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Hun Manet et la dynastie Hun

Au Cambodge, Hun Manet dirige le gouvernement depuis 2023, mais son père Hun Sen garde la main. Décryptage d'une succession dynastique sous tutelle chinoise.

15 juin 2026Lecture 6 min
Le drapeau du Cambodge devant le Palais royal de Phnom Penh, symbole de la continuité du pouvoir de la famille Hun.
Le drapeau du Cambodge devant le Palais royal de Phnom Penh, symbole de la continuité du pouvoir de la famille Hun. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Hun Manet, fils de Hun Sen, est Premier ministre depuis le 22 août 2023, première transmission dynastique du pouvoir dans le Cambodge moderne.
  2. Hun Sen, président du Sénat depuis avril 2024, demeure l'homme fort du pays et menace de reprendre la barre si son fils défaille.
  3. Le Parti du peuple cambodgien verrouille la vie politique : opposition dissoute, prisonniers politiques, déchéance de nationalité gravée dans la loi en 2025.
  4. La crise frontalière avec la Thaïlande, en 2025, a relégitimé Hun Sen sur le terrain nationaliste.
  5. Pékin reste le créancier et le protecteur de Phnom Penh, de la base navale de Ream aux infrastructures.

À Phnom Penh, le nom du Premier ministre n’a pas changé en quarante ans. Hun Sen a quitté la tête du gouvernement en août 2023, après avoir dirigé le Cambodge sans partage depuis 1985 ; à sa place s’est installé son fils aîné, Hun Manet, diplômé de West Point. La passation, présentée comme un renouvellement générationnel, est surtout une assurance-vie pour un clan : derrière le nouveau visage, l’ancien maître garde les clés.

Une succession verrouillée de longue date

Hun Manet a prêté serment le 22 août 2023, au terme d’élections sans opposition réelle1. Rien d’improvisé : Hun Sen avait désigné son fils héritier dès 2021, fait entériner ce choix par le comité central du Parti du peuple cambodgien (CPP), puis annoncé son retrait en juillet 20232. Pour près des trois quarts des Cambodgiens, il avait été le seul chef de gouvernement de leur existence1.

Surtout, la transmission s’est doublée d’une colonisation familiale de l’État. Le cadet, Hun Many, cumule la vice-primature et le ministère de la Fonction publique, tenant la bureaucratie ; le frère du milieu, Hun Manith, général trois étoiles, dirige le renseignement militaire3. Au-delà de la fratrie, une large part des ministres ont remplacé un parent, étendant l’hérédité à tout le gouvernement3.

Hun Sen, le père qui n’est jamais parti

Le départ de Hun Sen fut une illusion d’optique. Le 3 avril 2024, il s’est fait élire à la présidence du Sénat par les 62 sénateurs présents4. Le poste n’est pas honorifique : son titulaire exerce les fonctions de chef de l’État quand le roi Norodom Sihamoni est à l’étranger. Père et fils tiennent ainsi le gouvernement et la suppléance de la fonction suprême — une consolidation du pouvoir familial que les analystes jugent destinée à protéger Hun Manet4.

L’équilibre n’a guère bougé. « De l’avis de pratiquement tout responsable et analyste cambodgien, Hun Sen reste plus puissant que l’actuel Premier ministre Hun Manet », résume le Conseil des relations étrangères américain5. Resté à la tête du CPP, l’intéressé a prévenu qu’en cas de crise, il reprendrait la barre — « Si mon fils est en danger, je reviendrai comme Premier ministre »5.

La crise frontalière de 2025 lui en a offert l’occasion. Une escarmouche fin mai, qui coûta la vie à un soldat cambodgien, a rallumé un vieux contentieux de bornage hérité de la période coloniale6. Elle a d’abord frappé la Thaïlande : le 15 juin, la Première ministre Paetongtarn Shinawatra a téléphoné à Hun Sen, l’appelant « mon oncle » et critiquant sa propre armée. La fuite de l’échange a provoqué un tollé, et la Cour constitutionnelle a destitué Paetongtarn le 29 août 20257 : Hun Sen avait fait tomber un gouvernement étranger depuis son fauteuil de sénateur. Sur le terrain, l’affaire a viré au conflit armé — combats les plus violents depuis plus d’une décennie le 24 juillet, frappes aériennes thaïlandaises en décembre, plus de cent morts et un demi-million de déplacés avant un cessez-le-feu le 27 décembre 20256. Multipliant les déclarations martiales, Hun Sen s’est rendu de nouveau indispensable, l’autorité de Hun Manet s’en trouvant contestée5.

