/policy-offices/press-office/press-releases/2025/december/ustr-section-301-action-nicaraguas-acts-policies-and-practices-relating-labor-rights-human-rights ↩ ↩2
-
« What Nicaragua Gains From Russia’s Embrace », Americas Quarterly, 2025. https://americasquarterly.org/article/what-nicaragua-gains-from-russias-embrace/ ↩ ↩2 ↩3
-
« Nicaragua reiterates solidarity with Venezuela before of US », Prensa Latina, 23 décembre 2025. https://www.plenglish.com/news/2025/12/23/nicaragua-reiterates-solidarity-with-venezuela-before-of-us/ ↩ ↩2
-
« Nicaragua frees dozens of prisoners amid pressure from Trump administration », Al Jazeera, 10 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/10/nicaragua-frees-dozens-of-prisoners-amid-pressure-from-trump-administration ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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