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Câbles sous-marins : la guerre invisible du fond des mers

Plus de 600 câbles sous-marins transportent 99 % des données mondiales. Sabotages en mer Baltique, coupures autour de Taïwan : la connectivité devient un enjeu de guerre.

Par ISS19 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Câble sous-marin à fibre optique posé sur le fond marin, reliant deux continents.
Câble sous-marin à fibre optique posé sur le fond marin, reliant deux continents. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Plus de 600 câbles sous-marins transportent environ 99 % des données internationales : ils forment la véritable colonne vertébrale de l'économie numérique.
  2. La mer Baltique a connu une dizaine de coupures depuis 2022, attribuées à la « flotte fantôme » russe, poussant l'OTAN à lancer la mission Baltic Sentry en janvier 2025.
  3. Autour de Taïwan, quatre câbles ont été endommagés sur la seule année 2025, dans une stratégie de pression de la « zone grise ».
  4. Le câble 2Africa de Meta, achevé fin 2025, relie l'Europe, le Moyen-Orient et seize pays africains sur 45 000 kilomètres.

Coupez quelques fils de verre tapis au fond de l’océan, et c’est une nation entière qui peut basculer dans le silence numérique. Le 25 décembre 2024, en pleine mer Baltique, le câble électrique Estlink 2 et quatre câbles de données se retrouvent sectionnés. Le suspect : un navire traînant son ancre sur dix kilomètres de fond marin. L’épisode résume à lui seul une vérité longtemps ignorée : la prospérité numérique du monde repose sur une infrastructure aussi vitale qu’invisible — et de plus en plus convoitée.

La colonne vertébrale oubliée de l’économie numérique

On imagine l’Internet planétaire suspendu dans des satellites ou dispersé dans de mystérieux « nuages ». La réalité est plus prosaïque : il court au fond des mers. Environ 99 % du trafic de données international circule par des câbles à fibre optique posés sur les abysses1. Sans eux, ni transactions bancaires intercontinentales, ni messageries, ni intelligence artificielle entraînée sur des centres de données répartis sur plusieurs continents.

Le réseau est colossal et en pleine expansion. Fin 2025, l’opérateur de référence TeleGeography recensait plus de 600 systèmes de câbles, actifs ou planifiés2. Surtout, l’investissement explose : plus de 13 milliards de dollars de nouveaux câbles doivent entrer en service entre 2025 et 2027, portés par la soif de bande passante des géants du numérique et la construction de centres de données dédiés à l’IA3. Aux côtés des terres rares et des composants critiques, ces artères de verre figurent désormais parmi les actifs les plus stratégiques de la planète.

Quand les géants du numérique tirent les câbles

Le financement de ces autoroutes sous-marines a changé de mains. Hier affaire de consortiums d’opérateurs télécoms, il est aujourd’hui dominé par une poignée d’hyperscalers — Meta, Google, Amazon, Microsoft — qui posent leurs propres câbles pour relier leurs centres de données. En 2025, ces acteurs restaient les premiers investisseurs mondiaux du secteur3.

Le projet emblématique de cette nouvelle ère est 2Africa. Achevé en novembre 2025 par un consortium mené par Meta et associant notamment Orange, Vodafone, MTN et l’égyptien Telecom Egypt, c’est le plus long câble en accès ouvert jamais construit : 45 000 kilomètres, seize pays africains reliés, et jusqu’à 180 térabits par seconde sur certaines liaisons — davantage que l’ensemble des câbles desservant déjà l’Afrique4. De son côté, Google a annoncé fin novembre 2025 TalayLink, une nouvelle liaison entre l’Australie et la Thaïlande3. Pour des régions longtemps mal desservies, ces câbles raccourcissent la fracture numérique. Mais ils posent une question vertigineuse : que devient la souveraineté d’un État quand son accès au monde dépend d’une entreprise privée étrangère ?

Mer Baltique : la « flotte fantôme » à la manœuvre

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la mer Baltique est devenue un laboratoire de la guerre hybride sous-marine. Une dizaine de câbles y ont été coupés, dont sept entre novembre 2024 et janvier 20251. Le mode opératoire se répète : des navires de la « flotte fantôme » russe — des tankers vieillissants, sans assurance occidentale, aux propriétaires opaques et aux pavillons changeants — laissent traîner leur ancre sur le fond5.

Faut-il y voir une campagne délibérée de Moscou ? Les chercheurs du Carnegie Endowment invitent à la prudence : une part de ces incidents pourrait relever de la négligence d’équipages mal formés sur des navires en mauvais état1. Mais la répétition, la concentration géographique et le contexte de confrontation nourrissent un fort soupçon de sabotage. Face à la menace, l’OTAN a lancé le 14 janvier 2025 la mission Baltic Sentry, déployant navires et aéronefs pour surveiller et dissuader5. Le défi est redoutable : protéger des milliers de kilomètres de câbles dispersés relève de la quadrature du cercle, et la riposte juridique reste fragile faute de preuves d’intention. La parenté avec l’expansion silencieuse des sous-marins russes est manifeste : il s’agit de tester la résilience occidentale sous le seuil du conflit ouvert.

Taïwan : la connectivité comme champ de bataille

À l’autre bout du monde, Taïwan vit la même angoisse à une échelle plus aiguë encore. L’île dépend presque entièrement de câbles sous-marins pour communiquer avec le reste de la planète. Or l’année 2025 a connu quatre coupures, contre trois en 2023 et trois en 20246. En janvier, le navire chinois Shunxin 39 est soupçonné d’avoir endommagé le câble TPE au nord de Taipei ; en février, le Hong Tai 58 a été arraisonné après une coupure près des îles Penghu7.

