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La guerre civile suspendue : la junte reconquiert du terrain

Cinq ans après le coup d'État, la junte birmane regagne des positions mais ne contrôle plus que 21 % du territoire face à une résistance fragmentée et à 4,5 millions de déplacés.

13 juin 2026Lecture 6 min
Soldats de la junte birmane en patrouille dans une ville reprise, colonnes de fumée à l'horizon, région de Mandalay
Soldats de la junte birmane en patrouille dans une ville reprise, colonnes de fumée à l'horizon, région de Mandalay (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La junte ne contrôle plus que 21 % du territoire birman, contre 38 % aux groupes armés ethniques et milices de résistance.
  2. L'offensive de mars 2026 a permis de reprendre Tagaung et de sécuriser le corridor routier Mandalay–Myitkyina après plus d'un an de combats.
  3. Pékin joue un rôle d'arbitre ambigu : il a contraint la MNDAA à restituer Lashio à la junte en avril 2025, tout en protégeant ses pipelines et son corridor économique.
  4. Les élections de janvier 2026, boycottées par l'opposition et rejetées par l'ONU, n'ont pas débloqué la reconnaissance internationale du régime.
  5. Avec 4,5 millions de déplacés et 16 millions de personnes ayant besoin d'aide, la crise humanitaire atteint un niveau sans précédent.

Le 10 mars 2026, les forces de la junte birmane ont repris Tagaung, une ville du nord de la région de Mandalay, après un mois de bombardements incessants1. Cette victoire tactique est significative — Tagaung était la dernière localité de la région tenue par le Gouvernement d’unité nationale (NUG) — mais elle résume aussi les limites d’un régime qui, cinq ans après son coup de force, ne contrôle encore qu’un cinquième du pays. La guerre civile birmane n’est ni gagnée ni perdue : elle s’enlise, et avec elle l’une des crises humanitaires les plus graves d’Asie.

La carte du conflit : un État en miettes

Les chiffres donnent le vertige. Selon un briefing présenté au Conseil de sécurité de l’ONU en 2026, la junte — officiellement appelée Conseil d’administration de l’État (SAC) — ne contrôle qu’environ 21 % du territoire birman2. Les groupes armés ethniques (EAO) et les milices de défense populaire (PDF) pro-NUG en tiendraient quelque 38 %, le reste étant disputé ou sous contrôle fragmenté. Cette répartition représente un effondrement spectaculaire pour un appareil militaire qui, au lendemain du coup d’État de février 2021, administrait l’essentiel du pays.

À l’ouest, l’Arakan Army (AA) administre désormais quatorze des dix-sept cantons de l’État Rakhine, ne laissant à la junte que la capitale Sittwe et le port stratégique de Kyaukphyu3. Au nord, la Three Brotherhood Alliance — coalition formée de l’AA, de la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA, dite « Kokang ») et de la Ta’ang National Liberation Army (TNLA) — avait, lors de l’opération 1027 lancée en octobre 2023, pris une série de villes frontalières chinoises dont Lashio, le grand carrefour commercial du nord Shan4. Dans l’État Chin, les dernières bases de la junte avaient été balayées en 2025.

Face à ce recul territorial, le SAC a choisi une stratégie de réponse asymétrique : la puissance aérienne. Le nombre de frappes aériennes est passé de 134 incidents la première année post-coup à plus de 3 300 en 2025-2026, selon les données de l’Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED)5. Des écoles, des cliniques, des marchés ont été visés. L’armée a également réceptionné de nouveaux appareils de combat, dont deux chasseurs russes Su-30, pour renforcer sa capacité de bombardement.

Tagaung et le corridor Mandalay–Myitkyina : une reconquête tactique

La reprise de Tagaung en mars 2026 s’inscrit dans une offensive plus large visant à sécuriser l’axe routier Mandalay–Myitkyina, artère économique vitale entre le centre birman et l’État Kachin frontalier de la Chine. Les colonnes de la junte ont progressé en reprenant successivement Madaya, Thabeikkyin, Singu, puis Tagaung, avant de s’emparer de Mawlu en mai 2026 et d’annoncer la sécurisation complète du corridor jusqu’à Myitkyina1.

Pour ce faire, Naypyidaw a massivement eu recours aux frappes aériennes et à l’artillerie. Le prix payé par les civils est lourd : les Nations Unies signalent que les aérofrappes ont détruit plus de 1 000 sites civils en l’espace de quinze mois5. Des représentants de groupes armés rebelles ont accusé la communauté internationale d’ignorer délibérément ces bombardements, comme l’a déclaré à Reuters le chef d’une milice ethnique influente en février 2026.

Cette reconquête ne traduit pas pour autant un retournement stratégique. Le Conseil de sécurité de l’ONU et plusieurs analystes soulignent que la junte reste incapable de tenir durablement les zones reconquises sans y maintenir une présence militaire permanente, ce qui dilue ses effectifs. Le Council on Foreign Relations, qui suit le conflit en temps réel, observe que la direction de voyage reste défavorable au régime sur le long terme2.

Le facteur chinois : arbitre intéressé

Nul acteur extérieur n’a pesé davantage sur l’évolution du conflit que Pékin. La Chine détient des intérêts stratégiques considérables en Birmanie : les pipelines gaz et pétrole reliant Kyaukphyu à Kunming — capables de transporter jusqu’à 12 milliards de mètres cubes de gaz annuels et 22 millions de barils de pétrole — ainsi qu’un port en eaux profondes en projet à Kyaukphyu et un corridor économique (CMEC) censé offrir à la Chine un débouché direct sur l’océan Indien, en contournant le détroit de Malacca6.

Cette dépendance structurelle explique l’attitude ambivalente de Pékin. Lorsque la MNDAA a pris Lashio en août 2024 — ville-clé pour le commerce transfrontalier —, la Chine a exercé une pression décisive : fermeture des postes-frontières, blocage des approvisionnements, retenue du dirigeant Peng Daxun en territoire chinois. En janvier 2025, un cessez-le-feu a été signé à Kunming sous médiation chinoise, et en avril 2025, la MNDAA a restitué Lashio à la junte sous supervision d’une équipe de surveillance envoyée par Pékin7.

CGTN, le média international de l’État chinois dont la ligne éditoriale reflète fidèlement les priorités de Pékin, présente cet épisode comme une « médiation pacifique » réussie : lors d’une rencontre le 5 juin 2026, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a exprimé la volonté de la Chine de « renforcer la confiance politique mutuelle et approfondir la coopération stratégique » avec le nouveau gouvernement birman8. Ce récit occulte le fait que Pékin n’a pas hésité à instrumentaliser les groupes rebelles pour faire pression sur la junte lorsque ses intérêts l’exigeaient — et inversement.

Des élections sans légitimité, une impasse politique

En décembre 2025 et janvier 2026, la junte a organisé trois phases d’élections législatives. Le résultat était prévisible : le parti pro-militaire USDP a remporté 232 des 263 sièges de la chambre basse, dans un scrutin où les principaux partis d’opposition étaient interdits, des dizaines de milliers de prisonniers politiques croupissaient en détention et toute liberté d’assemblée était réprimée9. La constitution garantissant au surplus 25 % des sièges parlementaires à l’armée, le contrôle du nouveau gouvernement dit « civil » par les militaires est structurel.

L’ONU, l’Union européenne, le Royaume-Uni et la plupart des démocraties ont dénoncé ce scrutin comme une mascarade. L’ASEAN elle-même, dont la politique habituelle de « non-ingérence » lui vaut de nombreuses critiques, a refusé d’envoyer des observateurs9. L’International Crisis Group note que la nouvelle administration n’est pas une transition : c’est une consolidation militaire sous habillage civil, un changement de costume mais pas de pouvoir10.

Une minorité au sein de l’ASEAN reste néanmoins ouverte à une normalisation progressive, estimant qu’un gouvernement stable — fût-il non représentatif — vaut mieux qu’une guerre permanente. Singapour et la Thaïlande font partie des pays les moins enclins à rompre définitivement avec Naypyidaw.

Le bourbier humanitaire et ses implications régionales

Pendant que les analystes débattent du rapport de forces, la population birmane supporte un coût humain écrasant. En mai 2026, les organisations humanitaires dénombraient 4,5 millions de déplacés internes2 ; le plan de réponse 2026 de l’ONU projette que jusqu’à 16 millions de personnes — près d’un tiers de la population — auront besoin d’une aide d’urgence. Dans l’État Rakhine, quelque 150 000 Rohingyas sont confinés dans des camps à ciel ouvert autour de Sittwe, où la junte maintient un blocus humanitaire quasi total depuis novembre 20233.

L’Arakan Army, qui s’est substituée à l’État birman dans la majeure partie de Rakhine, n’offre pas de garanties pour les populations rohingyas : des organisations de défense des droits humains documentent arrestations arbitraires, recrutements forcés et extorsions commis par les combattants de l’AA3.

Ces dynamiques débordent les frontières. La Thaïlande, l’Inde et la Chine surveillent les flux de réfugiés ; les trafics d’armes et de drogues prospèrent dans les zones grises. La capacité de l’ASEAN à traiter collectivement le problème birman est paralysée par ses divisions internes. Pour l’Institut de l’IISS, qui publie une cartographie en temps réel du conflit, la question n’est plus de savoir qui « gagnera » mais à quel moment et à quel coût un horizon de négociation deviendra inévitable11.

Vers un enlisement durable ou un basculement ?

La reconquête de Tagaung et du corridor Mandalay–Myitkyina donne à la junte un argument tactique et symbolique. Mais elle ne restitue pas au SAC la légitimité, les ressources fiscales ni la capacité administrative d’un État fonctionnel. La résistance, elle, souffre de ses propres fractures : tensions entre l’AA et la MNDAA, rivalités entre groupes ethniques, faiblesse de la coordination politique entre le NUG en exil et les PDF sur le terrain4.

