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TAPI : le pari gazier pour échapper à la dépendance chinoise

Réserves colossales, débouché unique vers Pékin, gazoduc TAPI relancé sous les talibans : comment Achgabat tente de diversifier ses exportations de gaz, et pourquoi le pari reste fragile.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Tronçon de gazoduc en construction dans un désert d'Asie centrale, illustrant le projet TAPI reliant le Turkménistan à l'Afghanistan.
Tronçon de gazoduc en construction dans un désert d'Asie centrale, illustrant le projet TAPI reliant le Turkménistan à l'Afghanistan. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Quatrième réserve mondiale de gaz, le Turkménistan vend près de 90 % de ses exportations à un seul client : la Chine. Une dépendance qui vire à la vulnérabilité stratégique.
  2. Le gazoduc TAPI, censé ouvrir les marchés afghan, pakistanais et indien, a été relancé sur le sol afghan en 2025 avec la bénédiction des talibans.
  3. Achgabat finance et construit son propre tronçon ; les talibans promettent 30 000 soldats pour sécuriser le tracé. Mais l'Inde et le Pakistan restent largement absents.
  4. Le gazoduc transcaspien vers l'Europe, lui, demeure un projet sur le papier, faute de financement et d'engagements d'achat fermes.

Le 20 octobre 2025, à Herat, dans l’ouest afghan, un ancien président turkmène devenu « chef de la nation » bénissait sur place l’ouverture d’un nouveau chantier de gazoduc baptisé « la voie blanche de l’Arkadag »1. Quelques semaines plus tôt, un analyste résumait pourtant l’état du projet d’une formule cruelle : et si TAPI n’était, pour l’instant, que « TA » — Turkménistan-Afghanistan, sans le Pakistan ni l’Inde ?2. Tout le paradoxe gazier d’Achgabat tient dans cet écart : un pays assis sur des réserves colossales, qui peine désespérément à trouver des clients ailleurs qu’en Chine.

Un géant gazier prisonnier d’un seul client

Le Turkménistan dispose de la quatrième réserve de gaz naturel de la planète3. Son gisement de Galkynych est, selon le cabinet britannique Gaffney, Cline and Associates, le deuxième champ gazier au monde, juste derrière South Pars, partagé par l’Iran et le Qatar3. Sur le papier, voilà de quoi peser lourd sur les marchés mondiaux de l’énergie.

La réalité est bien plus étroite. Près de 90 % des exportations gazières turkmènes partent vers un client unique : la Chine3. Cette asymétrie est le cœur du problème. Pour Achgabat, Pékin est irremplaçable ; pour Pékin, le Turkménistan n’est qu’un fournisseur parmi d’autres. Cette dépendance n’est pas seulement commerciale : elle est une vulnérabilité stratégique, car elle prive le régime de tout véritable levier de négociation. Le prix payé à la frontière en témoigne : au deuxième trimestre 2025, le gaz turkmène se vendait à moins de 290 dollars les 1 000 mètres cubes, selon des chiffres rapportés par l’agence Interfax — un prix indexé sur le pétrole, bien inférieur à ce que la Russie facturait jadis à ses acheteurs européens4.

La menace s’aggrave. Moscou et Pékin ont relancé en 2025 leurs négociations sur le gazoduc géant Force de Sibérie 2, qui acheminerait jusqu’à 50 milliards de mètres cubes de gaz russe vers la Chine5. Si ce tube voit le jour, le Turkménistan pourrait en être le grand perdant : un concurrent supplémentaire sur le seul marché qui compte pour lui5. D’où l’urgence, pour Achgabat, de trouver d’autres débouchés.

TAPI, un vieux rêve relancé sous les talibans

L’idée n’est pas neuve. Le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde — TAPI — est discuté depuis les années 1990. Le projet vise à transporter jusqu’à 33 milliards de mètres cubes de gaz par an sur environ 1 800 kilomètres, depuis le Galkynych jusqu’à la ville indienne de Fazilka, près de la frontière pakistanaise, et ce pendant trente ans6. Son coût de référence est estimé autour de 10 milliards de dollars, même si certaines évaluations, intégrant l’inflation et la sécurisation du tracé, l’ont fait grimper bien plus haut6.