Le scénario colle parfaitement à la stratégie chinoise dite de « zone grise » : appliquer une pression continue par des moyens non militaires, sans jamais franchir le seuil qui déclencherait une réponse armée6. Les garde-côtes taïwanais ont intercepté des navires de recherche chinois soupçonnés de cartographier les fonds pour localiser précisément les câbles6. Les îles avancées de Matsu, déjà coupées plusieurs fois, ne survivent que grâce à des relais hertziens et satellitaires de secours6. Mais une coupure massive et coordonnée plongerait l’économie numérique de l’île, son commerce et son système bancaire dans le noir — un précédent qui résonne avec la fragilité des infrastructures critiques modernes.

Réparer, redonder, gouverner

Face à ces menaces, trois chantiers s’imposent. Le premier est physique : la flotte mondiale de navires câbliers, qui pose et répare ces artères, vieillit et peine à suivre la demande, faisant de la maintenance un goulet d’étranglement stratégique2. Réparer un câble exige un navire spécialisé, une localisation précise de l’avarie et parfois des semaines en mer ; à mesure que les incidents se multiplient et que les nouveaux câbles affluent, cette capacité de réparation devient une ressource rare et convoitée. Le deuxième est la redondance : multiplier les câbles, diversifier les points d’atterrissage, prévoir des relais satellitaires, comme l’a montré Taïwan, pour qu’aucune coupure unique ne soit fatale. Le troisième est politique. Qui régule ce réseau largement privé mais d’intérêt vital ? La question de la gouvernance numérique, où s’affrontent visions occidentale et conception chinoise d’un Internet sous contrôle étatique, devient centrale.

Les États reprennent la main, en exigeant des garanties de sécurité sur des câbles posés par des entreprises privées — un sujet qui rejoint celui des partenariats public-privé dans la défense de pointe. Le signal à surveiller dans les mois qui viennent est simple : la fréquence des incidents. Si les coupures « accidentelles » continuent de se multiplier en Baltique comme dans le détroit de Taïwan, c’est que le fond des mers sera devenu, pour de bon, une ligne de front. Et que la connectivité, ce confort que l’on croyait acquis, sera redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un objet de puissance.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle part des données mondiales passe par les câbles sous-marins ?

Environ 99 % du trafic de données international transite par les câbles à fibre optique posés au fond des océans. Les satellites n'assurent qu'une fraction marginale des échanges, faute d'une capacité et d'une latence comparables. Ces câbles sont donc le véritable squelette de l'Internet.

Qui est derrière les coupures de câbles en mer Baltique ?

L'OTAN et plusieurs gouvernements riverains soupçonnent la « flotte fantôme » russe, des navires vieillissants sous pavillons opaques, de traîner leurs ancres sur les câbles. Une dizaine de coupures ont eu lieu depuis 2022. Aucune intention n'a toutefois été prouvée devant un tribunal à ce jour.

Pourquoi Taïwan est-il particulièrement vulnérable ?

L'île dépend presque entièrement de câbles sous-marins pour sa connexion au monde. En 2025, quatre câbles ont été endommagés, souvent près de navires chinois. Pékin pratique une stratégie dite de « zone grise » : exercer une pression sans franchir le seuil du conflit ouvert.

Qu'est-ce que le câble 2Africa ?

Achevé fin 2025 par un consortium mené par Meta, 2Africa est le plus long câble sous-marin en accès ouvert au monde. Long de 45 000 kilomètres, il relie l'Europe, le Moyen-Orient et seize pays africains, avec une capacité atteignant 180 térabits par seconde sur certaines liaisons.

Que fait l'OTAN pour protéger les câbles ?

En janvier 2025, l'Alliance a lancé Baltic Sentry, une mission de surveillance associant navires et aéronefs pour dissuader de nouveaux sabotages. La Force expéditionnaire interarmées menée par Londres patrouille aussi en mer du Nord et en Baltique pour pister les bâtiments suspects.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Carnegie Endowment for International Peace, « The Baltic Sea at a Boil: Connecting the Shadow Fleet and Episodes of Subsea Infrastructure Sabotage », Carnegie Endowment, juin 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/06/baltic-russia-maritime-cable-sabotage?lang=en 2 3

  2. TeleGeography, « Submarine Cable FAQs » et « Submarine Cable Map 2025 », TeleGeography, 2025. https://www2.telegeography.com/submarine-cable-faqs-frequently-asked-questions 2

  3. TeleGeography, « Building Tomorrow’s Internet: A 2025 Update on Cable Investment », TeleGeography Blog, 2025. https://blog.telegeography.com/building-tomorrows-internet-an-update-on-new-cable-investment 2 3

  4. Engineering at Meta, « Announcing the Completion of the Core 2Africa System », Meta Engineering, 17 novembre 2025. https://engineering.fb.com/2025/11/17/connectivity/core-2africa-system-completion-future-connectivity/

  5. Atlantic Council, « How the Baltic Sea nations have tackled suspicious cable cuts », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/in-depth-research-reports/issue-brief/how-the-baltic-sea-nations-have-tackled-suspicious-cable-cuts/ 2

  6. Rest of World, « China, Taiwan, and the vulnerable web of undersea cables », Rest of World, 2025. https://restofworld.org/2025/web-beneath-waves-taiwan-underseas-cables/ 2 3 4

  7. CNN, « Taiwan detains Chinese-crewed ship suspected of cutting undersea cable », CNN, 25 février 2025. https://www.cnn.com/2025/02/25/asia/taiwan-detains-ship-undersea-cable-intl-hnk

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