Sahel : l'épicentre mondial du terrorisme bascule
Blocus de Bamako, rupture avec la CEDEAO, mercenaires russes : le Sahel concentre désormais la majorité des morts du terrorisme mondial. État des lieux 2025.

À retenir
- Le Sahel concentre 51 % des morts du terrorisme mondial en 2024, contre 48 % un an plus tôt.
- Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025 pour fonder leur propre alliance.
- Le JNIM, affilié à Al-Qaïda, a asphyxié Bamako par un blocus du carburant à partir de septembre 2025.
- Près de 29 millions de Sahéliens ont besoin d'une aide humanitaire, dans un contexte de financement à 8 %.
À l’automne 2025, Bamako, capitale de plusieurs millions d’habitants, s’est arrêtée net. Faute de carburant, motos et voitures sont restées clouées sur place, le prix du litre bondissant de 500 %1. La cause n’était ni une crise pétrolière mondiale ni une grève : un groupe jihadiste avait simplement décidé d’étrangler la ville. Cette scène résume l’ampleur du basculement sahélien — une région passée du statut de zone de crise à celui d’épicentre mondial de la violence terroriste.
Le Sahel, premier foyer terroriste de la planète
Les chiffres ont valeur de verdict. Selon le Global Terrorism Index 2025, le Sahel a concentré 51 % des morts liées au terrorisme dans le monde en 2024, contre 48 % un an plus tôt, pour 19 % des attaques recensées2. Le Burkina Faso reste le pays le plus endeuillé ; le Niger a connu la plus forte hausse mondiale, ses morts terroristes grimpant de 94 % pour atteindre 930 victimes2. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a vu ses victimes augmenter de 46 % pour s’établir à 1 454 morts, devenant la deuxième organisation la plus meurtrière de la planète2.
Cette concentration n’est pas le fruit du hasard. Les groupes armés prospèrent là où l’État est absent ou contesté, exploitant les rivalités entre éleveurs et agriculteurs et le ressentiment envers des gouvernements jugés défaillants. Fait notable, l’État islamique a vu son emprise reculer au Mali — chute de 88 % des morts qui lui sont attribuées —, signe d’une recomposition au profit de la nébuleuse d’Al-Qaïda2. Le terrorisme sahélien n’est pas en perte de vitesse : il change de visage et de maître. Cette dynamique fait écho à l’expansion jihadiste à l’échelle du continent.
Le divorce avec la CEDEAO et le pari souverainiste
La crise n’est pas que sécuritaire ; elle est aussi politique. Le 29 janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger — tous trois dirigés par des juntes — ont officiellement quitté la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)3. Cette rupture, baptisée « Sahelexit », ampute l’organisation de plus d’un cinquième de ses membres et de 63 des 409 millions de ses citoyens : la crise la plus grave de l’intégration ouest-africaine depuis la fondation de la CEDEAO en 19753.
Le ressort de ce divorce est connu : les trois États reprochent à la CEDEAO sa gestion brutale du coup d’État nigérien de juillet 2023 — sanctions indiscriminées, menaces d’intervention —, son inefficacité face au terrorisme et l’influence française et occidentale jugée excessive3. Réunis à Bamako en décembre 2025, les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel ont approfondi leur coopération en matière de défense, de développement et de contre-terrorisme, tournant le dos au cadre régional historique3. Le pari souverainiste est lancé : reste à savoir s’il produira de la sécurité ou seulement de l’isolement. La rupture met aussi à l’épreuve la libre circulation des personnes et la légitimité même de l’intégration ouest-africaine, patiemment construite depuis un demi-siècle3.
Moscou comble le vide laissé par Paris
Le retrait des forces occidentales a redistribué les cartes. Là où la France et ses partenaires se sont retirés, l’influence russe s’est installée. Elle s’est d’abord déployée via les mercenaires du groupe Wagner — protection des régimes, contre-insurrection, renseignement, notamment au Mali et au Burkina Faso4. Depuis la restructuration de Wagner, ces opérations sont passées sous le contrôle de l’Africa Corps, dispositif militaire piloté directement par l’État russe4.
Ce basculement géopolitique illustre une recomposition plus large des alliances africaines, que l’on retrouve dans l’expansion de l’influence russe sur le continent. Mais le bilan sécuritaire de ce nouveau partenariat reste à démontrer : malgré la présence de combattants étrangers, les juntes n’ont enrayé ni l’avancée du JNIM ni l’effondrement des services publics. Le changement de parrain n’a pas, jusqu’ici, changé la trajectoire du conflit.
Une catastrophe humanitaire dans l’angle mort
Derrière la géopolitique, les populations paient le prix fort. Près de 29 millions de Sahéliens ont besoin d’une aide humanitaire et de protection, selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA)5. Pour 2025, les organisations visaient à assister environ 21 millions des plus vulnérables6. Les déplacements forcés atteignent un niveau record : 5,3 millions de personnes ont été déracinées du Sahel central jusqu’au bassin du lac Tchad6.