Pendant trois décennies, la guerre afghane a maintenu TAPI à l’état de mirage. Le retour des talibans au pouvoir, en 2021, a paradoxalement débloqué le calendrier. Le nouveau régime, en quête de devises et de légitimité, a fait du gazoduc une priorité. Les travaux sur le segment turkmène, long de 214 kilomètres, sont achevés, et la construction a démarré côté afghan : le tronçon Serhetabat-Herat, baptisé « la voie blanche de l’Arkadag », doit courir sur 153 kilomètres en territoire afghan1. Pour l’Afghanistan, l’enjeu est considérable : les recettes de transit sont estimées à plus d’un milliard de dollars par an1. C’est dans cette logique d’ouverture économique régionale que s’inscrit aussi l’approche de l’Iran envers l’Afghanistan, tout comme l’approche chinoise en Afghanistan, guidée par les mêmes convoitises de ressources et de corridors.

Reste qu’il faut séparer les chiffres officiels de la réalité du terrain. Du côté afghan, la progression demeure modeste : environ 11 kilomètres de tube posés à la mi-2025, selon les comptages indépendants7. En mars 2026, un porte-parole adjoint des talibans assurait que 25 kilomètres étaient construits et 120 kilomètres préparés8. Des annonces à manier avec prudence : émanant d’un régime soucieux d’afficher des succès, elles ne sont pas vérifiables de façon indépendante.

La communication d’État turkmène contre les sceptiques

Sur ce dossier, deux récits s’affrontent. Le premier est celui de la communication d’État. Le Turkménistan est l’un des régimes les plus fermés du monde, et son agence officielle TDH dépeint TAPI comme un triomphe national : un projet « transnational » béni par le « héros Arkadag », créateur d’emplois et symbole de l’amitié entre les peuples1. Les médias gouvernementaux turkmènes martèlent que l’élargissement de la « géographie des routes d’exportation » occupe une « place spéciale » dans la stratégie énergétique du pays9. Du côté afghan, des organes proches du pouvoir, comme la presse relayant les déclarations des talibans, abondent dans le même sens en vantant l’avancée des chantiers8.

Le second récit est celui des analystes indépendants, nettement plus sceptiques. La fondation Jamestown, cercle de réflexion américain, prévient sans détour que TAPI « restera un échec sans la participation de l’Inde et du Pakistan »10. Or ces deux pays brillent par leur absence dans les développements récents2. L’Inde s’inquiète du prix du gaz et redoute surtout de dépendre d’un tracé passant par le Pakistan, son rival historique — un risque illustré par les tensions récurrentes de la relation Inde-Pakistan. New Delhi mène par ailleurs sa propre expansion d’influence en Asie centrale par d’autres canaux, moins exposés. L’institut australien Lowy, lui, parle carrément du « rêve gazier » des talibans, soulignant l’écart entre l’ambition affichée et les capacités réelles d’un régime isolé11.

La sécurité, talon d’Achille du tracé afghan

Au-delà des financements, c’est la sécurité qui fragilise tout l’édifice. Les talibans ont promis dès 2022 de dédier 30 000 soldats à la protection du gazoduc sur le sol afghan10. Mais sécuriser physiquement 153 kilomètres de tube — puis bien davantage à travers le Pakistan — relève de la gageure. Des groupes armés continuent d’opérer en Afghanistan, et la province pakistanaise du Baloutchistan, que le tracé doit traverser, connaît une recrudescence d’attaques11.

L’argument le plus dérangeant vient de l’analyste spécialiste de l’Asie centrale Bruce Pannier : un gazoduc transfrontalier peut tout aussi bien devenir un instrument de chantage. En cas de regain de tensions entre l’Inde et le Pakistan, ou entre le Pakistan et l’Afghanistan, rien n’empêcherait Islamabad de couper le gaz destiné à l’Inde, ou Kaboul de fermer le robinet vers le Pakistan10. Autrement dit, l’infrastructure même qui devait souder la région pourrait en cristalliser les fractures.