Ce conflit partage avec d’autres guerres civiles prolongées une caractéristique : aucun des belligérants n’est en mesure d’imposer une capitulation à l’adversaire, ce qui rend chaque offensive coûteuse mais non décisive. Chaque offre de cessez-le-feu achoppe sur la question que le coup de 2021 a rendue insoluble à court terme : qui gouverne la Birmanie, et dans quel cadre constitutionnel ? Tant que cette question reste sans réponse, les combats continueront de déplacer des populations et de détruire des infrastructures, sans que les résultats militaires sur le terrain ne permettent de la trancher.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel pourcentage du territoire la junte birmane contrôle-t-elle en 2026 ?

Selon un briefing de l'ONU au Conseil de sécurité, la junte ne contrôle qu'environ 21 % du territoire birman. Les groupes armés ethniques et les milices de défense populaire en tiendraient environ 38 %, le reste étant contesté.

Pourquoi Pékin soutient-il la junte tout en négociant avec les groupes rebelles ?

La Chine protège avant tout ses intérêts économiques : les pipelines gaz et pétrole Kyaukphyu–Kunming, le port en eaux profondes de Kyaukphyu et le corridor économique sino-birman. Elle arbitre entre les factions pour garantir la stabilité de ses investissements et de ses frontières, sans se lier à un seul camp.

Qu'est-ce que l'opération 1027 ?

Lancée le 27 octobre 2023 par la Three Brotherhood Alliance (Arakan Army, MNDAA, TNLA), l'opération 1027 est une offensive coordonnée qui a permis aux groupes rebelles de prendre des dizaines de villes, dont Lashio, transformant la carte du conflit. Une seconde phase a été lancée en octobre 2024.

Les élections de janvier 2026 ont-elles changé quelque chose à la situation politique ?

Non. Le parti pro-junte USDP a remporté le scrutin à une large majorité, mais ces élections ont été rejetées par l'ONU, l'UE et la plupart des démocraties comme une mascarade. L'ASEAN a refusé d'envoyer des observateurs et n'a pas reconnu les résultats.

Quelle est la situation humanitaire en Birmanie en 2026 ?

Elle est catastrophique : 4,5 millions de déplacés internes, jusqu'à 16 millions de personnes nécessitant une aide humanitaire selon l'ONU, et plus de 3 800 civils tués dans des frappes aériennes depuis le coup d'État. Le plan de réponse humanitaire 2026 requiert 890 millions de dollars.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesBirmanie

Sources

  1. ABC News / AP, « Myanmar’s military boosts air power as it recaptures a key town », ABC News, 14 mars 2026. https://abcnews.com/International/wireStory/myanmars-military-boosts-air-power-recaptures-key-town-131031236 2

  2. Council on Foreign Relations, « Civil War in Myanmar », Global Conflict Tracker, mis à jour 2026. https://www.cfr.org/global-conflict-tracker/conflict/rohingya-crisis-myanmar 2 3

  3. CSIS, « Arakan Army Posed to “Liberate” Myanmar’s Rakhine State », Center for Strategic and International Studies, 2026. https://www.csis.org/analysis/arakan-army-posed-liberate-myanmars-rakhine-state 2 3

  4. CSIS, « The Dilemma of Shan State for Myanmar’s Revolution », Center for Strategic and International Studies, 2026. https://www.csis.org/analysis/dilemma-shan-state-myanmars-revolution 2

  5. UN News, « Myanmar airstrikes worsen crisis », Nations Unies, mars 2026. https://news.un.org/en/story/2026/03/1167099 2

  6. CSIS, « Kyaukpyu: Connecting China to the Indian Ocean », Center for Strategic and International Studies. https://www.csis.org/analysis/kyaukpyu-connecting-china-indian-ocean

  7. Radio Free Asia, « China monitors ceasefire as Myanmar rebel army hands northern city back to junta », RFA, 22 avril 2025. https://www.rfa.org/english/myanmar/2025/04/22/mndaa-lashio-junta/

  8. CGTN, « Wang Yi: China to enhance cooperation with Myanmar’s new government », CGTN, 5 juin 2026. https://news.cgtn.com/news/2026-06-05/Wang-Yi-China-to-enhance-cooperation-with-Myanmar-s-new-government-1NJdOHvAdQ4/index.html

  9. Al Jazeera, « Myanmar election delivers walkover win for military-backed political party », Al Jazeera, 31 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/31/myanmar-election-delivers-walkover-win-for-military-backed-political-party 2

  10. International Crisis Group, « Myanmar’s New Administration: Military Consolidation, Not Transition », Crisis Group Briefing n° 188, 2026. https://www.crisisgroup.org/brf/asia-pacific/myanmar-china/b188-myanmars-new-administration-military-consolidation-not-transition

  11. IISS, « ASEAN mulls next steps as Myanmar military mounts comeback », IISS Online Analysis, mai 2026. https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2026/05/asean-mulls-next-steps-as-myanmar-military-mounts-comeback/

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