L’effondrement des services aggrave le drame. À la mi-2025, plus de 14 800 écoles avaient fermé, privant trois millions d’enfants d’apprentissage, et plus de 900 structures de santé avaient cessé de fonctionner6. Or l’aide manque cruellement : début 2025, seuls 8 % des financements requis avaient été reçus6. Cette combinaison — violence, déplacement, sous-financement — enferme la région dans un cercle vicieux où chaque crise alimente la suivante, comme l’analyse plus largement la réflexion sur la fracture entre Occident et Sud global.
L’insécurité alimentaire s’impose désormais comme un moteur du déplacement à part entière : la part des personnes déracinées qui l’invoquent comme cause de leur fuite a doublé ces dernières années6. Le mécanisme est implacable. Les groupes armés coupent les routes, brûlent les récoltes et taxent les marchés ; les paysans abandonnent leurs terres ; la production chute ; la faim pousse de nouvelles familles sur les chemins de l’exil, où elles deviennent à leur tour des proies pour le recrutement. Privées d’école et de dispensaire, des régions entières échappent à toute présence de l’État, laissant le champ libre aux prédicateurs et aux trafiquants. La crise humanitaire n’est donc pas seulement la conséquence du conflit : elle en est aussi le carburant.
Bamako sous tension : le signal à surveiller
L’évolution la plus alarmante se joue désormais aux portes des capitales. Le blocus du carburant imposé à Bamako par le JNIM depuis septembre 2025 — camions-citernes incendiés, chauffeurs enlevés sur les axes venant du Sénégal et de Côte d’Ivoire — relève d’une stratégie de guerre économique inédite1. Les insurgés opèrent désormais à une trentaine de kilomètres de la ville, cherchant à démontrer l’incapacité de l’État à protéger et à nourrir ses citoyens1. En avril 2026, l’escalade a franchi un cap : le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué lors d’attaques coordonnées, et le JNIM a revendiqué la prise de Kidal7.
Le signal à surveiller est limpide : si une capitale sahélienne venait à vaciller, l’onde de choc dépasserait la région. Le JNIM pousse déjà vers le sud, vers les pays côtiers du golfe de Guinée — Togo, Bénin, nord de la Côte d’Ivoire7. La question n’est plus de savoir si l’instabilité débordera, mais jusqu’où. Le Sahel n’est pas une crise africaine périphérique : c’est un laboratoire de l’effondrement étatique dont les leçons valent bien au-delà de ses frontières.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Sahel est-il l'épicentre du terrorisme mondial ?
Selon le Global Terrorism Index 2025, le Sahel a concentré 51 % des morts du terrorisme dans le monde en 2024. La faiblesse des États, l'immensité des espaces non gouvernés, les rivalités communautaires et l'expansion de groupes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique nourrissent cette concentration de violence.
Qu'est-ce que l'Alliance des États du Sahel ?
C'est une confédération formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois pays dirigés par des juntes militaires. Le 29 janvier 2025, ils ont officiellement quitté la CEDEAO pour bâtir leur propre cadre de coopération en matière de défense, de développement et de sécurité.
Quel est le rôle de la Russie au Sahel ?
L'influence russe s'est d'abord déployée via les mercenaires du groupe Wagner, chargés de protéger les régimes et de mener la contre-insurrection. Après la restructuration de Wagner, ces opérations sont passées sous le contrôle de l'Africa Corps, un dispositif militaire piloté par l'État russe.
Qu'est-ce que le JNIM ?
Le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin est une coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, active au Mali, au Burkina Faso et au Niger. En 2024, il a causé 1 454 morts, devenant la deuxième organisation terroriste la plus meurtrière du monde, et menace désormais directement la capitale malienne.
Sources
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NPR, « Al Qaeda-affiliated militants cripple fuel supplies to Mali’s capital », NPR, 21 novembre 2025. https://www.npr.org/2025/11/21/nx-s1-5615144/al-qaeda-affiliated-militants-cripple-fuel-supplies-to-malis-capital ↩ ↩2 ↩3
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Vision of Humanity, « Global Terrorism Index 2025 — Sahel dominates top 10 countries most impacted by terrorism », Institute for Economics & Peace, mars 2025. https://www.visionofhumanity.org/sahel-dominates-top-10-countries-most-impacted-by-terrorism/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Africa at LSE, « Sahelexit raises questions about the future of West African integration », London School of Economics, 5 septembre 2025. https://blogs.lse.ac.uk/africaatlse/2025/09/05/sahelexit-raises-questions-about-the-future-of-west-african-integration/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Policy Center for the New South, « West Africa At a Crossroads of Partnerships », Policy Center for the New South, 2025. https://www.policycenter.ma/publications/west-africa-crossroads-partnerships ↩ ↩2
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OCHA, « Sahel Crisis: 29 million Sahelians need humanitarian assistance and protection », Nations unies, 2025. https://www.unocha.org/publications/report/burkina-faso/sahel-crisis-29-million-sahelians-need-humanitarian-assistance-and-protection ↩
-
UNHCR, « Sahel emergency », Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 2025. https://www.unhcr.org/emergencies/sahel-emergency ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Al Jazeera, « Mali rattled by ongoing armed attacks: What to know », Al Jazeera, 26 avril 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/4/26/mali-rattled-by-ongoing-armed-attacks-what-to-know ↩ ↩2
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