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Mers contestées : la révolution silencieuse des doctrines navales

Mer de Chine en ébullition, drones de déni maritime, droit de la mer contourné : comment les doctrines navales se réinventent dans les mers contestées.

Par ISS3 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Navires de guerre manœuvrant à proximité dans une mer contestée sous un ciel chargé.
Navires de guerre manœuvrant à proximité dans une mer contestée sous un ciel chargé. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. L'armée chinoise a mené un record de 163 opérations en mer de Chine méridionale en 2025, dont un nombre inédit d'exercices à tir réel.
  2. La doctrine navale bascule : il s'agit moins de posséder les meilleurs navires que de pouvoir interdire l'accès à une zone maritime.
  3. Les systèmes autonomes et drones de surface bouleversent l'équation, à bas coût, face aux flottes les plus avancées.
  4. Le droit de la mer de 1982 peine à régler des conflits que les grandes puissances préfèrent trancher par le rapport de force.

En décembre 2025, des canons à eau chinois ont blessé trois pêcheurs philippins près du récif de Scarborough. L’incident, mineur en apparence, dit l’essentiel : sur les mers contestées du globe, la guerre ne se déclare plus, elle se joue au quotidien, par le harcèlement, l’intimidation et la présence. De la mer de Chine méridionale à la Baltique, ces espaces concentrent ressources, routes commerciales et rivalités de puissance. Et pour y faire face, les marines du monde entier sont en train de réécrire leurs doctrines, parfois de fond en comble.

La mer de Chine méridionale, théâtre d’une pression permanente

Aucune zone n’illustre mieux ces tensions que la mer de Chine méridionale. En 2025, l’armée populaire de libération y a mené un record de 163 opérations, dont un nombre inédit d’exercices à tir réel1. Pékin a déployé trois de ses porte-avions dans la zone — le Liaoning et le Shandong en juin, le Fujian en septembre — face à la présence américaine soutenue1.

La pression se concentre désormais sur le récif de Scarborough, où la présence des garde-côtes chinois a plus que doublé en 2025 par rapport à 20241. Les heurts se multiplient : après l’incident de décembre, un pêcheur avait déjà été blessé un mois plus tôt par un canon à eau ayant brisé la vitre d’un navire philippin2. Manille ne reste pas isolée : les Philippines et les États-Unis ont annoncé plus de 500 engagements militaires conjoints pour 2026, dont des opérations navales élargies avec des partenaires comme le Japon1. Cette montée des tensions s’inscrit au cœur des rivalités de l’Indo-Pacifique, où la maîtrise des routes maritimes est devenue un enjeu de puissance majeur.

Du contrôle des mers au déni d’accès

Derrière ces incidents se joue une révolution doctrinale. Pendant des siècles, la puissance navale se mesurait à la capacité de contrôler les mers — celle qu’incarnaient les grandes flottes de cuirassés. Cette logique cède du terrain. La question décisive, soulignent les stratèges maritimes, n’est plus de savoir qui aligne les plateformes les plus impressionnantes, mais qui peut le plus efficacement interdire l’usage d’un espace maritime contesté3.

C’est la logique du déni d’accès, ou A2/AD (anti-accès et déni de zone), développée par la Chine pour tenir à distance la projection de puissance américaine. Missiles antinavires, sous-marins, drones sous-marins cartographiant les fonds : l’objectif n’est pas de vaincre la marine adverse en bataille rangée, mais de rendre son approche trop risquée. Cette inversion bouleverse les équilibres et oblige même les marines les plus avancées à repenser leur survie, à l’image de la mutation observée dans l’évolution des doctrines militaires face aux conflits asymétriques.

Cette doctrine ne se limite d’ailleurs pas à l’Asie. En mer Baltique comme dans l’Arctique, des logiques comparables se déploient : verrouiller un espace, en compliquer l’accès, contester son usage. La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes et de nouveaux gisements dans le Grand Nord, attisant les rivalités entre la Russie, qui y modernise sa présence militaire, et les puissances riveraines. Partout, le même mouvement de fond : la mer redevient un espace disputé, où la liberté de navigation, longtemps tenue pour acquise, doit désormais se défendre. Les voies commerciales elles-mêmes, dont dépend l’économie mondiale, en deviennent des enjeux de sécurité, comme le rappelle notre dossier sur les voies maritimes stratégiques.

Les drones rebattent les cartes

Comme sur terre, l’arme qui précipite ce basculement est le système autonome. Les drones maritimes — de surface comme sous-marins — sont devenus des « limiteurs de force » capables d’éroder la liberté d’action des flottes les plus puissantes, à un coût dérisoire3. Un essaim de petits engins peut menacer un navire à plusieurs milliards de dollars.

Les grandes puissances l’ont compris. Le département américain de la Défense a lancé l’initiative « Replicator », destinée à déployer en deux ans des milliers de systèmes autonomes, « consommables » et bon marché, à travers plusieurs domaines, en réponse aux besoins du commandement Indo-Pacifique3. La logique nouvelle consiste à éloigner les navires habités des zones les plus dangereuses, tout en y projetant des drones pour la surveillance et la frappe. Mais ces engins ne valent que reliés à un réseau de commandement capable de les coordonner pour saturer les défenses adverses : la technologie ne remplace pas la doctrine, elle la transforme3.

