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Nucléaire : la course à trois s'ouvre sans plafond ni filet

Avec l'expiration de New START le 5 février 2026, Washington, Moscou et Pékin ouvrent la première course nucléaire à trois sans plafond depuis l'ère pré-SALT.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Missiles balistiques intercontinentaux des États-Unis, de la Russie et de la Chine alignés, symbolisant la course nucléaire à trois après New START
Missiles balistiques intercontinentaux des États-Unis, de la Russie et de la Chine alignés, symbolisant la course nucléaire à trois après New START (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 5 février 2026, New START a expiré sans accord successeur : pour la première fois depuis l'ère pré-SALT, aucune limite juridiquement contraignante n'encadre les forces nucléaires stratégiques américaines et russes.
  2. La Chine a doublé son arsenal — d'environ 260 têtes en 2015 à quelque 600 aujourd'hui, au rythme de 100 par an — et le Pentagone projette plus de 1 000 ogives d'ici 2030.
  3. Washington réclame une négociation à trois ; Pékin la juge « injuste, déraisonnable et irréalisable » ; Moscou propose de geler les plafonds un an, sans garantie au-delà.
  4. La fin des inspections prive les trois capitales de transparence mutuelle, ouvrant la voie au pire scénario : la planification au cas le plus défavorable et la surenchère.

Le 5 février 2026, un compteur s’est arrêté sans que personne ne le relance. Ce jour-là, le traité New START est arrivé à expiration, et avec lui le dernier plafond juridiquement contraignant qui encadrait les deux plus gros arsenaux nucléaires de la planète. Pour la première fois depuis l’aube des grandes négociations stratégiques, au début des années 1970, les forces nucléaires américaines et russes ne sont plafonnées par aucun texte. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a parlé d’un « moment grave » pour la paix et la sécurité internationales.1

Mais l’événement dépasse de loin le tête-à-tête américano-russe. Il survient au moment précis où une troisième puissance s’installe à la table : la Chine, dont l’arsenal grossit plus vite que celui de n’importe quel autre État. Le monde entre ainsi dans une configuration inédite — une course nucléaire à trois, sans limite commune et sans dispositif de vérification. Une situation que l’on n’avait plus connue depuis l’ère pré-SALT.

La fin d’un demi-siècle de plafonds

New START, signé en 2010 et prolongé de cinq ans en 2021, reposait sur des chiffres simples : pas plus de 1 550 têtes nucléaires stratégiques déployées et 700 vecteurs (missiles et bombardiers) de chaque côté.2 Au-delà des seuils, le traité offrait surtout de la transparence : échanges réguliers de données, notifications de mouvements, et jusqu’à dix-huit inspections sur site par an permettant à chaque camp de vérifier ce que faisait l’autre.3

Cet édifice s’était déjà fissuré bien avant l’échéance. En 2023, Moscou avait suspendu les inspections sur place et les échanges de données ; Washington avait répliqué en suspendant à son tour ses propres obligations de vérification, tout en s’engageant à respecter les plafonds chiffrés.2 Restait l’essentiel : les limites elles-mêmes. Elles sont désormais caduques. Selon la Nuclear Threat Initiative, organisation américaine spécialisée dans la réduction des menaces, c’est la première fois depuis le début des années 1970 qu’aucune négociation, bilatérale ou multilatérale, n’encadre les forces stratégiques des deux pays — et aucune n’est même planifiée.2

Le vide n’est pas qu’un symbole. Sans traité, les deux puissances sont libres de « recharger » leurs vecteurs, c’est-à-dire de remonter des têtes nucléaires stockées sur des missiles et des bombardiers existants. Selon certaines estimations citées par les spécialistes du contrôle des armements, les États-Unis pourraient, en une décennie, sortir des réserves et déployer jusqu’à 1 900 têtes supplémentaires.2 La Russie dispose d’une marge comparable. Pour la première fois depuis plus de trente-cinq ans, les deux arsenaux déployés peuvent croître au lieu de stagner ou diminuer.

L’irruption chinoise

C’est ce qui rend 2026 différent de toutes les ruptures précédentes. Tant que le duel restait américano-russe, un traité bilatéral suffisait à organiser la rivalité. L’arrivée de la Chine fait voler ce schéma en éclats.

