Samedi 13 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Nucléaire · Global

L'annuaire SIPRI 2026 : arsenaux nucléaires en expansion, contrôle des armements en ruines

Le SIPRI Yearbook 2026 dresse un bilan alarmant : 12 187 ogives nucléaires recensées, tous les États nucléaires en phase de modernisation, et aucun cadre diplomatique pour contenir la course.

13 juin 2026Lecture 6 min
Carte mondiale montrant les arsenaux nucléaires des neuf puissances atomiques avec des indicateurs de croissance en 2026.
Carte mondiale montrant les arsenaux nucléaires des neuf puissances atomiques avec des indicateurs de croissance en 2026. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En janvier 2026, le monde compte 12 187 ogives nucléaires, dont 4 012 déployées et 2 100 à 2 200 en alerte haute.
  2. Les neuf États nucléaires modernisent simultanément leurs arsenaux, une première depuis la fin de la guerre froide.
  3. New START est expiré et aucune négociation trilatérale États-Unis–Russie–Chine n'est à l'horizon.
  4. La Chine est l'acteur qui s'étend le plus vite, avec 620 ogives et des champs de silos en construction rapide.
  5. La guerre contre l'Iran ravive la prolifération régionale : Riyad et Ankara ont ouvertement évoqué l'option nucléaire.

Le chiffre s’impose d’emblée : 12 187 ogives nucléaires répertoriées dans le monde en janvier 2026, selon le SIPRI Yearbook publié le 8 juin 20261. C’est moins qu’au pic de la guerre froide, mais la tendance s’est inversée — pour la première fois depuis des décennies, les neuf États dotés de l’arme atomique modernisent ou élargissent simultanément leurs arsenaux. Pendant ce temps, le dernier grand cadre juridique qui encadrait cette compétition a expiré sans successeur. Le monde entre dans une ère nucléaire multipolaire sans filet de sécurité.

Un instantané mondial : 12 187 ogives, 4 012 déployées

Sur les 12 187 ogives recensées, 9 745 sont maintenues en stock militaire actif, prêtes à être montées sur des vecteurs1. Parmi elles, 4 012 sont déjà déployées sur des missiles balistiques ou des avions de combat. Le chiffre le plus préoccupant reste celui de l’alerte haute : entre 2 100 et 2 200 ogives sont maintenues en état de tir quasi immédiat sur des missiles balistiques, la quasi-totalité appartenant aux États-Unis et à la Russie2.

Ces deux pays concentrent encore 86 % du stock mondial, mais leur prépondérance arithmétique ne doit pas masquer une réalité nouvelle : tous les États de ce club fermé — Washington, Moscou, Pékin, Londres, Paris, New Delhi, Islamabad, Pyongyang, Tel-Aviv — ont engagé en 2025 des programmes de modernisation ou d’extension. C’est inédit dans l’histoire de la non-prolifération3.

La Chine, locomotive d’une nouvelle course aux armements

Si tous accélèrent, la Chine est la plus rapide. Le SIPRI estime son arsenal à environ 620 ogives en janvier 2026, contre 500 un an plus tôt2. Pékin remplit à grande vitesse trois vastes champs de silos dans le nord du pays et travaille parallèlement à la construction de 30 silos supplémentaires dans des zones montagneuses à l’est. Ces investissements en infrastructure signalent une ambition qui dépasse la simple modernisation : il s’agit de bâtir une deuxième frappe crédible face aux États-Unis, condition d’une dissuasion symétrique.

Cette expansion inquiète Washington, qui en fait l’un des arguments pour refuser toute négociation limitée aux seules forces russo-américaines. La logique circulaire est paralysante : les États-Unis exigent l’intégration de la Chine dans tout futur traité ; Moscou demande que la France et le Royaume-Uni soient également inclus ; Pékin juge ses forces trop inférieures pour accepter un plafonnement. Résultat : la course aux armements trilatérale après l’expiration de New START se poursuit sans arbitre4.

En Asie du Sud, un franchissement de seuil symbolique : l’Inde recense désormais 190 ogives contre 170 pour le Pakistan, un écart qui s’observe pour la première fois dans les données du SIPRI2. New Delhi a déployé 12 ogives sur des vecteurs opérationnels et poursuit le développement d’une triade complète — missiles terrestres à longue portée, avions nucléaires et sous-marins lanceurs d’engins. L’expansion du programme nucléaire de l’Inde traduit une ambition stratégique croissante face à la Chine autant qu’au Pakistan.

