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Soutien à l'Ukraine : comment Londres veut prendre la tête de l'Europe

Pacte de cent ans, coalition des volontaires, 21,8 milliards de livres d'aide : comment le Royaume-Uni se pose en chef de file de la sécurité européenne face au retrait américain.

Par ISS5 juin 2026Lecture 10 min
Keir Starmer et Volodymyr Zelensky se serrant la main devant les drapeaux britannique et ukrainien, sur fond de carte de l'Europe, symbole du soutien militaire de Londres à Kiev.
Keir Starmer et Volodymyr Zelensky se serrant la main devant les drapeaux britannique et ukrainien, sur fond de carte de l'Europe, symbole du soutien militaire de Londres à Kiev. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 16 janvier 2025, Londres a signé avec Kiev un « partenariat de cent ans » assorti d'au moins 3 milliards de livres d'aide militaire par an jusqu'en 2030-2031.
  2. Le Royaume-Uni copilote avec la France la « coalition des volontaires », groupe de 35 pays prêt à déployer une force multinationale en Ukraine une fois les armes tues.
  3. Au total, Londres a engagé 21,8 milliards de livres pour l'Ukraine depuis 2022 et formé plus de 62 000 soldats ukrainiens sur son sol.
  4. Le retrait diplomatique et militaire américain sous Donald Trump pousse le Royaume-Uni à se poser en chef de file de la sécurité européenne.
  5. Moscou qualifie ces projets d'« intervention militaire ouverte » et menace de traiter d'éventuels Casques bleus européens en « cibles légitimes ».

Le 16 janvier 2025, Keir Starmer débarque sans préavis à Kiev. Devant Volodymyr Zelensky, le Premier ministre britannique signe un document inhabituel : un « partenariat de cent ans » entre les deux pays1. La durée a quelque chose d’irréel — qui peut engager un siècle ? — mais le message, lui, est limpide. Quatre jours avant l’investiture de Donald Trump, alors que l’avenir du soutien américain à l’Ukraine vacille, Londres plante un drapeau. Et derrière ce geste se dessine une ambition plus large : profiter du désengagement de Washington pour devenir le chef de file de la sécurité européenne.

Un pacte de cent ans en guise de signal

Le texte est volontairement vaste : coopération militaire, énergétique, scientifique, culturelle, économique1. Sur le volet armement, l’engagement est concret. Londres promet à Kiev au moins 3 milliards de livres d’aide militaire par an jusqu’à l’exercice 2030-2031, « puis aussi longtemps que nécessaire »2. Le Parlement ukrainien a ratifié l’accord par une loi en septembre 2025, signe que Kiev y voit autre chose qu’une déclaration d’intention3.

Le calendrier dit tout. L’accord tombe « à un moment où le soutien américain futur à l’Ukraine est incertain », résume la bibliothèque de la Chambre des communes2. Le député conservateur Bernard Jenkin y a lu un « message de solidarité » au seuil de l’ère Trump2. Tous ne sont pas convaincus. Ian Proud, ancien diplomate britannique en poste à Moscou et auteur critique de la politique russe de son pays, juge le texte « dénué de sens » et n’y voit « rien de nouveau » par rapport aux accords existants2. Le partenariat est ainsi à double tranchant : geste symbolique fort pour les uns, emballage diplomatique pour les autres.

La « coalition des volontaires », pari britannique

L’initiative la plus ambitieuse est ailleurs. Le 2 mars 2025, Starmer réunit à Londres une trentaine de dirigeants et annonce la formation d’une « coalition des volontaires » : un noyau de pays prêts, avec la France, à bâtir un plan de paix puis à garantir sa tenue4. L’idée n’est pas de combattre la Russie, mais de déployer, une fois un cessez-le-feu signé, une « force de réassurance » censée dissuader toute violation de l’accord4.

