La guerre hybride russe en 2026 : sabotage d'infrastructures et réponse européenne
Depuis 2022, Moscou a quadruplé ses opérations de sabotage en Europe via des réseaux criminels tiers. L'UE dispose d'outils de sanction inédits, mais le vide d'attribution paralyse la riposte.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Les sabotages russes contre les infrastructures européennes ont augmenté de 246 % entre 2023 et 2024, atteignant 151 incidents documentés depuis février 2022.
- Le GRU, notamment son unité 29155, recourt massivement à des réseaux criminels recrutés en ligne, brisant le lien d'attribution requis par le droit international.
- L'UE a créé en 2024 un régime de sanctions spécifique aux menaces hybrides, élargi en mai 2025, mais son efficacité reste limitée face à la dénégation plausible russe.
- La France et le Royaume-Uni ont toutes deux élevé la menace hybride en priorité absolue dans leurs revues stratégiques nationales de 2025.
- Le vieillissement des infrastructures européennes — réseaux ferroviaires, câbles sous-marins, grilles électriques — amplifie la vulnérabilité face à des actes de sabotage à faible coût.
En septembre 2024, deux incendiaires sont arrêtés en Lituanie après avoir tenté de mettre le feu à une usine produisant du matériel militaire destiné à l’Ukraine. L’un porte un passeport espagnol, l’autre une double nationalité hispano-colombienne. Ni l’un ni l’autre n’est russe. C’est précisément le point : Moscou n’envoie plus ses officiers de renseignement — expulsés en masse depuis 2022 — mais recrute des relais locaux via Telegram, payés en cryptomonnaies, souvent sans même savoir pour qui ils travaillent1. Le résultat est une campagne de sabotage qui a progressé de 246 % entre 2023 et 2024, selon l’Institut international d’études stratégiques2, tout en restant juridiquement insaisissable.
Une montée en puissance méthodique
Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, les services de renseignement européens recensent 151 incidents hybrides suspectés dans l’espace UE et OTAN2. La progression n’est pas aléatoire : elle suit la logique de l’attrition. En perturbant les voies ferrées, les câbles de données et les chaînes logistiques d’acheminement des armes vers Kiev, Moscou cherche à imposer des coûts diffus à ses adversaires sans déclencher de riposte militaire.
L’outil central de cette campagne est l’unité GRU 29155, spécialisée dans les opérations clandestines à l’étranger. En Europe, elle pilote des réseaux composites : incendies dans des entrepôts logistiques en Pologne et en Allemagne, sabotages de relais ferroviaires, envoi de colis incendiaires par voie aérienne, interférence GPS depuis Kaliningrad3. Le 15 décembre 2025, le Conseil de l’UE a inscrit sur liste noire des membres de cette unité, ainsi que le bataillon de guerre électronique 142e stationné à Kaliningrad, responsable des brouillages GPS affectant les États membres4.
Les câbles sous-marins constituent une cible de choix. Entre novembre 2024 et janvier 2025, sept câbles ont été endommagés en mer Baltique, dont le C-Lion1 reliant la Finlande à l’Allemagne et le BCS East-West Interlink entre la Lituanie et la Suède5. Ces incidents illustrent la vulnérabilité d’une infrastructure critique construite sur des décennies d’optimisation économique plutôt que de résilience stratégique — un héritage que l’IISS qualifie de « maintenance différée » qui amplifie l’impact de sabotages pourtant à faible coût2.
Le piège de la dénégation plausible
L’efficacité de la stratégie russe tient moins à la sophistication technique de ses opérations qu’à la mécanique juridique qu’elle exploite. En interposant des relais criminels, Moscou brise délibérément la chaîne d’attribution directe que le droit international exige pour qualifier un acte d’agression étatique. Le recours à des ressortissants colombiens, espagnols ou d’autres nationalités tierces n’est pas une improvisation : c’est une doctrine6.
Ce vide d’attribution a des effets pratiques immédiats. L’article 5 du traité de l’OTAN, qui prévoit la défense collective, suppose une attaque armée clairement attribuable à un État. Or le sabotage d’un transformateur électrique par un sous-traitant recruté sur les réseaux sociaux ne franchit pas ce seuil — même si tous les indices convergent vers Moscou. En Allemagne, les autorités ont enregistré en 2025 environ 320 tentatives de sabotage suspectées, mais l’attribution formelle demeure l’exception7.