La désintégration du contrôle des armements

New START, signé en 2010 entre Washington et Moscou, était le dernier traité bilatéral limitant les arsenaux stratégiques des deux premières puissances nucléaires. Il a expiré sans être remplacé. Il n’existe désormais plus aucun instrument juridiquement contraignant qui plafonne le nombre d’ogives que les États-Unis et la Russie peuvent déployer4.

Dans ce vide, la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui s’est tenue jusqu’au 22 mai 2026, s’est close sans document final — pour la troisième fois consécutive5. L’Arms Control Association souligne que cette triple impasse signe l’épuisement du régime de non-prolifération tel qu’il a fonctionné depuis 19706. Les désaccords portaient sur les engagements de désarmement des États dotés, jugés insuffisants par les États non nucléaires, et sur les garanties de sécurité à offrir à ceux qui renoncent à l’arme atomique.

Côté européen, le Royaume-Uni ne semble pas avoir augmenté son stock en 2025, mais son plafond officiel a été relevé depuis 2021. La France, elle, a franchi un pas plus visible : en mars 2026, le président Macron a annoncé une hausse du nombre d’ogives françaises et a décidé que le gouvernement ne communiquerait plus publiquement la taille de l’arsenal7. Paris justifie cette confidentialité par un environnement stratégique dégradé — argument que les partisans de la transparence nucléaire jugent contre-productif pour la stabilité régionale.

L’Iran, détonateur d’une prolifération régionale

Le tableau serait déjà sombre sans le dossier iranien. Les frappes militaires américaines et israéliennes sur les installations nucléaires iraniques — en juin 2025 puis en février 2026 — ont sévèrement endommagé les capacités iraniennes mais mis fin à la supervision continue de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)5. En l’absence de monitoring continu, l’incertitude sur l’état réel du programme iranien — et sur sa trajectoire — s’est considérablement accrue.

Cette incertitude alimente des appétits régionaux. L’Arabie saoudite a réitéré sa position : si l’Iran parvient à se doter de l’arme nucléaire, Riyad suivra. Des données d’opinion citées par le SIPRI et le Small Wars Journal indiquent que 71 % des Turcs interrogés se déclarent désormais favorables à une capacité nucléaire nationale — signe que le tabou s’effrite dans un pays membre de l’OTAN3. Le risque d’une cascade de prolifération au Moyen-Orient — que les tensions nucléaires entre États-Unis et Iran avaient déjà mis en lumière — n’a jamais été aussi concret.

À la périphérie, la Corée du Nord consolide ses acquis : le SIPRI estime qu’elle dispose d’environ 60 ogives assemblées et continue de viser une expansion « exponentielle » de son arsenal2. Israël, de son côté, maintient sa politique d’ambiguïté avec un stock estimé à 90 ogives, tout en signalant des travaux d’infrastructure élargis au Centre de recherche nucléaire du Néguev, près de Dimona2.

Vers un monde nucléaire sans stabilisateur

Le tableau que dresse le SIPRI 2026 est celui d’un système en déséquilibre structurel. La bipolarité nucléaire de la guerre froide, malgré tous ses risques, avait produit des règles du jeu — hotlines, traités, doctrine de la destruction mutuelle assurée — qui contenaient l’escalade. La multipolarité actuelle n’a pas encore engendré d’équivalent4.

Les réponses aux menaces nucléaires dans un monde multipolaire restent largement théoriques. Plusieurs pistes sont évoquées — mesures de transparence régionales, accords de non-premier emploi, couloirs de communication en temps de crise — mais elles buttent sur la méfiance mutuelle et l’absence de forum multilatéral crédible. L’Institut SIPRI lui-même appelle l’Europe à jouer un rôle actif dans la reconstruction d’une architecture de contrôle des armements, après la désintégration des cadres bilatéraux russo-américains8.

La question posée par l’annuaire 2026 n’est pas de savoir si une guerre nucléaire est imminente. C’est de savoir si le monde dispose encore des instruments pour éviter que la compétition permanente entre neuf États armés jusqu’aux dents ne débouche, un jour, sur une erreur d’appréciation sans retour. À ce stade, la réponse est inquiétante : l’expansion de l’arsenal nucléaire chinois représente la variable la plus déstabilisatrice d’un système dont tous les composants sont en mouvement, simultanément, et dans le même sens.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien d'ogives nucléaires existent dans le monde en 2026 ?