Le projet a grossi. Réunis à Paris les 6 et 7 janvier 2026, les représentants de 35 pays signent une « déclaration d’intention ». Vingt-six d’entre eux se disent prêts à fournir des troupes, sur terre, en mer ou dans les airs ; la France évoque « plusieurs milliers » d’hommes5. La coalition prévoit d’installer des bases militaires à travers l’Ukraine, de sécuriser son ciel et ses mers, et de reconstituer ses forces armées5. Starmer salue d’« excellents progrès », tout en prévenant que « les mètres les plus difficiles sont encore devant nous »5. La nuance n’est pas rhétorique : la coalition réunit déjà 34 États — 28 membres de l’OTAN, plus l’Australie, l’Autriche, Chypre, l’Irlande, le Japon et la Nouvelle-Zélande — mais bute sur une question lancinante, celle de l’appui américain4.

L’argent et la formation : le poids réel de Londres

Au-delà des sommets, le Royaume-Uni a posé des actes mesurables. Depuis février 2022, il a engagé environ 21,8 milliards de livres de soutien total à l’Ukraine, dont plus de 13 milliards de financement militaire6. À ce socle s’ajoute un effort de formation massif : plus de 62 000 soldats ukrainiens entraînés sur le sol britannique au titre de l’opération Interflex, lancée en juin 2022 et appuyée par treize nations partenaires6.

L’armement suit. En mars 2025, Londres a débloqué 1,6 milliard de livres de financement à l’export pour permettre à Kiev d’acheter plus de 5 000 missiles de défense aérienne4. Et le Royaume-Uni reste l’un des rares à fournir ses missiles de croisière Storm Shadow, autorisés à frapper en profondeur le territoire russe : une nouvelle livraison, non chiffrée officiellement, a été acheminée en novembre 2025 avant l’hiver, par crainte d’une intensification des attaques contre les civils ukrainiens7. Cette montée en puissance répond à une menace que le Kremlin assume pleinement — la guerre offensive dont nous décryptons ailleurs les ressorts dans la doctrine militaire russe et dont les conséquences politiques et économiques pèsent lourdement sur Moscou.

Le réarmement britannique, condition du leadership

Diriger suppose de payer. Le 25 février 2025, Starmer annonce devant les Communes que les dépenses de défense atteindront 2,5 % du PIB dès 2027 — trois ans plus tôt que prévu par le gouvernement conservateur précédent — avec l’objectif de 3 % au cours de la prochaine législature8. Le pays s’est ensuite aligné sur la nouvelle cible de l’Alliance atlantique : 3,5 % du PIB d’ici à 20358.

Cette inflexion s’appuie sur la Revue stratégique de défense publiée en juin 2025, pilotée par Lord Robertson, ancien secrétaire général de l’OTAN. Le constat est sombre : « Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, le Royaume-Uni fait face à des menaces multiples et directes contre sa sécurité, sa prospérité et ses valeurs démocratiques »9. Pour le Royal United Services Institute (RUSI), institut londonien de référence en matière de défense, sécuriser l’Ukraine est désormais « le défi du Royaume-Uni », mais à condition de le faire « correctement » — c’est-à-dire avec des moyens crédibles et un mandat clair, faute de quoi une force de réassurance serait un bluff10.

Pourquoi le vide américain profite à Londres

Le moteur de tout cela tient en un mot : Washington. Dès son arrivée en janvier 2025, l’administration Trump prévient ses alliés qu’ils devront assumer une part « bien plus grande » du fardeau de leur propre défense11. En avril, le président américain exclut tout soutien militaire à la coalition des volontaires ; ses références ultérieures à d’éventuelles « garanties de sécurité » restent vagues et excluent l’envoi de troupes au sol américaines4. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth résume la doctrine : « On ne peut pas partir du principe que la présence américaine durera éternellement »11.

Ce repli crée un appel d’air. À mesure que Washington se recentre sur l’Indo-Pacifique et que l’engagement américain en Europe devient incertain, les Européens cherchent à bâtir une défense plus souveraine — et le Royaume-Uni se positionne pour en être le pivot12. Les chiffres confirment le basculement : fin 2025, l’aide cumulée des Européens à l’Ukraine atteignait 201,35 milliards d’euros, contre 115,33 milliards pour les États-Unis, selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS)12. L’Europe a pris la première place — et Londres entend en être la tête.

