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Enjeux de société · Terrorisme et extrémismes violents

Après le califat : comment l'État islamique s'est réinventé

Privé de territoire depuis 2017, l'État islamique reste l'organisation la plus meurtrière au monde. Décentralisation, essor africain, ISIS-K : le bilan 2026.

Par ISS10 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Ruines d'une ville détruite par les combats, évoquant l'ancien territoire de l'État islamique.
Ruines d'une ville détruite par les combats, évoquant l'ancien territoire de l'État islamique. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. L'État islamique a perdu son califat en 2017 mais reste l'organisation terroriste la plus meurtrière au monde.
  2. Le groupe fonctionne désormais en réseau décentralisé d'affiliés régionaux dotés d'une large autonomie.
  3. L'Afrique subsaharienne concentre plus de la moitié des morts du terrorisme mondial.
  4. ISIS-K, basé en Afghanistan, est devenu la branche la plus active à l'international et la principale menace pour l'Europe.

En 2017, la chute de Raqqa et de Mossoul devait signer la fin de l’État islamique. Huit ans plus tard, le constat est troublant : privé de son califat, le groupe reste l’organisation terroriste la plus meurtrière de la planète, avec 1 805 morts qui lui sont attribuées et une présence dans 22 pays1. La défaite militaire n’a pas tué le projet ; elle l’a métamorphosé. Comprendre cette mutation est devenu la clé de la lutte antiterroriste contemporaine.

La fin du territoire, pas la fin de la menace

L’erreur d’analyse a été de confondre la perte du territoire avec la victoire. L’État islamique a renoncé au modèle d’un proto-État centralisé pour adopter une logique de réseau. En 2025, il s’appuie avant tout sur une nébuleuse dynamique d’affiliés régionaux opérant avec une autonomie d’action plus grande que jamais1. Cette décentralisation est une réponse stratégique : un mouvement diffus est bien plus difficile à éradiquer qu’un califat ancré sur une carte.

Le cœur historique du groupe n’a pas pour autant disparu. En Syrie, l’EI a mené environ 660 attaques en 2024 — soit le triple du rythme de 2023 —, une moyenne de soixante opérations par mois2. Ses effectifs au Levant sont aujourd’hui estimés entre 1 500 et 3 000 combattants1. Le groupe joue la patience, profite des vides sécuritaires et reconstitue ses réseaux clandestins. Frapper le centre ne suffit plus : la menace s’est démultipliée, à l’image de l’évolution des modes opératoires terroristes observée depuis une décennie.

Al-Hol, la bombe à retardement du désert syrien

Un foyer concentre toutes les inquiétudes : les camps de détention du nord-est syrien. Al-Hol et Roj retiennent environ 38 400 personnes — pour l’essentiel des épouses, veuves, enfants et proches de combattants présumés1. S’y ajoutent quelque 8 500 combattants détenus, nombre d’entre eux aguerris, dont la libération éventuelle constituerait une menace immédiate1. Ces camps sont une cible privilégiée de la propagande de l’EI, qui multiplie les assauts contre les prisons gérées par les Forces démocratiques syriennes pour libérer ses hommes1.

Le risque est double. À court terme, une évasion massive réinjecterait des combattants expérimentés dans la nature ; plusieurs analyses alertent sur une reconstitution du groupe en Syrie au moment où les forces américaines s’apprêtent à réduire leur présence3. À plus long terme, les camps fonctionnent comme des incubateurs idéologiques, où une génération grandit dans l’orbite du mouvement. La question du devenir de ces détenus — et de leur rapatriement éventuel — rejoint directement celle, épineuse, du retour des combattants étrangers vers leurs pays d’origine.

ISIS-K, la branche qui vise l’Europe

Si une franchise incarne la nouvelle dangerosité du mouvement, c’est la province du Khorasan, ou ISIS-K. Basée en Afghanistan, forte de 4 000 à 6 000 combattants et de leurs familles, elle est devenue la branche la plus active à l’international4. Elle a frappé en Russie et en Iran, et fomenté des complots déjoués en France, en Autriche et ailleurs en Europe occidentale5. Le groupe recrute au-delà de l’Afghanistan, attirant des militants d’Asie centrale — Tadjikistan, Ouzbékistan4.

Le diagnostic des services est sans ambiguïté. Malgré un recul d’activité en 2025, le dernier rapport du Conseil de sécurité des Nations unies continue d’évaluer ISIS-K comme « la menace terroriste la plus significative » pour l’Europe5. En 2024, le groupe a planifié une attaque contre des cibles européennes, déjouée ; en 2025, ses dirigeants ont appelé à frapper les États-Unis5. Loin du califat effondré, c’est désormais depuis les montagnes afghanes que se pense une partie de la menace pesant sur les villes occidentales.

L’Afrique, nouveau centre de gravité

Le basculement géographique est l’autre grande leçon de l’après-2017. L’Afrique subsaharienne concentre aujourd’hui plus de la moitié des morts du terrorisme mondial6. Les affiliés de l’État islamique y prospèrent : la province d’Afrique de l’Ouest (ISWAP), autour du bassin du lac Tchad, diffuse d’importants volumes de propagande et a accéléré son recrutement, tandis que la province du Sahel se bat contre les groupes d’Al-Qaïda pour le contrôle du terrain6. La concurrence entre franchises jihadistes structure désormais des pans entiers du continent.

