Marine chinoise : l'Indo-Pacifique sous pression
Première flotte du monde en nombre, neuf porte-avions visés d'ici 2035 : comment la puissance navale chinoise redessine l'Indo-Pacifique et provoque ses voisins.

À retenir
- La marine chinoise est la plus nombreuse du monde, avec plus de 370 plateformes, contre 296 pour la marine américaine fin 2024.
- Pékin vise neuf porte-avions d'ici 2035 ; le Fujian, doté de catapultes électromagnétiques, a entamé ses essais en mer en 2025.
- Les incidents se multiplient en mer de Chine méridionale, avec des collisions et des canons à eau visant les navires philippins en 2025.
- Les États-Unis et leurs alliés répondent par AUKUS, le Quad et une hausse des budgets de défense régionaux.
En 2025, le porte-avions Fujian, géant de 80 000 tonnes équipé de catapultes électromagnétiques, a pris la mer pour ses premiers essais. Symbole d’une ambition : la Chine ne veut plus seulement défendre ses côtes, elle entend dominer un océan. Cette montée en puissance navale, la plus rapide depuis des décennies, redessine l’équilibre de l’Indo-Pacifique et inquiète tous ses voisins.
La première flotte du monde, en nombre
Les chiffres disent l’ampleur du basculement. La marine chinoise est désormais la plus nombreuse de la planète, avec une flotte de combat de plus de 370 plateformes — grands bâtiments de surface, sous-marins, navires amphibies, porte-avions1. Le Pentagone anticipe 395 navires en 2025 et 435 en 2030, là où la marine américaine en comptait 296 fin 2024 et n’en projette que 294 à l’horizon 20301.
L’ambition aéronavale est explicite : Pékin vise neuf porte-avions d’ici 2035, en cherchant à en produire six de plus pour atteindre ce total2. Le Fujian, navire de 80 000 tonnes équipé de catapultes électromagnétiques — une technologie que seuls les États-Unis maîtrisaient jusqu’ici —, est le plus grand bâtiment de ce type construit hors d’Amérique2. La flotte sous-marine, elle, devait atteindre 65 unités en 2025 et 80 en 2035 grâce à une expansion des capacités de construction1.
Cette accumulation s’appuie sur un effort budgétaire massif et une montée en gamme qualitative : la modernisation de la Marine de l’Armée populaire de libération porte sur les grands bâtiments de surface, l’aéronavale et la propulsion nucléaire à la fois. L’inquiétude régionale est d’autant plus vive que cette puissance navale s’accompagne d’une diplomatie active, décrite dans l’offensive diplomatique chinoise, et d’une pénétration croissante du Pacifique sud, analysée dans l’expansion de l’influence chinoise dans les îles du Pacifique. L’enjeu pour Pékin n’est plus seulement la défense du littoral, mais la projection de puissance au-delà de la première chaîne d’îles, jusqu’au Pacifique occidental.
La mer de Chine méridionale, poudrière maritime
C’est dans cette mer semi-fermée que les ambitions se heurtent au réel. Carrefour vital, elle voit transiter environ 30 % du trafic maritime mondial et recèle d’importantes ressources3. La Chine y revendique la quasi-totalité des eaux, en dépit d’une sentence de la Cour permanente d’arbitrage de 2016 qui lui donnait tort, décision que Pékin a rejetée.
Les frictions sont devenues quasi quotidiennes en 2025, surtout avec les Philippines. En août 2025, un navire des garde-côtes chinois est entré en collision avec un bâtiment de la marine de l’Armée populaire de libération en pourchassant un navire philippin près du récif de Scarborough4. Quelques jours après l’annonce par Pékin de la transformation de l’atoll en « réserve naturelle », les garde-côtes chinois ont tiré au canon à eau sur un navire philippin, blessant un membre d’équipage4. En décembre 2025, trois pêcheurs philippins ont été blessés près du récif de Sabina3. Ce cycle action-réaction, où les tentatives d’exercer la liberté de navigation se heurtent au harcèlement des garde-côtes chinois, fait planer un risque permanent d’escalade, comme l’examine notre dossier sur la gestion de crise en Asie du Sud-Est.
La riposte : AUKUS, Quad et réarmement
Face à cette pression, les puissances régionales ne sont pas restées passives. La réponse s’organise autour de deux cadres complémentaires. AUKUS, partenariat entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis annoncé en 2021, fonctionne comme une architecture militaire centrée sur les sous-marins à propulsion nucléaire et les technologies de défense avancées5. Des forces sous-marines américaines et britanniques doivent être prépositionnées en Australie occidentale dès 2027, avant la vente de sous-marins à Canberra dans les années 20306.
Le Quad — États-Unis, Japon, Australie, Inde — joue un rôle complémentaire, intégrant chaînes d’approvisionnement, minerais critiques, ports et surveillance maritime5. Le réarmement suit : l’Australie prévoit de porter son budget de défense à environ 64 milliards de dollars, soit 2,4 % du PIB, d’ici 2033-20346. Le Japon, qui a salué AUKUS, renforce ses capacités et participe désormais à des consultations sur les systèmes autonomes maritimes6. Pékin dénonce une « mentalité de guerre froide » et avertit qu’une telle dynamique mène à la course aux armements5. L’histoire militaire rappelle pourtant que la maîtrise des mers se joue aussi dans le renseignement et la surprise, comme l’illustre la bataille de Midway.
