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Enjeux · Crises de l’eau

L'eau, nouvelle ligne de fracture au Moyen-Orient

Sécheresses record, barrages disputés, pénuries urbaines : le stress hydrique menace la stabilité d'une région qui abrite 12 des 17 pays les plus en tension sur l'eau.

15 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne d'un barrage dans une région aride du Moyen-Orient, illustrant la tension croissante sur les ressources en eau.
Vue aérienne d'un barrage dans une région aride du Moyen-Orient, illustrant la tension croissante sur les ressources en eau. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Moyen-Orient abrite 12 des 17 pays les plus exposés au stress hydrique au monde, et la région se réchauffe à un rythme près de deux fois supérieur à la moyenne mondiale.
  2. Le barrage de la Renaissance (GERD), inauguré en septembre 2025, cristallise le conflit entre l'Éthiopie et l'Égypte autour du Nil, sans accord contraignant en vue.
  3. En Irak, les réserves d'eau ont atteint leur niveau le plus bas en 80 ans en 2025, provoquant des déplacements massifs de populations rurales.
  4. Téhéran fait face à une menace de 'day zero' : en 2025, ses réservoirs sont tombés à 12 % de leur capacité après des pluies 40 % sous la moyenne.
  5. Les monarchies du Golfe misent sur le dessalement industriel, mais cette technologie consomme une énergie considérable et reste exposée aux risques géopolitiques.

En automne 2025, les réservoirs d’alimentation de Téhéran atteignent 12 % de leur capacité après des précipitations 90 % inférieures aux normales saisonnières — le déficit le plus marqué depuis un demi-siècle1. À quelques milliers de kilomètres de là, en Irak, les marais du sud se vident, 186 000 personnes ont quitté leurs villages et les réserves nationales touchent un plancher inégalé en 80 ans2. Dans le même temps, la cérémonie d’inauguration du grand barrage éthiopien sur le Nil rassemble les dirigeants d’Addis-Abeba pendant qu’au Caire, l’inquiétude vire à la colère3. L’eau n’est plus seulement une question environnementale au Moyen-Orient : c’est la ligne de fracture sur laquelle se jouent la stabilité des États et, potentiellement, la paix régionale.

Une région qui se réchauffe deux fois plus vite que la planète

Le World Resources Institute classe 12 des 17 pays mondiaux les plus exposés au stress hydrique dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord4. Ce n’est pas un accident de géographie : la région se réchauffe à un rythme environ deux fois supérieur à la moyenne mondiale, selon la Banque mondiale5. Les projections jusqu’à 4 °C supplémentaires d’ici 2050 vont intensifier la sécheresse et réduire les précipitations. La Banque mondiale estime que le stress hydrique lié au climat pourrait amputer de 6 à 14 % le PIB des économies régionales à cet horizon5.

La Jordanie illustre l’extrême de ce spectre. Avec seulement 61 mètres cubes d’eau renouvelable par habitant et par an — contre un seuil de pauvreté hydrique fixé à 500 mètres cubes par l’ONU —, Amman figure parmi les pays les plus assoiffés du monde6. Plus d’un million de réfugiés syriens ont aggravé la pression sur des aquifères déjà surexploités ; l’État hâte désormais la construction d’un pipeline national devant acheminer 300 millions de mètres cubes supplémentaires par an à l’horizon 20276.

Le Nil comme ligne de crise : le barrage que l’Égypte redoute

Au cœur des tensions régionales, le Grand Barrage de la Renaissance éthiopien — le GERD — trône désormais comme un fait accompli. Inauguré officiellement le 9 septembre 2025, avec six de ses treize turbines déjà en service, il représente la plus grande infrastructure hydroélectrique d’Afrique3. Pour Addis-Abeba, c’est le levier d’un développement attendu depuis des décennies.

Pour l’Égypte, le calcul est inverse. Le Caire tire 97 % de son eau douce du Nil ; la disponibilité per capita a chuté de 1 900 mètres cubes en 1959 à moins de 600 aujourd’hui, bien en dessous du seuil de pénurie défini par l’ONU3. En octobre 2025, des crues ont submergé des zones agricoles égyptiennes et soudanaises, que Le Caire a imputées à des lâchers « unilatéraux et irresponsables » depuis le barrage — exacerbant une crise diplomatique sans accord contraignant sur les règles de remplissage. Les médiations de l’Union africaine, des États-Unis et de la Banque mondiale ont toutes achoppé sur ce point3.

Le Tigre et l’Euphrate : quand les barrages turcs tarissent l’Irak

Plus à l’est, la pression s’exerce sur un autre binôme fluvial mythique : le Tigre et l’Euphrate. Les deux fleuves ont perdu jusqu’à 60 % de leur débit depuis les années 1960, sous l’effet conjugué des barrages turcs — 22 ouvrages du projet GAP en Anatolie du Sud-Est — et du réchauffement climatique, qui a réduit les précipitations du bassin de 9,6 % et augmenté l’évaporation de 6,3 % sur les quarante dernières années7. Résultat : en Irak, les réserves nationales ont chuté à 10 milliards de mètres cubes en 2025, contre 18 milliards attendus, un plancher depuis 80 ans2.

Chatham House décrit la situation sans ambages : l’Irak est « endigué par ses voisins et abandonné par ses dirigeants »8. Bagdad et Ankara ont signé un accord-cadre en avril 2024 puis un accord de mise en œuvre en novembre 2025, sans résoudre les divergences sur les mécanismes concrets7. Pendant ce temps, 186 000 personnes ont été déplacées en 2025, dont plus de 10 000 familles des marais de Dhi Qar, dont les rizières et les buffles d’eau ont disparu avec les rivières2. Selon l’ONU, l’Irak perd 404 kilomètres carrés de terres agricoles chaque année2. En décembre 2025, Bagdad a finalisé un accord « pétrole contre eau » avec Ankara — mesure d’urgence révélatrice d’une situation devenue critique8.

Téhéran, menace de « day zero » et colère sociale

Téhéran incarne la combinaison crise hydrique-instabilité politique dans sa forme la plus aiguë. Après cinq années de sécheresse consécutives, les réservoirs alimentant la capitale ont chuté à 12 % de leur capacité en 2025 ; le président Masoud Pezeshkian a évoqué publiquement un possible scénario d’évacuation partielle1. Des protestations ont éclaté en décembre 2025 et janvier 2026 sur fond de pénuries et d’inflation ; en avril 2025, les agriculteurs d’Ispahan avaient déjà bloqué des routes pour protester contre l’assèchement du Zayandeh Rud1.

Al Jazeera — dont l’orientation éditoriale, critique des gouvernements de la région, est à signaler — note que la guerre de l’été 2025 a aggravé la crise en perturbant les infrastructures hydrauliques9. Le World Resources Institute, source de référence, confirme que les conflits armés aggravent structurellement la vulnérabilité hydrique en Irak, en Iran et en Syrie — les ressources environnementales syriennes en portant depuis 2011 les cicatrices les plus durables9.

Le pari du dessalement : miracle technique aux limites stratégiques

Face à cette convergence de crises, les monarchies du Golfe ont pris le parti d’une réponse technologique : le dessalement industriel à grande échelle. Les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) concentrent environ 60 % de la capacité mondiale, couvrant 70 % de la consommation d’eau en Arabie saoudite, 86 % à Oman, 90 % au Koweït10. Riyad a investi 80 milliards de dollars dans de nouvelles installations et vise 8,5 millions de mètres cubes produits par jour, en intégrant progressivement l’intelligence artificielle et les énergies renouvelables10.

Mais la technique a ses angles morts. Al Jazeera — source engagée, dont l’orientation critique est à signaler — a mis en lumière en mars 2026 la vulnérabilité militaire de ces usines après les frappes de l’été 2025 : une interruption plongerait des métropoles dans une crise d’approvisionnement en quelques jours9. Les rejets de saumure menacent par ailleurs les écosystèmes marins régionaux. Le paradoxe reste entier : produire de l’eau par dessalement exige de l’énergie, liant la sécurité hydrique israélienne comme celle du Golfe à des choix d’infrastructures énergétiques à long terme10.

Vers des conflits de l’eau ou une hydro-diplomatie de la nécessité ?

La question n’est plus de savoir si le Moyen-Orient souffrira davantage du manque d’eau — c’est acté. Elle est de savoir si cette pression engendrera des coopérations ou des affrontements. Les ingrédients du conflit sont réunis : ressources partagées, États fragilisés, populations déplacées, intérêts nationaux divergents. L’approche de l’Iran pour la sécurité régionale laisse peu de place à une coopération hydrique transnationale.

Des signaux pragmatiques existent : accord turco-irakien de 2025, adhésion de la Jordanie à la Convention des Nations Unies sur l’eau, investissements massifs dans le Golfe, médiation africaine sur le Nil. Mais la vitesse du réchauffement dépasse celle des institutions. Ce que le changement climatique fait peser sur la planification militaire est désormais tangible dans ces régions : l’eau n’est plus seulement une ressource, c’est un multiplicateur d’instabilité. Les gouvernements qui traiteront cette réalité avec l’urgence d’un dossier sécuritaire auront une longueur d’avance ; les autres risquent d’en subir les conséquences sans y être préparés.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi le Moyen-Orient est-il la région la plus touchée par le stress hydrique ?

La région se réchauffe à environ deux fois la vitesse de la moyenne mondiale, reçoit peu de précipitations et dépend massivement de nappes fossiles non renouvelables. Le World Resources Institute classe 12 de ses pays parmi les 17 plus exposés au monde. La croissance démographique et les conflits armés aggravent une pression déjà structurelle.

Le barrage GERD peut-il réellement menacer l'Égypte ?

L'Égypte dépend du Nil pour 97 % de son eau douce. Inauguré en 2025, le GERD détient désormais la capacité de réguler les débits vers l'aval, sans accord contraignant. En cas de sécheresse prolongée, un remplissage prioritaire du réservoir éthiopien réduirait drastiquement les apports vers Le Caire et Khartoum.

Pourquoi les États du Golfe dépensent-ils autant pour le dessalement ?

Dépourvus de cours d'eau permanents, les pays du CCG produisent 60 % de l'eau dessalée mondiale. L'Arabie saoudite couvre 70 % de sa consommation par dessalement, le Koweït 90 %. Ces infrastructures sont onéreuses en énergie mais indispensables. Leur vulnérabilité militaire, soulignée en 2026, en fait aussi un enjeu stratégique.

L'eau peut-elle déclencher une guerre au Moyen-Orient ?

Le conflit armé direct sur l'eau reste improbable mais pas exclu. La compétition hydrique alimente surtout des tensions intérieures — protestations en Iran et en Irak — et des crispations diplomatiques, comme entre l'Égypte et l'Éthiopie. La Banque mondiale estime que le stress hydrique pourrait coûter 6 à 14 % du PIB régional d'ici 2050.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. NBC News, « Taps run dry as water crisis forces Iran to consider evacuating its capital », NBC News, 2026. https://www.nbcnews.com/world/iran/iran-water-crisis-taps-run-dry-tehran-evacuation-looms-rcna243430 2 3

  2. Al Jazeera, « Iraq is facing a water crisis, hit by one of its worst droughts in century », Al Jazeera, 19 août 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/8/19/iraq-is-facing-a-water-crisis-hit-by-one-of-its-worst-droughts-in-century 2 3 4

  3. Atlantic Council, « The Nile at a crossroads: Navigating the GERD dispute as Egypt’s floodwaters rise », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/the-nile-at-a-crossroads-navigating-the-gerd-dispute-as-egypts-floodwaters-rise/ 2 3 4

  4. CSIS, « Surviving Scarcity: Water and the Future of the Middle East », CSIS Features, 2025. https://features.csis.org/surviving-scarcity-water-and-the-future-of-the-middle-east/

  5. Carnegie Endowment for International Peace, « The Looming Climate and Water Crisis in the Middle East and North Africa », Carnegie Endowment, avril 2024. https://carnegieendowment.org/research/2024/04/the-looming-climate-and-water-crisis-in-the-middle-east-and-north-africa 2

  6. International Policy Review / IE University, « Water Scarcity and Refugee Influx in Jordan: Policy Challenges and Sustainable Solutions for SDG 6 », International Policy Review, 30 juin 2025. https://ipr.blogs.ie.edu/2025/06/30/water-scarcity-and-refugee-influx-in-jordan-policy-challenges-and-sustainable-solutions-for-sdg-6/ 2

  7. ScienceDirect, « Human interventions and climate change trigger water crisis in the Tigris and Euphrates Basin », Journal of Environmental Management, 2025. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1462901125003168 2

  8. Chatham House, « Iraq’s water crisis: Dammed by neighbours, failed by leaders », Chatham House, août 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/08/iraqs-water-crisis-dammed-neighbours-failed-leaders 2

  9. World Resources Institute, « Iran War Could Worsen Middle East’s Water Crises », WRI Insights, 2026. https://www.wri.org/insights/iran-war-water-crisis-middle-east 2 3

  10. The Global Economics, « Climate and Water Security Become the GCC’s Next Trillion-Dollar Investment Theme », The Global Economics, 26 mai 2026. https://theglobaleconomics.com/2026/05/26/climate-water-security-gccs/ 2 3

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