L’enjeu dépasse l’Ukraine. L’IISS, dans son étude « Défendre l’Europe sans les États-Unis », avertit que la Russie pourrait représenter une menace militaire pour les pays baltes dès 202712. La pression américaine, paradoxalement, rend les Européens « moins dociles » et accélère leur quête d’autonomie11. Reste que cette autonomie demeure fragile : tous les alliés disent avoir atteint l’objectif des 2 % du PIB en 2025, mais les doutes persistent sur leur capacité à viser bien plus haut12. Le pari britannique consiste à transformer ce moment de flottement en leadership durable — sans certitude d’y parvenir.

Vu de Moscou : une « intervention militaire ouverte »

La lecture russe est l’exact négatif de la lecture britannique. Pour l’agence d’État TASS, les plans de la coalition des volontaires constituent « un plan ouvert d’intervention militaire étrangère » : la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, y voit une opération de l’OTAN à peine déguisée13. Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov martèle que toute présence de troupes de l’Alliance en Ukraine, « sous quelque drapeau que ce soit », serait « une menace directe » que Moscou « n’acceptera en aucune circonstance »13.

La menace se fait explicite. En septembre 2025, Vladimir Poutine prévient que tout soldat occidental déployé en Ukraine serait une « cible légitime » pour l’armée russe14. Sur la chaîne RT — média financé par l’État russe et tourné vers l’étranger —, Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité, assène que des « Casques bleus » de l’OTAN « signifient la guerre » et ironise sur le « nombre de cercueils européens » que les Occidentaux seraient prêts à accepter15. Ce registre — l’Occident en agresseur, la Russie en victime encerclée — est le miroir inversé du récit de Londres, qui présente au contraire son engagement comme une réponse défensive à une agression russe. Entre les deux camps, les faits documentés penchent du côté ukrainien : c’est bien la Russie qui a envahi son voisin en 2022, et c’est elle qui poursuit ses frappes pendant que se négocient les modalités d’un cessez-le-feu5. Reste que ces rodomontades pèsent : elles visent à dissuader tout déploiement avant même qu’il ait lieu, et nourrissent les hésitations de capitales déjà inquiètes du risque d’escalade.

Ce que la suite dira du pari de Londres

Le Royaume-Uni a réussi un coup d’image : se hisser, avec la France, à la tête d’une coalition de 35 pays et signer un pacte de cent ans qui l’arrime à Kiev pour une génération. Mais le leadership ne se décrète pas, il s’éprouve. Trois inconnues commanderont la suite. La première est militaire : la coalition saura-t-elle déployer une force crédible — et non symbolique — sans parapluie américain, alors que la menace russe ne reflue pas, comme le montre l’expansion militaire de la Russie jusque dans l’Arctique ? La deuxième est budgétaire : 2,5 % du PIB en 2027, 3,5 % en 2035, ce sont des promesses qui devront survivre aux arbitrages des prochains budgets. La troisième est diplomatique : un cessez-le-feu tiendra-t-il assez pour qu’une force de réassurance ait un sens, face à une Russie qui a appris à encaisser les sanctions occidentales sans plier ? Le signal à surveiller n’est pas le prochain sommet ni la prochaine déclaration d’intention, mais le premier soldat britannique effectivement déployé en Ukraine. Ce jour-là seulement, on saura si Londres dirige vraiment l’Europe — ou si elle a seulement parlé plus fort que les autres.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « coalition des volontaires » ?

C'est un groupe d'une trentaine de pays, copiloté par le Royaume-Uni et la France, formé en mars 2025 pour garantir la sécurité de l'Ukraine après un éventuel cessez-le-feu. Il prévoit de déployer une force multinationale terrestre, aérienne et navale, et de reconstituer l'armée ukrainienne.

Que contient le partenariat de cent ans entre Londres et Kiev ?

Signé le 16 janvier 2025, il scelle une coopération militaire, énergétique, scientifique et économique de très long terme. Sur le plan militaire, Londres s'engage à verser au moins 3 milliards de livres d'aide par an jusqu'en 2030-2031, puis « aussi longtemps que nécessaire ».

Combien le Royaume-Uni a-t-il dépensé pour l'Ukraine ?

Depuis l'invasion de février 2022, Londres a engagé environ 21,8 milliards de livres au total, dont plus de 13 milliards d'aide militaire. Le pays a aussi formé plus de 62 000 soldats ukrainiens sur son sol via l'opération Interflex, lancée en juin 2022.