L’ASEAN, prise dans un étau
Au centre de cet affrontement, les pays d’Asie du Sud-Est avancent sur une ligne de crête. Beaucoup dépendent économiquement de la Chine, premier partenaire commercial, tout en redoutant ses ambitions territoriales. Ce grand écart explique la difficulté de l’ASEAN à parler d’une seule voix.
L’organisation tente une approche équilibrée, privilégiant le dialogue tout en affirmant ses intérêts. Le Code de conduite en mer de Chine méridionale, en négociation depuis des années, vise à fixer des règles de comportement entre riverains. Mais le manque d’unité et la divergence des intérêts nationaux affaiblissent toute position ferme. Cette fragmentation est précisément ce que Pékin exploite, traitant les différends de manière bilatérale plutôt que collective.
Les enjeux ne sont pas seulement sécuritaires : ils sont aussi économiques. La mer de Chine méridionale recèle d’importantes ressources halieutiques et en hydrocarbures, que plusieurs riverains entendent exploiter, et le contrôle de ces voies conditionne des chaînes d’approvisionnement dont dépendent des économies entières. Les pays tributaires du commerce maritime doivent intégrer ce risque dans leurs stratégies, ce qui explique l’attention portée à la sécurisation des routes par les marines régionales. Le contexte plus large est cartographié dans notre dossier de référence sur l’Indo-Pacifique.
Vers un nouvel équilibre, ou vers l’incident de trop
La trajectoire chinoise est désormais claire : projeter une puissance maritime bien au-delà de la première chaîne d’îles. La question n’est plus de savoir si l’équilibre régional se modifie, mais à quelle vitesse et au prix de quelles tensions. Le risque majeur n’est pas la guerre planifiée — coûteuse pour tous — mais l’incident non maîtrisé : une collision, un tir, une erreur de calcul qui dégénère.
Le signal à surveiller est double. Côté capacités, l’entrée en service effective du Fujian et le rythme de production des chantiers chinois diront si l’écart avec les États-Unis continue de se creuser. Côté diplomatique, la conclusion — ou l’enlisement — du Code de conduite mesurera la capacité des riverains à encadrer la rivalité. Entre dissuasion et provocation, l’Indo-Pacifique joue une partie dont l’issue conditionnera l’ordre maritime mondial pour une génération.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
La marine chinoise est-elle la plus puissante du monde ?
Elle est la plus nombreuse, avec plus de 370 plateformes contre 296 pour la marine américaine fin 2024. En qualité, elle reste en retrait sur certains segments comme l'aéronavale et la propulsion nucléaire, mais l'écart se réduit vite sous l'effet d'une production navale soutenue.
Pourquoi la mer de Chine méridionale est-elle si stratégique ?
Parce qu'environ 30 % du trafic maritime mondial y transite et qu'elle recèle d'importantes ressources halieutiques et en hydrocarbures. La Chine y revendique la quasi-totalité des eaux, malgré une décision d'arbitrage internationale de 2016 lui donnant tort, ce qui multiplie les frictions.
Qu'est-ce qu'AUKUS ?
C'est un partenariat de sécurité entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, annoncé en 2021. Son volet phare prévoit de doter l'Australie de sous-marins à propulsion nucléaire. Des forces sous-marines américaines et britanniques doivent être prépositionnées en Australie occidentale dès 2027.
Comment réagissent les pays de la région ?
Par le réarmement et la coopération. L'Australie portera son budget de défense à environ 64 milliards de dollars d'ici 2033-2034, le Japon renforce ses capacités, et les États-Unis structurent leur réponse autour de deux cadres complémentaires : AUKUS, à dominante militaire, et le Quad, à dominante économique.
Sources
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« Report to Congress on Chinese Naval Modernization », USNI News / Congressional Research Service, 1er mai 2025. https://news.usni.org/2025/05/01/report-to-congress-on-chinese-naval-modernization-21 ↩ ↩2 ↩3
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« China Wants Nine Aircraft Carriers by 2035, Says New Pentagon Report », USNI News, 24 décembre 2025. https://news.usni.org/2025/12/24/china-wants-nine-aircraft-carriers-by-2035-says-new-pentagon-report ↩ ↩2
-
« Philippines Claims Three Fishermen Injured in Skirmish With Chinese Coast Guard », The Diplomat, décembre 2025. https://thediplomat.com/2025/12/philippines-claims-three-fishermen-injured-in-skirmish-with-chinese-coast-guard/ ↩ ↩2
-
« Scarborough collision triggers Beijing’s strategic hardening », East Asia Forum, 27 septembre 2025. https://eastasiaforum.org/2025/09/27/scarborough-collision-triggers-beijings-strategic-hardening/ ↩ ↩2
-
« Quad Activates Four-Pronged Strategy to Contain China », The Economy, mai 2026. https://economy.ac/news/2026/05/202605289206 ↩ ↩2 ↩3
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« AUKUS and Indo-Pacific Security », Congressional Research Service, 2025. https://www.congress.gov/crs-product/IF12113 ↩ ↩2 ↩3
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