Les chiffres racontent une accélération brutale. La Chine est passée d’environ 260 têtes nucléaires en 2015 à quelque 600 en 2025, selon les estimations convergentes de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) et de la Federation of American Scientists.45 C’est la croissance la plus rapide de tous les États dotés, au rythme d’une centaine de têtes nouvelles par an depuis 2023.4 Le pays a creusé quelque 350 silos de missiles intercontinentaux dans ses déserts du Nord et ses zones montagneuses de l’Est, de quoi rivaliser à terme avec les parcs russe ou américain.4 Le Pentagone, lui, projette plus de 1 000 têtes opérationnelles chinoises d’ici 2030.5

Cette montée en puissance s’accompagne d’une modernisation tous azimuts, des planeurs hypersoniques aux sous-marins lanceurs d’engins, qui rapproche la Chine du statut de troisième pôle nucléaire à part entière. Cette dynamique de fond, déjà à l’œuvre dans l’expansion nucléaire de la Chine, nourrit aujourd’hui une rivalité à trois. Pour mesurer le chemin parcouru, on peut suivre l’expansion de l’arsenal nucléaire chinois, désormais la course la plus rapide du monde, et la manière dont l’évolution de la stratégie de dissuasion nucléaire de la Chine accompagne ce saut quantitatif.

Pékin verrouille la porte

Washington a tiré la conséquence logique de cette irruption : tout futur accord devrait, à ses yeux, inclure la Chine et couvrir l’ensemble des têtes russes — pas seulement les armes stratégiques déployées qu’encadrait New START.2 Encore faudrait-il que Pékin accepte de s’asseoir à la table. Or la Chine refuse, et son refus est catégorique.

« Il est injuste, déraisonnable et irréalisable d’exiger que la Chine participe à de prétendues négociations de désarmement nucléaire trilatérales entre la Chine, les États-Unis et la Russie », a déclaré la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Mao Ning, dans des propos rapportés par le Global Times, quotidien dont la ligne épouse celle de Pékin.6 L’argument chinois tient en une asymétrie : avec quelque 600 têtes face aux arsenaux russe et américain comptant chacun plusieurs milliers d’ogives, Pékin estime jouer dans une autre catégorie. C’est, dit la Chine, à la puissance dotée du plus grand arsenal — les États-Unis — d’assumer sa « responsabilité spéciale et première » et de réduire d’abord ses forces, avant d’espérer voir d’autres rejoindre le processus.

Cette position s’adosse à la doctrine officielle. Selon l’agence d’État chinoise Xinhua, Pékin maintient une stratégie « défensive », un engagement de non-emploi en premier et un arsenal « au niveau minimum requis par la sécurité nationale », tout en pressant Washington de « réduire substantiellement » le sien.7 Le discours est rodé ; il sert aussi à justifier l’absence de tout plafond chinois. Car derrière le vocabulaire de la retenue, l’expansion, elle, ne ralentit pas — et c’est précisément ce décalage entre la parole et les silos qui alimente la méfiance occidentale.

Moscou : un sursis d’un an, pas davantage

La position russe est plus ambiguë, donc plus fragile. En septembre 2025, Vladimir Poutine a proposé de continuer à respecter « les restrictions quantitatives centrales » de New START pendant un an après son expiration — à condition que Washington agisse « dans le même esprit ».8 Une main tendue, mais assortie de réserves : passé ce délai, Moscou se réserve d’« évaluer la situation » et de décider s’il maintient ces limites volontaires ; et la mesure tomberait si les États-Unis prenaient des « initiatives de nature à saper l’équilibre de la dissuasion ».8

Le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov a durci le propos : si Washington rejette l’offre ou élargit ses capacités, « les tensions augmenteront et la prévisibilité chutera brutalement », a-t-il averti, selon l’agence d’État russe TASS.9 Le message est aussi un avertissement. Au début de 2026, le gouvernement américain n’avait pas formellement accepté de s’en tenir aux plafonds pendant douze mois de plus, le président Donald Trump ayant résumé sa position d’une formule expéditive : « Si le traité expire, il expire. »10

Moscou et Pékin, en revanche, affichent une coordination croissante. Deux jours avant l’expiration, le 3 février 2026, leurs diplomates tenaient à Pékin un nouveau cycle de consultations sur la stabilité stratégique, saluant une approche « prudente et responsable » du contrôle des armements, selon le Global Times.6 Une convergence de façade qui complique encore l’équation pour Washington.