Fait notable, ce recul de l’État islamique au Levant s’accompagne d’une recomposition au profit d’Al-Qaïda dans certaines zones, comme au Mali où ses morts ont chuté tandis que la nébuleuse rivale progressait2. Loin d’être unifiée, la mouvance jihadiste est traversée de rivalités : les franchises se disputent territoires, recrues et légitimité. Cette concurrence, paradoxalement, entretient la violence plutôt qu’elle ne l’apaise, chaque groupe cherchant à surenchérir pour s’imposer comme l’avant-garde du combat.

Cette africanisation du jihadisme nourrit une crainte précise chez les analystes : que des affiliés africains, aujourd’hui concentrés sur des objectifs locaux, ne réorientent une partie de leurs ressources vers des opérations extérieures6. Le scénario d’un Sahel servant de base arrière à des attaques lointaines n’est plus de la science-fiction. Il prolonge la dynamique décrite dans l’expansion jihadiste en Afrique, désormais au premier rang des préoccupations sécuritaires.

Le défi d’une menace qui se diffuse

La restructuration de l’État islamique impose de repenser la lutte antiterroriste. Tant que l’adversaire était un territoire, la réponse pouvait être militaire et localisée. Face à un réseau décentralisé, hybride — certaines organisations criminelles empruntant désormais ses méthodes1 — et étalé sur plusieurs continents, l’approche purement sécuritaire montre ses limites. Surveillance des communications chiffrées, coopération entre services, mais aussi traitement des causes profondes du radicalisme : aucun levier ne suffit isolément.

L’adaptation tactique du mouvement complique encore la donne. Plutôt que des attentats spectaculaires destinés à frapper les esprits, les réseaux reconfigurés privilégient désormais des actions plus discrètes, décentralisées et difficiles à anticiper : cellules isolées, individus radicalisés en ligne, opérations de faible empreinte. Les outils numériques — messageries chiffrées, propagande virale, recrutement à distance — démultiplient cette capacité de dissémination tout en échappant à la surveillance classique. Le défi posé aux démocraties est redoutable : préserver les libertés individuelles et la protection des données tout en se dotant des moyens de détecter des menaces de plus en plus diffuses. Trop de surveillance érode l’État de droit ; trop peu laisse des angles morts. C’est sur cette ligne de crête étroite que se joue, au quotidien, l’efficacité de la réponse.

Le signal à surveiller tient en une équation. D’un côté, la pression militaire continue de réduire les effectifs au Levant ; de l’autre, la réponse globale faiblit, alors même que la menace se diffuse. Cette divergence — un adversaire qui se disperse face à une vigilance qui se relâche — est précisément ce qui pourrait offrir à l’État islamique sa prochaine fenêtre. La défaite de 2017 fut réelle ; elle ne fut pas définitive. La véritable question n’est plus de savoir si le groupe survivra, mais où et sous quelle forme il frappera ensuite, sur fond de concurrence et d’hybridation avec le crime organisé.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'État islamique est-il vaincu ?

Militairement, il a perdu son califat territorial en 2017. Mais il demeure l'organisation terroriste la plus meurtrière du monde selon le Global Terrorism Index 2025, avec 1 805 morts attribuées et une présence dans 22 pays. Sa défaite territoriale n'a pas signifié sa disparition.

Comment le groupe s'est-il réorganisé ?

Il a abandonné le modèle d'un État centralisé au profit d'un réseau décentralisé d'affiliés régionaux disposant d'une autonomie croissante. Cette structure le rend plus difficile à éradiquer : frapper le centre ne suffit plus, car la menace s'est diffusée sur plusieurs continents.

Qu'est-ce qu'ISIS-K ?

La province du Khorasan est la branche afghane de l'État islamique, forte de 4 000 à 6 000 combattants. Devenue la plus active à l'international, elle a mené des attaques en Russie et en Iran et fomenté des complots déjoués en France, en Autriche et ailleurs. L'ONU la considère comme la principale menace terroriste pour l'Europe.

Pourquoi l'Afrique est-elle devenue centrale ?

L'Afrique subsaharienne concentre désormais plus de la moitié des morts du terrorisme mondial. Les affiliés de l'État islamique, comme l'ISWAP au bassin du lac Tchad, y recrutent activement et y diffusent une propagande intense, profitant de la faiblesse des États et de zones échappant à tout contrôle.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. International Centre for Counter-Terrorism, « The Islamic State in 2025: an Evolving Threat Facing a Waning Global Response », ICCT, 2025. https://icct.nl/publication/islamic-state-2025-evolving-threat-facing-waning-global-response 2 3 4 5 6 7

  2. Karam Shaar Advisory, « From Resurgence to Retrenchment: The Evolution of ISIS After Assad’s Fall », Karam Shaar Advisory, 2025. https://karamshaar.com/syria-in-figures/isis-syria-evolution-trends-2025/ 2

  3. Foreign Affairs, « The Return of ISIS: The Group Is Rebuilding in Syria—Just as U.S. Forces Prepare to Leave », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/syria/return-isis

  4. The Soufan Center, « Nearing the End of 2025, What is the State of the Islamic State? », The Soufan Center, 19 décembre 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-december-19/ 2

  5. Danish Institute for International Studies, « The Islamic State’s Khorasan Province: Terror plots in Europe », DIIS Report 2025:09, 2025. https://pure.diis.dk/ws/files/27802520/ISKP_terror_plots_in_Europe_DIIS_Report_2025_09.pdf 2 3

  6. Vision of Humanity, « The evolving role of the world’s deadliest terrorist groups », Institute for Economics & Peace, 2025. https://www.visionofhumanity.org/the-evolving-role-of-the-worlds-deadliest-terrorist-groups/ 2 3

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