Pourquoi le Royaume-Uni cherche-t-il à diriger l'Europe sur la défense ?

Le retrait diplomatique et militaire américain sous Donald Trump a laissé un vide. Washington a lui-même suggéré que Londres prenne un rôle de premier plan en Europe pendant qu'il se recentre sur l'Indo-Pacifique. Le Royaume-Uni y voit un « moment décisif pour la sécurité du continent ».

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. PBS NewsHour, « Starmer and Zelenskyy sign ‘100-year partnership’ agreement between UK and Ukraine », PBS News, 16 janvier 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/starmer-and-zelenskyy-sign-100-year-partnership-agreement-between-uk-and-ukraine 2

  2. House of Commons Library, « UK-Ukraine 100-year partnership agreement », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/uk-ukraine-100-year-partnership-agreement/ 2 3 4

  3. RBC-Ukraine, « Zelenskyy approves law on 100-year partnership with UK », RBC-Ukraine, 18 septembre 2025. https://newsukraine.rbc.ua/news/zelenskyy-signs-law-ratifying-century-long-1758185600.html

  4. Al Jazeera, « UK’s Starmer says coalition to beef up Ukraine security in any peace deal », Al Jazeera, 15 mars 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/3/15/uks-starmer-says-coalition-to-beef-up-ukraine-security-in-any-peace-deal 2 3 4 5

  5. CNN, « UK and France agree to send troops to Ukraine in event of peace deal with Russia », CNN, 6 janvier 2026. https://www.cnn.com/2026/01/06/europe/uk-france-troops-ukraine-russia-peace-deal-latam-intl 2 3 4

  6. GOV.UK, « UK support to Ukraine: factsheet », Foreign, Commonwealth & Development Office, 2026. https://www.gov.uk/government/publications/uk-support-to-ukraine-factsheet/uk-support-to-ukraine-factsheet 2

  7. Kyiv Independent, « UK supplies Ukraine with additional Storm Shadow missiles for deep strikes into Russia, Bloomberg reports », Kyiv Independent, 3 novembre 2025. https://kyivindependent.com/uk-supplies-ukraine-with-additional-storm-shadow-missiles-for-deep-strikes-into-russia-bloomberg-reports/

  8. House of Commons Library, « UK to spend 2.5% of gross domestic product on defence by 2027 », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/uk-to-spend-2-5-of-gross-domestic-product-on-defence-by-2027/ 2

  9. GOV.UK, « The Strategic Defence Review 2025 — Making Britain Safer: secure at home, strong abroad », Ministry of Defence, juin 2025. https://www.gov.uk/government/publications/the-strategic-defence-review-2025-making-britain-safer-secure-at-home-strong-abroad/the-strategic-defence-review-2025-making-britain-safer-secure-at-home-strong-abroad

  10. Royal United Services Institute, « Securing Ukraine is the UK’s Challenge, but It Needs to be Done Right », RUSI, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/securing-ukraine-uks-challenge-it-needs-be-done-right

  11. CEPA, « US Defense Demands are Making Europe Less Biddable », Center for European Policy Analysis, 2025. https://cepa.org/article/us-defense-demands-are-making-europe-less-biddable/ 2 3

  12. International Institute for Strategic Studies, « Defending Europe Without the United States: Costs and Consequences », IISS, mai 2025. https://www.iiss.org/globalassets/media-library---content—migration/files/research-papers/2025/05/defending-europe-without-the-united-states/iiss_defending-europe-without-the-united-states_costs-and-consequences_052025.pdf 2 3 4

  13. TASS, « NATO plans overt military intervention in Ukraine — Russian diplomat », TASS, 2025. https://tass.com/politics/2081681 2

  14. The Moscow Times, « Putin Warns Western Peacekeepers in Ukraine Would Be ‘Legitimate Targets’ », The Moscow Times, 5 septembre 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/09/05/putin-warns-western-peacekeepers-in-ukraine-would-be-legitimate-targets-a90437

  15. RT, « NATO ‘peacekeepers’ in Ukraine mean war – Medvedev », RT, 2025. https://www.rt.com/russia/614324-medvedev-nato-peacekeepers-ukraine-war/

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