Pourquoi le triangle est plus instable que le duel

La grande inquiétude des analystes n’est pas seulement le nombre d’armes, mais la géométrie nouvelle de la dissuasion. Pendant la guerre froide, la stabilité reposait sur une logique à deux : chaque camp pouvait calculer une parité, négocier des plafonds symétriques, vérifier l’équilibre. À trois, ce calcul s’effondre.

Le raisonnement, exposé notamment par Chatham House, l’institut britannique de référence en affaires internationales, est implacable : la parité devient impossible dès lors que la rivalité passe de deux à trois acteurs, car aucun arsenal ne peut à lui seul égaler la somme des deux autres.11 Pour les États-Unis, qui considèrent à la fois la Chine et la Russie comme hostiles, un monde où chaque puissance détiendrait 1 500 têtes stratégiques signifierait planifier face à 3 000 ogives combinées. Pour rétablir l’équilibre, Washington devrait doubler son arsenal — une initiative qui déclencherait des réponses symétriques à Pékin et à Moscou, et donc une course sans vainqueur.11

C’est ce que les stratèges américains nomment le « problème des deux pairs » : pour la première fois de son histoire, les États-Unis doivent dissuader simultanément deux puissances nucléaires de premier rang, et non plus une seule. La coordination sino-russe ajoute une couche de complexité, car un conflit ouvert sur l’un des deux théâtres — l’Europe ou l’Indo-Pacifique — pourrait exposer une faiblesse face à l’autre. Cette incertitude pèse aussi sur les arbitrages capacitaires américains, du retour des missiles de croisière nucléaires en mer à la priorité donnée aux systèmes hypersoniques. À ce titre, les défis posés par les armes hypersoniques chinoises aux systèmes de défense antimissile illustrent comment la technologie brouille encore davantage le calcul de la dissuasion.

S’y ajoute un facteur aggravant : l’opacité. La fin des inspections de New START prive les trois capitales de tout regard fiable sur les forces adverses. Or l’absence d’information nourrit le pire réflexe stratégique — planifier en imaginant le scénario le plus défavorable, donc en surestimant l’adversaire, donc en surarmant. Une dynamique que la modernisation russe, portée par le développement de l’industrie nucléaire russe, ne fait qu’alimenter.

L’introuvable cadre de vérification

Reste la question qui hante les diplomates : peut-on encore bâtir quelque chose ? Le pessimisme domine. Selon le Bulletin of the Atomic Scientists, revue fondée par les physiciens du projet Manhattan, les cadres classiques fondés sur des plafonds agrégés et la parité ont peu de chances de renaître à court terme : la Russie a peu d’intérêt à négocier dans le contexte géopolitique actuel, et la Chine continue de récuser tout format qui la lierait aux catégories chiffrées américano-russes.12

Le contexte n’aide pas. En octobre 2025, à la veille d’une rencontre avec Xi Jinping, Donald Trump a ordonné au Pentagone de reprendre les essais d’armes nucléaires « sur un pied d’égalité » avec les autres puissances, mettant fin à un moratoire vieux de trente-trois ans — une annonce dont la portée exacte reste floue, mais qui envoie un signal d’escalade.11 Pékin a aussitôt dénoncé un « prétexte » à la propre expansion américaine, tandis que Moscou prenait acte de la déclaration sans s’engager.

Faute de grand traité, les experts plaident pour le minimum vital : restaurer une prévisibilité de base. Cela passerait par la reprise des échanges de données, des notifications, des canaux de communication de crise et de discussions sur les doctrines et la gestion de l’escalade — autant de mesures de confiance plus modestes qu’un plafond chiffré, mais peut-être plus atteignables.12 Encore faut-il une volonté politique partagée, aujourd’hui introuvable.

Le seuil que l’on ne verra pas franchir

L’histoire du contrôle des armements nucléaires fut, un demi-siècle durant, celle d’un apprivoisement : des chiffres, des inspecteurs, des téléphones rouges, une grammaire commune de la retenue. Cette grammaire a expiré le 5 février 2026, et rien n’indique qu’on la réécrira bientôt à trois voix. Le danger d’une course tripolaire n’est pas tant qu’elle produise un affrontement immédiat — la dissuasion conserve sa logique — que l’érosion silencieuse de toute mesure partagée, dans l’opacité.

