Quand les infrastructures civiles deviennent des armes et des cibles
Câbles, ports, réseaux électriques : la militarisation des infrastructures civiles redessine les stratégies de défense et brouille la notion de cible.

À retenir
- Routes, ports, réseaux électriques et câbles : ces ouvrages civils servent désormais d'appui logistique aux armées et deviennent, de ce fait, des cibles.
- La notion d'« objet à double usage » est au cœur d'un débat juridique aigu, ravivé par les frappes russes sur le réseau énergétique ukrainien.
- En mer Baltique, des sabotages présumés de câbles ont poussé l'OTAN à lancer la mission Baltic Sentry en janvier 2025.
- L'Union européenne a répliqué par un plan de sécurité des câbles doté d'un milliard d'euros.
- La résilience civile devient un pilier de la défense, formalisé par l'article 3 du traité de l'Atlantique Nord.
Le 25 décembre 2024, un câble électrique reliant la Finlande à l’Estonie cesse brusquement de transmettre. Sous la mer Baltique, les enquêteurs découvrent une cicatrice de plusieurs kilomètres tracée sur les fonds par l’ancre d’un pétrolier. Un objet civil — un câble d’alimentation — venait de devenir le théâtre d’une crise sécuritaire entre l’OTAN et la Russie. L’épisode résume une mutation profonde : les ouvrages conçus pour la vie quotidienne sont aspirés dans le champ de la guerre, et les stratégies de défense doivent désormais composer avec cette ambivalence.
La frontière qui s’efface entre le civil et le militaire
La militarisation des infrastructures civiles désigne l’intégration de fonctions militaires dans des ouvrages pensés pour des usages ordinaires : routes, ponts, ports, aéroports, réseaux d’énergie et de communication. Un aéroport civil accueille des appareils militaires ; un port marchand sert au déploiement naval ; une autoroute facilite le transit de convois ; un réseau routier dense permet aussi bien d’acheminer des troupes que d’évacuer des civils. Cette double vocation procure un avantage logistique réel, mais elle déplace le statut de l’ouvrage : ce qui appuie l’effort de guerre peut être perçu comme une cible.
Le phénomène n’a rien d’abstrait. Les câbles sous-marins acheminent environ 95 % des flux de données mondiaux et la quasi-totalité des transactions financières internationales1. Les deux tiers du pétrole et du gaz sont extraits ou transportés en mer1. Ces artères, en apparence purement commerciales, sont devenues des points névralgiques dont la vulnérabilité conditionne aussi bien la finance que le commandement militaire.
Le réseau électrique ukrainien, laboratoire d’un débat juridique
Aucun terrain n’a autant éclairé cette tension que l’Ukraine. De février à octobre 2025, la Russie a mené une campagne soutenue contre le système énergétique : les frappes de février ont endommagé près de 40 % de la capacité de production gazière du pays, et celles d’octobre ont privé d’électricité environ 800 000 personnes2. La Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU a alerté à plusieurs reprises sur le risque encouru par les civils face à l’intensification de ces attaques, accentuée à l’approche de l’hiver par l’emploi d’armes de longue portée plus puissantes3. Pour les humanitaires, ces frappes rendent l’acheminement de l’aide toujours plus périlleux, transformant la privation d’énergie en arme de pression sur les populations.
Le cœur du débat tient à la notion d’« objet à double usage ». Pour les juristes du Lieber Institute de West Point, le caractère mixte d’un réseau électrique ne suffit pas à le rendre attaquable : l’emploi militaire doit être concret et précis, et sa destruction procurer un avantage militaire défini4. Quand les déclarations officielles russes mêlent objectifs militaires, représailles et volonté d’« infliger des souffrances aux civils pour contraindre Kiev à négocier », seul le premier motif pourrait relever du droit ; les deux autres l’enfreignent vraisemblablement4. Le World Politics Review le résume sans détour : un réseau ne devient pas une cible légitime du seul fait qu’il sert aussi l’armée5. C’est tout l’enjeu de la protection des infrastructures critiques pour la résilience des nations modernes.
La mer Baltique, zone grise de la guerre hybride
Là où le front ukrainien expose des frappes ouvertes, la Baltique illustre une agression plus diffuse. Le pétrolier Eagle S, rattaché à la « flotte fantôme » russe, a sectionné le câble Estlink-2 et plusieurs liaisons de données fin décembre 2024 en traînant son ancre sur une soixantaine de kilomètres6. Les autorités finlandaises ont arraisonné le navire et inculpé son capitaine et deux officiers de sabotage aggravé. Mais en octobre 2025, un tribunal a abandonné les poursuites, faute de preuve d’une intention délibérée7. Cette impunité judiciaire illustre la difficulté centrale de la guerre hybride : l’attribution. Pour le Carnegie Endowment, la convergence entre flotte fantôme et sabotages d’infrastructures sous-marines dessine une stratégie d’usure assumée par Moscou8, qui se déploie aussi dans la fragmentation des réseaux internet.
La résilience civile, nouveau pilier de la défense
Face à ces menaces, les Alliés ont réagi vite. Le 14 janvier 2025, l’OTAN a lancé la mission Baltic Sentry, renforçant sa présence navale et aérienne et recourant à des drones pour surveiller la « flotte fantôme » et protéger câbles et pipelines9. En février 2025, la Commission européenne a présenté un plan d’action de sécurité des câbles doté d’un milliard d’euros : surveillance des menaces, câbles « intelligents » plus redondants, sanctions accrues et, à terme, une réserve de navires réparateurs9.
Cette mobilisation s’enracine dans un principe ancien mais réactivé : l’article 3 du traité de l’Atlantique Nord engage chaque Allié à maintenir sa capacité de résistance, dont la protection des infrastructures essentielles est devenue le cœur10. La résilience cesse d’être l’affaire des seuls ministères techniques pour devenir une mission partagée entre opérateurs civils et états-majors. La logique vaut aussi pour les ressources naturelles en zones de conflit et prolonge celle observée dans la militarisation de l’espace.
Une coordination qui s’étend de la Baltique à la Méditerranée
La réponse alliée ne se limite plus aux mers du Nord. En novembre 2025, le réseau de l’OTAN dédié aux infrastructures sous-marines critiques s’est réuni à Rome pour resserrer la coordination entre experts civils et militaires sur la sécurité des câbles et pipelines, en associant pour la première fois des pays partenaires1. L’Alliance a parallèlement étendu son engagement en Méditerranée, théâtre d’un trafic dense et de tensions croissantes. Une task-force conjointe entre l’Union européenne et l’OTAN avait été créée pour évaluer la résilience de ces infrastructures partagées.
Cette montée en puissance reflète une prise de conscience : la dépendance mutuelle entre installations civiles et militaires impose une planification intégrée. Les technologies civiles à double usage — drones, capteurs, réseaux de communication — redessinent les politiques de sécurité, brouillant la ligne entre l’outil du quotidien et l’instrument de guerre11. Mais cette intégration a un coût politique : militariser un port ou un câble peut être perçu par un voisin comme une menace, alimentant méfiance et surenchère. L’arbitrage entre sécurisation et désescalade devient un exercice permanent pour les États.
Le signal à surveiller : l’attribution et la dissuasion
L’enjeu décisif des prochains mois sera la capacité des États à attribuer les atteintes aux infrastructures et à en dissuader les auteurs. Tant que le sabotage d’un câble peut échapper à toute sanction, la zone grise demeure un terrain de jeu privilégié. La montée en puissance des capteurs sous-marins, des drones et de la coopération avec l’industrie laisse entrevoir une surveillance plus serrée. Reste la question politique : jusqu’où une atteinte à une infrastructure civile justifie-t-elle une réponse militaire ? La réponse façonnera l’équilibre entre sécurité des nations et protection des populations.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un objet à double usage en droit de la guerre ?