Le SIPRI recense 12 187 ogives en janvier 2026, dont 9 745 en stock militaire actif et 4 012 déployées sur missiles ou avions. Entre 2 100 et 2 200 sont maintenues en alerte haute, prêtes au lancement quasi immédiat, la quasi-totalité appartenant aux États-Unis et à la Russie.

Quel est l'État nucléaire qui s'étend le plus vite ?

La Chine est l'État qui accroît son arsenal le plus rapidement. Elle dispose d'environ 620 ogives en janvier 2026 et remplit à grande vitesse trois grands champs de silos dans le nord du pays, tout en construisant 30 silos supplémentaires dans des zones montagneuses à l'est.

Pourquoi le contrôle des armements nucléaires est-il en crise ?

New START, le dernier traité bilatéral russo-américain limitant les arsenaux stratégiques, est expiré. Aucune négociation trilatérale associant la Chine n'est en vue, les parties ayant des exigences incompatibles. La conférence d'examen du TNP de 2026 s'est close sans accord pour la troisième fois consécutive.

Pourquoi l'Inde a-t-elle dépassé le Pakistan en nombre d'ogives ?

Selon le SIPRI, l'Inde possède désormais environ 190 ogives contre 170 pour le Pakistan. L'Inde a continué d'élargir son stock et de développer de nouveaux vecteurs, notamment des missiles balistiques à longue portée et des sous-marins nucléaires, dans le cadre d'une modernisation tous-azimuts de sa triade.

La guerre d'Iran risque-t-elle de déclencher une prolifération nucléaire régionale ?

Le risque est sérieux. Les frappes américano-israéliennes sur les installations nucléaires iraniennes ont mis fin à la supervision continue de l'AIEA. Riyad a réaffirmé sa volonté de se doter de l'arme nucléaire si l'Iran y accède, et un sondage cité par le SIPRI indique que 71 % des Turcs soutiennent désormais une capacité nucléaire nationale.

ISS
ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. SIPRI, « Increasing focus on nuclear weapons amid heightened escalation risks — new SIPRI Yearbook out now », SIPRI, 8 juin 2026. https://www.sipri.org/media/press-release/2026/increasing-focus-nuclear-weapons-amid-heightened-escalation-risks-new-sipri-yearbook-out-now 2

  2. Al Jazeera, « Nuclear risks rise as powers expand and modernise arsenals: SIPRI study », Al Jazeera, 8 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/8/nuclear-risks-rise-as-powers-expand-and-modernise-arsenals-study-finds 2 3 4 5

  3. Small Wars Journal, « SIPRI Yearbook 2026: Initial Summary and Commentary », Small Wars Journal by Arizona State University, 9 juin 2026. http://smallwarsjournal.com/2026/06/09/sipri-yearbook-2026-initial-summary-and-commentary/ 2

  4. SIPRI, « After New START expires, Europe needs to step up on arms control », SIPRI Commentary, 2026. https://www.sipri.org/commentary/essay/2026/after-new-start-expires-europe-needs-step-arms-control 2 3

  5. Small Wars Journal, « SIPRI Yearbook 2026: A Compounding Security Crisis », Small Wars Journal by Arizona State University, 10 juin 2026. http://smallwarsjournal.com/2026/06/10/sipri-yearbook-2026-a-compounding-security-crisis/ 2

  6. Arms Control Association, « Nuclear Weapons: What Future for Arms Control? », Arms Control Association, 2026. https://www.armscontrol.org/issue-briefs/2026-03/us-war-iran-new-and-lingering-nuclear-risks

  7. France 24, « Nuclear powers increasing deployment of warheads, SIPRI warns », France 24, 7 juin 2026. https://www.france24.com/en/europe/20260607-nuclear-powers-increasing-deployment-of-warheads-sipri-warns

  8. Defence Industry Europe, « SIPRI says nuclear-armed states are expanding and modernising arsenals as escalation risks and arms control pressures grow », defence-industry.eu, 2026. https://defence-industry.eu/sipri-says-nuclear-armed-states-are-expanding-and-modernising-arsenals-as-escalation-risks-and-arms-control-pressures-grow/

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail