Forces terrestres : se réinventer à l'ère de la guerre hybride
Drones tueurs de chars, réarmement à 5 % du PIB, leçons d'Ukraine : enquête sur la modernisation des forces terrestres face à la guerre hybride en 2025-2026.

À retenir
- Plus de 70 % des pertes de véhicules en Ukraine sont dues aux drones FPV, bouleversant la conception même du blindage.
- Le sommet de l'OTAN de La Haye a fixé en 2025 un objectif de 5 % du PIB consacré à la défense d'ici 2035.
- L'Ukraine a réduit sa dépendance aux importations d'armement de 54 % en 2022 à 18 % en 2025.
- La guerre hybride efface la frontière entre civil et militaire, imposant aux armées d'intégrer cyber, drones et guerre de l'information.
Sur le front ukrainien, un char à plusieurs millions d’euros peut être détruit par un drone à quelques centaines de dollars, piloté par un combattant invisible à des kilomètres de là. Cette image résume à elle seule la révolution en cours. Les forces terrestres, longtemps pensées autour du blindé et du canon, doivent se réinventer de fond en comble pour survivre dans un monde où la guerre se mène désormais sur tous les registres à la fois.
La guerre hybride, nouvelle grammaire des conflits
Le concept n’est pas neuf, mais il s’est imposé comme la règle. La guerre hybride combine les moyens conventionnels — chars, artillerie, infanterie — et non conventionnels : désinformation, cyberattaques, sabotage, groupes paramilitaires. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, suivie du soutien aux séparatistes du Donbass, en demeure l’exemple fondateur : atteindre ses objectifs sans franchir le seuil de la confrontation ouverte.
Cette logique impose aux armées de terre une mue profonde. Elles doivent désormais opérer dans un environnement où la frontière entre civil et militaire s’efface, intégrant renseignement, cyberdéfense et guerre de l’information à leurs opérations classiques. La menace, diffuse, vient aussi bien d’États que d’acteurs non étatiques. Cette transformation s’inscrit dans le prolongement direct de la guerre hybride russe en Europe, qui a forcé l’ensemble du continent à repenser sa posture de défense.
La guerre électronique illustre bien ce glissement. Sur le front ukrainien, le brouillage des signaux GPS et des liaisons radio est devenu un combat permanent : neutraliser le lien entre un drone et son opérateur peut valoir une victoire tactique. Les forces terrestres doivent donc maîtriser un spectre électromagnétique encombré, protéger leurs propres communications et aveugler celles de l’adversaire. À cela s’ajoute une exigence logistique nouvelle : dans un conflit de haute intensité, la consommation de munitions et de pièces atteint des niveaux que les stocks occidentaux, taillés pour des engagements brefs, peinent à soutenir. Moderniser une armée, ce n’est donc pas seulement acheter des équipements : c’est repenser sa chaîne d’approvisionnement, sa cadence de production et sa capacité d’endurance.
Le drone a tout changé
Au cœur de cette révolution, une arme : le drone. Les chiffres venus d’Ukraine sont sans appel. Plus de 70 % des pertes de véhicules y sont désormais causées par des frappes de drones FPV, qui attaquent les blindés par le haut, là où leur protection est la plus mince1. Les plateformes blindées héritées de la guerre froide se sont révélées extrêmement vulnérables aux munitions rôdeuses et aux frappes en piqué1.
La riposte est en cours : blindages composites modulaires, cages anti-drones, systèmes de protection active. Surtout, chaque unité, du peloton à la brigade, doit désormais disposer de capacités de détection, de frappe et de contre-drones intégrées — les analystes parlent d’unités transformées en « groupes aéronavals miniatures », autonomes pour leur propre défense1. Cette nécessité d’adaptation rejoint les défis posés par d’autres menaces de pointe, comme les armes hypersoniques chinoises, qui contraignent à repenser l’ensemble des architectures de protection.
L’innovation par le bas : la leçon ukrainienne
La grande surprise de cette guerre n’est pas seulement technologique, elle est industrielle et organisationnelle. L’Ukraine a démontré qu’un pays sous pression pouvait innover plus vite que les grandes bureaucraties d’armement. En 2025, le pays a produit environ 4 millions de drones, certaines entreprises en fabriquant plusieurs milliers par jour1.
Plus frappant encore : l’Ukraine a réduit sa dépendance aux importations d’armement de 54 % de ses achats en 2022 à 18 % en 2025, les drones produits localement représentant désormais une part majeure de son marché de défense2. Pour les alliés, ce « laboratoire vivant » offre un modèle de prototypage rapide et de cycles de conception dictés par le terrain2. Le Carnegie Endowment va plus loin et parle d’une « nouvelle révolution dans les affaires militaires », où l’algorithme et le capteur supplantent peu à peu la masse3. Mais le même Carnegie, comme l’Atlantic Council, nuance : les drones ne peuvent ni tenir le terrain ni remplacer l’infanterie4. La modernisation consiste à combiner l’homme et la machine, non à éliminer le premier.
Le grand réarmement européen
Cette transformation a un coût, et l’Europe a décidé de le payer. Au sommet de l’OTAN de La Haye, en 2025, les Alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense d’ici 2035, dont 3,5 % pour le cœur de l’appareil militaire — équipements, personnel, préparation — et 1,5 % pour la sécurité au sens large, incluant infrastructures et cybercapacités5.