C'est un bien qui sert à la fois la population civile et l'effort militaire, comme un réseau électrique ou un pont. Son emploi militaire doit être concret et sa destruction procurer un avantage défini ; viser surtout des civils reste illicite.
Pourquoi les câbles sous-marins sont-ils si sensibles ?
Environ 95 % des flux de données mondiaux et l'essentiel des transactions financières transitent par eux. Les couper perturbe communications, finance et commandement militaire, sans laisser de trace aisément attribuable.
Qu'est-ce que la mission Baltic Sentry ?
Lancée par l'OTAN le 14 janvier 2025, elle renforce la présence militaire alliée en mer Baltique avec navires, avions et drones pour surveiller la « flotte fantôme » et protéger câbles et pipelines.
La résilience civile relève-t-elle de la défense ?
Oui. L'article 3 du traité de l'Atlantique Nord engage les Alliés à maintenir leur capacité de résistance. La protection des infrastructures essentielles est devenue une mission partagée entre acteurs civils et militaires.
Sources
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NATO, « NATO expands its engagement on critical undersea infrastructure in the Mediterranean », NATO News, 21 novembre 2025. https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2025/11/21/nato-expands-its-engagement-on-critical-undersea-infrastructure-in-the-mediterranean ↩ ↩2 ↩3
-
World Politics Review, « ‘Dual Use’ Can’t Justify Russia’s Attacks on Ukraine’s Energy Grid », World Politics Review, 2025. https://www.worldpoliticsreview.com/international-law-trump-us-ukraine/ ↩
-
UN Human Rights Monitoring Mission in Ukraine, « Increasing attacks on Ukraine’s energy infrastructure place civilians at risk », OHCHR, 2025. https://ukraine.ohchr.org/en/Increasing-attacks-on-Ukraine-s-energy-infrastructure-place-civilians-at-risk-UN-human-rights-monitors-warn ↩
-
Lieber Institute West Point, « Ukraine Symposium – Attacking Power Infrastructure under International Humanitarian Law », Articles of War, 2025. https://lieber.westpoint.edu/attacking-power-infrastructure-under-international-humanitarian-law/ ↩ ↩2
-
World Politics Review, « International Law, Trump and the US-Ukraine War », World Politics Review, 2025. https://www.worldpoliticsreview.com/international-law-trump-us-ukraine/ ↩
-
NPR, « What to know about Finland, Russia’s ‘shadow fleet’ and a severed undersea cable », NPR, 31 décembre 2024. https://www.npr.org/2024/12/31/nx-s1-5243302/finland-russia-severed-undersea-cable-shadow-fleet ↩
-
CBS News, « Authorities investigate possible Russian “hybrid warfare” after oil tanker cuts undersea cables », CBS News, 2025. https://www.cbsnews.com/news/eagle-s-baltic-cut-cable-investigation-russia-ties-60-minutes/ ↩
-
Carnegie Endowment for International Peace, « The Baltic Sea at a Boil: Connecting the Shadow Fleet and Episodes of Subsea Infrastructure Sabotage », Carnegie, juin 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/06/baltic-russia-maritime-cable-sabotage ↩
-
NATO, « NATO launches ‘Baltic Sentry’ to increase critical infrastructure security », NATO News, 14 janvier 2025. https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2025/01/14/nato-launches-baltic-sentry-to-increase-critical-infrastructure-security ↩ ↩2
-
NATO, « Resilience, civil preparedness and Article 3 », NATO Topic, 2025. https://www.nato.int/en/what-we-do/deterrence-and-defence/resilience-civil-preparedness-and-article-3 ↩
-
Global Security Review, « How Civilian Dual-Use Technologies Are Reshaping Global Security Policies », Global Security Review, 2025. https://globalsecurityreview.com/how-civilian-dual-use-technologies-are-reshaping-global-security-policies/ ↩
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