Le signal à surveiller n’est donc pas un essai spectaculaire, mais quelque chose de plus discret : le premier « rechargement » massif de têtes sur des vecteurs existants, américain, russe ou — un jour — chinois. Ce geste, invisible depuis les capitales adverses désormais privées d’inspecteurs, marquerait le vrai basculement. Dans un monde sans plafond et sans regard, c’est l’imagination de l’adversaire, et non plus un traité, qui fixe la limite. C’est précisément ce que les négociateurs des années 1970 avaient voulu, les premiers, conjurer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le traité New START et quand a-t-il expiré ?

Signé en 2010 et prolongé en 2021, New START limitait les forces nucléaires stratégiques déployées des États-Unis et de la Russie à 1 550 têtes et 700 vecteurs chacun. Il a expiré le 5 février 2026 sans successeur, mettant fin à un demi-siècle de plafonds contraignants.

Pourquoi la Chine refuse-t-elle les négociations à trois ?

Pékin estime son arsenal sans commune mesure avec ceux de Washington et de Moscou. La Chine renvoie aux deux superpuissances la « responsabilité première » du désarmement et invoque sa doctrine de non-emploi en premier pour justifier son refus de plafonner ses forces.

En quoi une course à trois est-elle plus instable qu'une rivalité à deux ?

À deux, la parité numérique est calculable. À trois, elle devient impossible : aucune puissance ne peut égaler la somme des deux autres. Washington, qui considère Pékin et Moscou comme hostiles, devrait théoriquement planifier face à leurs arsenaux additionnés, ce qui nourrit la surenchère.

Que change la fin des inspections de New START ?

Le traité prévoyait jusqu'à dix-huit inspections sur site par an et des échanges de données. Leur disparition prive chaque camp d'une vision fiable des forces adverses, ouvrant la porte aux malentendus et à la planification au pire scénario, moteurs classiques d'une course aux armements.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ONU Info, « Le chef de l’ONU met en garde contre un “moment grave” alors qu’expire le dernier traité nucléaire américano-russe », UN News, 5 février 2026. https://news.un.org/en/story/2026/02/1166892

  2. Nuclear Threat Initiative, « The End of New START: From Limits to Looming Risks », NTI, 2026. https://www.nti.org/analysis/articles/the-end-of-new-start-from-limits-to-looming-risks/ 2 3 4 5

  3. Arms Control Association, « New START at a Glance », Arms Control Association, 2026. https://www.armscontrol.org/factsheets/new-start-glance

  4. SIPRI, « Nuclear risks grow as new arms race looms — new SIPRI Yearbook out now », Stockholm International Peace Research Institute, juin 2025. https://www.sipri.org/media/press-release/2025/nuclear-risks-grow-new-arms-race-looms-new-sipri-yearbook-out-now 2 3

  5. Hans M. Kristensen, Matt Korda et al., « Chinese nuclear weapons, 2025 », Bulletin of the Atomic Scientists / Federation of American Scientists, mars 2025. https://fas.org/wp-content/uploads/2025/03/Chinese-nuclear-weapons-2025.pdf 2

  6. « Unfair, unreasonable, and unfeasible for the US to demand China join trilateral nuclear disarmament talks: Chinese FM », Global Times, février 2026. https://www.globaltimes.cn/page/202602/1355844.shtml 2

  7. « China urges U.S. to fulfill responsibility for nuclear disarmament », Xinhua, 26 mars 2026. https://english.news.cn/20260326/6958d10085e44c4f84ad6dbb2e782fba/c.html

  8. Arms Control Association, « Russia Proposes One-Year New START Extension », Arms Control Association, octobre 2025. https://www.armscontrol.org/act/2025-10/news/russia-proposes-one-year-new-start-extension 2

  9. « Tensions around global security may rise if US rejects Russia’s New START plan — diplomat », TASS, 2026. https://tass.com/russias-foreign-policy/2049295

  10. « Nukes Without Limits? A New Era After the End of New START », Council on Foreign Relations, 2026. https://www.cfr.org/articles/nukes-without-limits-a-new-era-after-the-end-of-new-start

  11. « Avoiding a new nuclear arms race », Chatham House, mai 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/05/avoiding-new-nuclear-arms-race 2 3

  12. « Nuclear arms control and disarmament after New START », Bulletin of the Atomic Scientists, février 2026. https://thebulletin.org/2026/02/nuclear-arms-control-and-disarmament-after-new-start/ 2

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