L’effort est déjà visible. En 2025, les dépenses de défense de l’Union européenne ont atteint environ 381 milliards d’euros, soit 2,1 % du PIB, en hausse de 20 % sur un an5. L’Allemagne illustre ce virage : son budget est passé à 95 milliards d’euros en 2025, et devrait atteindre 162 milliards d’ici 2029, soit 3,2 % du PIB6. La Pologne et les États baltes mènent la course en valeur relative — la Pologne à 4,48 % du PIB, l’Estonie visant au moins 5 % dès 20266. Reste un défi colossal : transformer ces milliards en capacités réelles, sans gaspillage ni doublons. Le même effort de modernisation traverse les autres composantes des armées, de la modernisation des flottes sous-marines à celle, plus sensible, des forces nucléaires russes.
Cet effort comporte aussi une dimension politique rarement assumée. Réarmer, c’est envoyer un signal : à ses alliés, à qui l’on prouve sa fiabilité ; à ses adversaires, que l’on cherche à dissuader. Mais une modernisation trop ostensible peut nourrir la spirale qu’elle prétend conjurer, en poussant les voisins à s’armer à leur tour. Pour les démocraties, l’exercice est d’autant plus délicat qu’il faut convaincre des opinions publiques longtemps habituées aux dividendes de la paix. La transformation des forces terrestres n’est donc pas qu’une affaire de matériel : c’est un choix de société, qui engage le rapport d’une nation à sa propre sécurité.
Le signal à surveiller : l’écart entre budgets et capacités
L’avenir des forces terrestres se jouera moins sur le montant des budgets que sur la rapidité d’exécution. La leçon ukrainienne est limpide : ce ne sont pas forcément les armées les plus riches qui s’adaptent le mieux, mais les plus agiles. Le risque, pour l’Europe, serait de dépenser massivement dans des plateformes conçues pour la guerre d’hier, alors que le champ de bataille a déjà basculé dans l’ère du drone et de l’algorithme. La vraie variable des prochaines années sera donc la capacité à conjuguer la masse retrouvée du réarmement et l’innovation rapide venue du terrain. Surveiller la manière dont les milliards promis à La Haye se traduisent en blindés mieux protégés, en unités dotées de contre-drones et en doctrines repensées dira si l’Occident a vraiment tiré les leçons de la guerre hybride.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la guerre hybride ?
C'est l'emploi simultané de moyens conventionnels et non conventionnels pour atteindre un objectif stratégique : opérations militaires classiques mêlées à la désinformation, aux cyberattaques, au sabotage et à l'usage de groupes paramilitaires. L'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 en reste l'exemple emblématique.
Pourquoi les chars sont-ils devenus vulnérables ?
Les drones FPV bon marché frappent les véhicules blindés par le haut, là où leur protection est la plus faible, et causent plus de 70 % des pertes de véhicules en Ukraine. Les armées ripostent par des blindages réactifs, des cages anti-drones et des systèmes de protection active, mais l'équilibre coût-efficacité reste favorable à l'attaquant.
Combien l'Europe dépense-t-elle pour sa défense ?
En 2025, les dépenses de défense de l'Union européenne ont atteint environ 381 milliards d'euros, soit 2,1 % du PIB, en hausse de 20 % sur un an. Le sommet de l'OTAN de La Haye a fixé un nouvel objectif de 5 % du PIB d'ici 2035, dont 3,5 % consacrés au cœur de la défense.
Les drones vont-ils remplacer les soldats ?
Pas entièrement. Si les systèmes autonomes deviennent décisifs — l'Ukraine prévoit une « armée de robots » pour 2026 —, les analystes rappellent que les drones ne peuvent ni tenir le terrain ni remplacer l'infanterie. La modernisation vise à combiner machines et combattants, non à substituer les unes aux autres.
Sources
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Defense World, « How Algorithms and Drones Are Replacing Ukraine’s Infantry », defenseworld.net, 25 février 2026. https://www.defenseworld.net/2026/02/25/how-algorithms-and-drones-are-replacing-ukraines-infantry.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Atlantic Council, « Ukraine’s robot army will be crucial in 2026 but drones can’t replace infantry », atlanticcouncil.org, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/ukraines-robot-army-will-be-crucial-in-2026-but-drones-cant-replace-infantry/ ↩ ↩2
-
Carnegie Endowment for International Peace, « The New Revolution in Military Affairs », carnegieendowment.org, avril 2026. https://carnegieendowment.org/research/2026/04/ukraine-russia-war-changing-warfare-practice-military-strategy ↩
-
Atlantic Council, « Ukraine’s robot army will be crucial in 2026 but drones can’t replace infantry », atlanticcouncil.org, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/ukraines-robot-army-will-be-crucial-in-2026-but-drones-cant-replace-infantry/ ↩
-
OTAN, « Defence expenditures and NATO’s 5% commitment », nato.int, 2025. https://www.nato.int/en/what-we-do/introduction-to-nato/defence-expenditures-and-natos-5-commitment ↩ ↩2
-
Parlement européen, « EU Member States’ defence budgets », epthinktank.eu, 9 mars 2026. https://epthinktank.eu/2026/03/09/eu-member-states-defence-budgets-2/ ↩ ↩2
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