À cela s’ajoute le retrait des bailleurs internationaux. La Banque asiatique de développement, qui avait soutenu les premières phases du projet, a gelé son aide à l’Afghanistan dès novembre 2021, après la prise de pouvoir des talibans12. Privé de ce parapluie financier, le projet repose désormais largement sur la compagnie publique Turkmengaz, qui en détient l’essentiel des parts et finance son propre tronçon6. Un pays seul, ou presque, finançant un gazoduc qui doit traverser deux des théâtres les plus instables d’Asie : l’équation reste vertigineuse.

Le mirage transcaspien et l’horizon européen

Si TAPI regarde vers le sud, l’autre voie de diversification regarde vers l’ouest : le gazoduc transcaspien, qui ferait passer le gaz turkmène sous la mer Caspienne jusqu’en Azerbaïdjan, puis vers l’Europe. Depuis l’invasion de l’Ukraine et la rupture énergétique entre l’Europe et la Russie, l’intérêt européen pour des fournisseurs alternatifs a ravivé ce vieux projet. Ankara et Bakou discutent avec Achgabat pour le faire aboutir13.

Mais les obstacles restent dirimants. Le coût du tube transcaspien est évalué autour de 12 milliards de dollars, et les recettes de transit ne suffiraient pas à l’amortir rapidement13. L’Azerbaïdjan rechigne à investir dans des volumes turkmènes qui concurrenceraient les siens, et rien ne garantit qu’Achgabat puisse produire assez de gaz pour remplir le tube tout en honorant ses engagements chinois13. Surtout, il manque l’essentiel : des contrats d’achat européens fermes et de long terme, sans lesquels aucun investisseur ne s’engagera. Cette quête de débouchés croise les ambitions d’un nouveau partenariat stratégique entre l’Union européenne et l’Asie centrale, mais les discours politiques n’ont pas encore débouché sur des engagements gaziers concrets.

Le verdict des analystes est lucide : chaque nouvelle phase de Galkynych, confiée à la compagnie chinoise CNPC, tend en réalité à renforcer le vecteur chinois plutôt qu’à le diversifier3. Un cercle vicieux pour un pays qui proclame vouloir s’émanciper de Pékin, mais qui sollicite Pékin pour développer ses propres champs14.

Ce qu’il faudra surveiller

Le pari turkmène se joue sur un fil. La diversification gazière d’Achgabat se heurte à une géographie hostile — un pays enclavé, drapé dans sa neutralité officielle, entouré de voisins instables ou rivaux. TAPI a quitté le domaine du fantasme pur, mais sa partie afghane n’est qu’un premier maillon, et les segments décisifs — le Pakistan, l’Inde — restent à bâtir. Le transcaspien, lui, demeure suspendu à des décisions politiques et financières qui ne viennent pas.

Le signal à guetter dans les prochains mois est double : un engagement formel et chiffré de New Delhi ou d’Islamabad serait le premier vrai tournant pour TAPI ; un contrat d’achat européen ferme le serait pour le transcaspien. Tant que ni l’un ni l’autre ne se matérialisent, le Turkménistan restera ce qu’il est aujourd’hui : un géant gazier à l’influence étrangement limitée, dont les milliards de mètres cubes empruntent presque tous la même direction, vers l’est.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le gazoduc TAPI ?

TAPI désigne le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde, un projet d'environ 1 800 kilomètres conçu pour exporter jusqu'à 33 milliards de mètres cubes de gaz turkmène par an vers l'Asie du Sud. Discuté depuis les années 1990, il a connu une relance des travaux sur le sol afghan en 2025.

Pourquoi le Turkménistan veut-il diversifier ses débouchés gaziers ?

Parce que près de 90 % de ses exportations partent vers la Chine, son client quasi unique. Cette dépendance prive Achgabat de tout pouvoir de négociation sur les prix et l'expose à un risque majeur si Pékin réduit ses achats. Diversifier, c'est retrouver des marges de manœuvre stratégiques.

Les talibans participent-ils vraiment au projet TAPI ?