Le droit de la mer à l’épreuve de la force

Face à ces tensions, le droit international fait figure de rempart fragile. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, souvent décrite comme la « constitution des océans », offre un cadre pour les eaux territoriales, les zones économiques exclusives et le règlement des différends4. Mais l’enthousiasme initial pour ses mécanismes d’arbitrage s’est érodé : les États s’en détournent et préfèrent souvent le rapport de force4.

Les exemples abondent. La Chine a rejeté la sentence arbitrale de 2016 qui invalidait ses revendications en mer de Chine méridionale ; la Russie, qui a ratifié la Convention en 1997, en conteste l’application à ses prétentions arctiques4. La mer Baltique offre un autre visage de cette zone grise : la « flotte fantôme » russe y mène une guerre irrégulière, endommageant des infrastructures sous-marines sans franchir le seuil du conflit ouvert5. Paradoxe relevé par les analystes : le strict respect du droit de la mer par les membres européens de l’OTAN a parfois accru la volatilité, en laissant le champ libre aux actions hostiles dans les eaux internationales5. Ces dynamiques rejoignent les recompositions d’alliances décrites dans notre dossier sur l’évolution des alliances militaires face aux conflits non conventionnels.

Le signal à surveiller : l’asymétrie comme nouvelle norme

L’avenir des doctrines maritimes se dessine sous le signe de l’asymétrie. La mer cesse d’être le domaine réservé des grandes flottes pour devenir un espace où le faible peut tenir le fort en échec, à coups de drones, de garde-côtes et de stratégies de zone grise. La vraie variable des prochaines années sera la capacité des marines à conjuguer la masse autonome et le droit international, sans renoncer ni à l’un ni à l’autre. La mer de Chine méridionale reste le baromètre le plus sensible : un incident qui dégénère y déclencherait une crise aux répercussions mondiales, tant ces eaux concentrent commerce, ressources et rivalités. Surveiller la fréquence et l’intensité des frictions au large de Scarborough et de Taïwan, c’est prendre le pouls de la stabilité maritime de toute la planète. Car sur ces eaux disputées, chaque manœuvre est un message — et chaque message, un test.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une mer contestée ?

C'est une zone maritime dont la souveraineté ou les droits d'exploitation sont disputés entre plusieurs États. Riches en ressources et traversées de routes commerciales vitales, ces espaces — mer de Chine méridionale, mer Baltique, Arctique — concentrent des tensions géopolitiques où s'affrontent revendications historiques et interprétations divergentes du droit international.

Qu'est-ce que le déni maritime ?

C'est la capacité à empêcher un adversaire d'utiliser librement un espace maritime, plutôt qu'à le contrôler soi-même. Cette logique, popularisée par la stratégie chinoise dite A2/AD (anti-accès et déni de zone), renverse la doctrine navale classique : il devient plus payant d'interdire l'accès que d'aligner les flottes les plus puissantes.

Pourquoi la mer de Chine méridionale est-elle un point chaud ?

Plusieurs pays y revendiquent des territoires riches en ressources et traversés par une part majeure du commerce mondial. La Chine y a construit des îles artificielles et y multiplie les opérations militaires — 163 en 2025 — tout en harcelant les navires philippins, suscitant l'inquiétude de Manille, Hanoï et de leurs alliés.

Le droit de la mer suffit-il à régler les conflits ?

La Convention de 1982 offre un cadre et des mécanismes d'arbitrage, mais son efficacité s'est érodée. Les grandes puissances préfèrent souvent le rapport de force aux tribunaux : la Chine a rejeté la sentence de 2016 sur la mer de Chine méridionale, et la Russie conteste l'application du droit de la mer à ses revendications arctiques.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ChinaPower Project, CSIS, « Tracking China’s Increased Military Activities in the Indo-Pacific in 2025 », chinapower.csis.org, 2025. https://chinapower.csis.org/china-increased-military-activities-indo-pacific-2025/ 2 3 4

  2. Al Jazeera, « Philippines says fishermen hurt, boat damaged in China coastguard skirmish », aljazeera.com, 14 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/14/philippines-says-fishermen-hurt-boat-damaged-in-china-coastguard-skirmish

  3. Center for International Maritime Security, « Asymmetry Rising: How Autonomous Systems Enforce Sea Denial on High-Value Targets », cimsec.org, 2025. https://cimsec.org/asymmetry-rising-how-autonomous-systems-enforce-sea-denial-on-high-value-targets/ 2 3 4

  4. RRDI, « Maritime Dispute Settlement Practice – UNCLOS Mechanism Explained », rrdi.ro, 17 avril 2025. https://rrdi.ro/2025/04/17/maritime-dispute-settlement-practice-unclos-mechanism-explained/ 2 3

  5. Small Wars Journal, « Irregular Warfare at Sea: How Russia’s Shadow Fleet Undermines Maritime Security », smallwarsjournal.com, 11 décembre 2025. https://smallwarsjournal.com/2025/12/11/irregular-warfare-at-sea/ 2

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