Moscou joue sur cet interstice avec cohérence. L’agence d’État russe TASS présente systématiquement les accusations occidentales de guerre hybride comme des « provocations » préparant un prétexte à l’escalade — une narration qui vise à retourner le concept même d’attribution contre ceux qui l’invoquent8. Ce cadrage relève d’une stratégie informationnelle intégrée à la campagne hybride : brouiller les responsabilités, non seulement sur le terrain mais dans l’espace médiatique européen.
Des outils européens en construction
Face à cette campagne, l’UE a accéléré depuis 2024 la construction d’un dispositif de réponse graduée. Un régime de sanctions spécifiques aux menaces hybrides a été créé en octobre 2024, élargi en mai 2025 pour inclure les actifs physiques — navires, aéronefs, biens immobiliers, nœuds de réseaux numériques. En décembre 2025, 59 individus et 17 entités étaient visés4. En mars 2026, le Conseil a adopté des conclusions renforçant les équipes de réaction rapide hybride et la coordination du renseignement entre États membres5.
Cette réponse par sanction ciblée a l’avantage d’être proportionnée et réversible, mais ses limites sont réelles. Sanctionner des individus déjà identifiés ne dissuade pas les opérations futures, surtout lorsque les exécutants sont remplaçables. GLOBSEC souligne que l’architecture de réponse européenne manque encore d’un mécanisme d’attribution collectif doté de conséquences pré-définies — une sorte de « barème hybride » qui rendrait les coûts prévisibles pour Moscou et crédibles pour les alliés9.
Les revues stratégiques nationales récentes témoignent d’une prise de conscience. La Revue nationale stratégique française de 2025 place les attaques hybrides au rang de menace prioritaire, en soulignant la vulnérabilité des territoires ultramarins à la déstabilisation étrangère. La Strategic Defence Review britannique de juin 2025 va plus loin, en préconisant un renforcement de la résilience « à l’échelle de la société entière » et le développement de capacités hybrides navales pour contrer les menaces russes en Atlantique Nord10.
Ces deux documents partagent un constat : la frontière entre temps de paix et état de guerre est désormais une zone grise permanente, et s’y préparer exige une transformation structurelle bien au-delà du renseignement militaire.
Renforcer la résilience là où Moscou cherche les failles
L’analyse de la campagne russe révèle un enseignement économique souvent sous-estimé : le coût d’une attaque hybride est asymétrique. Un incendie dans un relais ferroviaire coûte quelques centaines d’euros à organiser ; la remise en service, le renforcement de la surveillance et les perturbations logistiques se chiffrent en millions. L’IISS souligne que des décennies d’optimisation économique des infrastructures ont créé des points de défaillance uniques qui amplifient cet effet de levier2.
La résilience des infrastructures d’approvisionnement énergétique et des réseaux logistiques n’est donc pas seulement une question de sécurité : c’est un enjeu économique direct. Construire des redondances coûte cher à court terme mais réduit mécaniquement l’efficacité du sabotage. Plusieurs États membres, notamment les pays Baltes et la Pologne, ont lancé depuis 2024 des programmes de durcissement physique de leurs voies ferrées et de leurs nœuds énergétiques, intégrant surveillance par capteurs et rondes aléatoires6.
La question de fond reste posée : jusqu’où peut aller la réponse européenne sans franchir elle-même le seuil de l’escalade ? Engager des contre-opérations offensives dans le cyberespace — option évoquée par plusieurs membres de l’OTAN — soulève des questions de droit international que ni Bruxelles ni Washington n’ont encore tranchées. Ce que la doctrine militaire russe enseigne avec constance, c’est que Moscou excelle à exploiter les hésitations de ses adversaires, surtout lorsqu’ils débattent encore des règles d’un jeu qu’il joue déjà depuis plusieurs années.
La vraie mesure de la réponse européenne ne sera pas le nombre de sanctions adoptées, mais la capacité à réduire le rendement de chaque euro investi par Moscou dans ses réseaux de sabotage — en rendant ses relais plus difficiles à recruter, ses cibles plus difficiles à atteindre, et ses succès trop coûteux à répéter. C’est à ce rééquilibrage asymétrique que la montée en puissance des capacités de l’OTAN et la transformation de l’industrie de défense européenne sont désormais confrontées, dans un contexte où chaque semaine apporte son lot de nouveaux incidents non attribués.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la guerre hybride russe en Europe ?
La guerre hybride désigne une combinaison d'actions sous le seuil du conflit armé déclaré : sabotages physiques, cyberattaques, manipulation de l'information et recrutement de réseaux criminels tiers. Moscou y recourt pour déstabiliser ses adversaires sans franchir le seuil qui déclencherait une riposte collective de l'OTAN.
Quelles infrastructures sont ciblées par les sabotages russes ?
Les opérations russes visent principalement les voies ferrées, les câbles sous-marins, les installations énergétiques et les sites liés à la logistique d'aide à l'Ukraine (usines de munitions, dépôts). Sept câbles sous-marins baltiques ont été endommagés entre novembre 2024 et janvier 2025.
Pourquoi l'attribution des sabotages est-elle si difficile ?
Moscou recourt à des sous-traitants criminels recrutés en ligne, payés en cryptomonnaies, qui ignorent parfois eux-mêmes leur commanditaire réel. Cette chaîne de dénégation brise le lien juridique de l'attribution directe d'État requis par le droit international pour justifier des contre-mesures formelles.
Quels outils l'UE a-t-elle développés contre les menaces hybrides ?
Depuis 2024, l'UE dispose d'un régime de sanctions ciblées sur les acteurs des opérations hybrides — élargi en mai 2025 aux actifs physiques. En mars 2026, le Conseil a adopté des conclusions pour renforcer les équipes de réaction rapide hybride et l'échange de renseignement entre États membres.
Le sabotage russe constitue-t-il un acte de guerre ?
Juridiquement, non : le seuil du droit international pour qualifier un acte de 'force armée' exige une attribution étatique directe et une certaine gravité. Moscou exploite précisément cet entre-deux — agir sous le seuil qui exigerait une réponse collective de l'article 5 de l'OTAN, tout en infligeant des coûts économiques et politiques réels à l'Europe.
Sources
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GLOBSEC, « Update of Russia’s Crime-Terror Nexus: Criminality as a Tool of Hybrid Warfare », GLOBSEC, 2025. https://www.globsec.org/publication/update-russia-crime-terror-nexus-hybrid-warfare-europe ↩
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IISS, « The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure », International Institute for Strategic Studies, 19 août 2025. https://www.iiss.org/research-paper/2025/08/the-scale-of-russian—sabotage-operations—against-europes-critical—infrastructure/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Grey Dynamics, « GRU Unit 29155: Russia’s Foreign Covert Action Machine », Grey Dynamics, 2025. https://greydynamics.com/gru-unit-29155-russias-foreign-covert-action-machine/ ↩
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Conseil de l’UE, « Russian hybrid threats: Council sanctions twelve individuals and two entities over information manipulation and cyber attacks », Consilium, 15 décembre 2025. https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2025/12/15/russian-hybrid-threats-council-sanctions-twelve-individuals-and-two-entities-over-information-manipulation-and-cyber-attacks/ ↩ ↩2
-
Conseil de l’UE, « Council adopts conclusions on advancing the EU’s capacity to counter hybrid threats », Consilium, 16 mars 2026. https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2026/03/16/council-adopts-conclusions-on-advancing-the-eu-s-capacity-to-counter-hybrid-threats/ ↩ ↩2
-
Hozint, « Russian Sabotage Campaign in Europe (2024–2025). Risks for aviation, supply chain and critical infrastructures », Horizon Intelligence, mai 2025. https://www.hozint.com/2025/05/russian-sabotage-campaign-in-europe-2024-2025-risks-for-aviation-supply-chain-and-critical-instrastructures/ ↩ ↩2
-
CEPA, « The Hybrid Threat Imperative: Deterring Russia Before It Is Too Late », Center for European Policy Analysis, 2025. https://cepa.org/comprehensive-reports/the-hybrid-threat-imperative-deterring-russia-before-it-is-too-late/ ↩
-
TASS, « Anti-Russian rhetoric by EU, NATO testifies to preparations for provocations — MFA », TASS (agence d’État russe), 2025. https://tass.com/politics/2024143 ↩
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GLOBSEC, « How Russia’s Hybrid Warfare Will Escalate in 2026 and What Europe Must Do? », GLOBSEC, 2026. https://www.globsec.org/what-we-do/commentaries/how-russias-hybrid-warfare-will-escalate-2026-and-what-europe-must-do ↩
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AeroTime / Defence Matters, « What are the defense priorities shaping France’s 2025 Strategic Review? », AeroTime, 2025. https://www.aerotime.aero/articles/france-national-strategic-review-2025-russia-threat ↩
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