Oui. Le régime taliban a accueilli en 2025 le lancement des travaux du tronçon afghan, à Herat, et promet de déployer 30 000 soldats pour protéger l'infrastructure. Le gazoduc représente pour Kaboul des recettes de transit estimées à plus d'un milliard de dollars par an et un levier de reconnaissance internationale.

Le gazoduc transcaspien vers l'Europe va-t-il se concrétiser ?

Rien n'est acquis. Le projet, qui ferait passer le gaz turkmène sous la Caspienne via l'Azerbaïdjan, est discuté depuis des décennies. Il bute toujours sur le financement, l'absence de contrats d'achat fermes et la priorité qu'Achgabat continue d'accorder à ses ventes vers la Chine.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. TDH (agence de presse d’État turkmène), « Hero-Arkadag blessed the implementation of the next stage of the Serhetabat-Herat gas pipeline, called “Arkadagyň ak ýoly” », Turkmenistan Today, 21 octobre 2025. https://tdh.gov.tm/index.php/en/post/46581/hero-arkadag-blessed-implementation-next-stage-serhetabat-herat-gas-pipeline-called-arkadagyn-ak-yoly 2 3 4

  2. Times of Central Asia, « Is TAPI Just ‘TA’ for Now? », The Times of Central Asia, 2025. https://timesca.com/is-tapi-just-ta-for-now/ 2

  3. France 24 / AFP, « Turkmenistan, the gas giant increasingly dependent on China », France 24, 21 avril 2026. https://www.france24.com/en/live-news/20260421-turkmenistan-the-gas-giant-increasingly-dependent-on-china 2 3 4

  4. Times of Central Asia, « The Power of Siberia 2 Project and Central Asia’s Gas Bargaining Power », The Times of Central Asia, 2025. https://timesca.com/the-power-of-siberia-2-project-and-central-asias-gas-bargaining-power/

  5. Energy Intelligence, « Turkmenistan Could Lose Big From China-Russia Gas Deals », Energy Intelligence, 2025. https://www.energyintel.com/00000199-2e3a-def3-abd9-ae7bede90000 2

  6. Asian Development Bank, « Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-India Natural Gas Pipeline Project, Phase 3 (44463-013) », ADB, consulté en 2026. https://www.adb.org/projects/44463-013/main 2 3

  7. Eurasianet, « Turkmenistan and Afghanistan tout modest TAPI pipeline progress », Eurasianet, 2025. https://eurasianet.org/turkmenistan-and-afghanistan-tout-modest-tapi-pipeline-progress

  8. Hasht-e Subh, « Taliban Claim: Construction of the TAPI Gas Pipeline is Making Progress », Hasht-e Subh Daily, 2026. https://8am.media/eng/taliban-claim-construction-of-the-tapi-gas-pipeline-is-making-progress/ 2

  9. Business Turkmenistan, « TAPI Pipeline: Turkmen Leader Delivers New Segment Launch Speech », business.com.tm, octobre 2025. https://business.com.tm/post/14479/tapi-pipeline-turkmen-leader-delivers-new-segment-launch-speech

  10. Jamestown Foundation, « TAPI Pipeline to Remain Failure Without India and Pakistan’s Participation », Eurasia Daily Monitor, 2025. https://jamestown.org/tapi-pipeline-to-remain-failure-without-india-and-pakistans-participation/ 2 3

  11. Lowy Institute, « The Taliban’s gas pipedream », The Interpreter, 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/taliban-s-gas-pipedream 2

  12. Jamestown Foundation, « Turkmenistan Resumes Work on TAPI Pipeline Despite Geopolitical Hurdles », Eurasia Daily Monitor, 2025. https://jamestown.org/turkmenistan-resumes-work-on-tapi-pipeline-despite-geopolitical-hurdles/

  13. Pravda Turkey, « Turkmenistan’s gas situation: why won’t the Trans-Caspian gas pipeline be built? », Pravda Turkey, 1ᵉʳ avril 2026. https://turkey.news-pravda.com/en/turkey/2026/04/01/80048.html 2 3

  14. The Diplomat, « China’s Quiet Pivot to Central Asian Gas », The Diplomat, mai 2026. https://thediplomat.com/2026/05/chinas-quiet-pivot-to-central-asian-gas/

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