La répression comme méthode de gouvernement

La continuité dynastique repose sur un champ politique méthodiquement déserté. Le principal parti d’opposition a été dissous, son successeur — le Parti de la Bougie — écarté du scrutin de 20238. L’ancien chef de l’opposition Kem Sokha purge une peine de vingt-sept ans prononcée en 2023 pour une « trahison » aux contours politiques ; gracié depuis, il reste interdit d’activité partisane et de sortie du territoire8. En novembre 2025, Human Rights Watch dénombrait 88 prisonniers politiques, après une vague d’arrestations en septembre8. La répression franchit même les frontières : le 7 janvier 2025, l’ex-député Lim Kimya, 74 ans, a été abattu en pleine rue à Bangkok par un ancien militaire thaïlandais condamné depuis pour ce meurtre, que ses proches qualifient d’assassinat politique et dont Hun Manet a nié toute responsabilité9.

L’arme la plus récente est législative. Après un amendement constitutionnel adopté le 11 juillet 2025, le Parlement a voté le 25 août, par ses 120 députés présents, une loi autorisant la déchéance de la nationalité khmère10. Le ministre de l’Intérieur a juré qu’elle ne viserait que « les traîtres »10 — un mot dont Human Rights Watch rappelle qu’il sert de longue date à frapper les critiques du régime, dénonçant une privation arbitraire de nationalité contraire au droit international8.

La Chine, premier créancier et protecteur

Cette architecture clanique tient debout grâce à un protecteur extérieur : la Chine. Pékin est le premier bailleur et créancier du Cambodge, pesant plus d’un tiers des investissements étrangers du royaume11. Le symbole le plus tangible est militaire : la base navale de Ream, modernisée sur fonds chinois, a rouvert en avril 2025 sous la présidence de Hun Manet et le regard inquiet de Washington12. La montée en puissance de l’armée chinoise trouve là un point d’appui indochinois, au cœur de la rivalité qui structure l’Indo-Pacifique.

Pékin habille cette dépendance d’un récit chaleureux. Lors de la visite d’État de Xi Jinping, le 17 avril 2025, les médias officiels chinois ont célébré une « amitié à toute épreuve » entre « amis d’acier », Hun Manet promettant de la perpétuer13. Selon Global Times, quotidien dont la ligne reflète celle de Pékin, ce partenariat « produit constamment » des bénéfices mutuels13 — formule qui tait l’asymétrie d’un pays-atelier suspendu aux capitaux chinois. La tutelle vaut assurance : sous le feu des critiques occidentales sur les droits humains, Phnom Penh compte sur le veto et les financements de son voisin. Quand d’autres États de la région, tels le Vietnam, louvoient face à Pékin, le Cambodge a choisi l’alignement.

Une dépendance économique à double tranchant

La dépendance a toutefois un revers. En avril 2025, le gouvernement américain a frappé les produits cambodgiens de droits de douane de 49 % — les plus élevés infligés à un pays — avant de les ramener à 19 %14. Or les exportations vers les États-Unis pèsent environ un tiers des ventes du royaume, et le textile, la chaussure et la bagagerie ont totalisé 15,5 milliards de dollars en 20251415. Ce secteur, largement aux mains d’investisseurs chinois mais nourri par le débouché américain, enferme Phnom Penh dans un grand écart inconfortable.

L’incertitude porte sur l’après-Hun Sen. Hun Manet a hérité du titre, de frères bien placés et d’un parti sans rival, mais pas encore de l’autorité de son père — la crise thaïlandaise l’a montré. La première transmission a réussi tant que Hun Sen reste là pour l’encadrer ; le risque, à terme, tient à une autorité non encore consolidée et à une succession qui ne sera réellement testée qu’à la disparition du fondateur, quand Hun Manet devra gouverner seul.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui dirige réellement le Cambodge depuis 2023 ?

Hun Manet est officiellement Premier ministre depuis le 22 août 2023, mais son père Hun Sen, président du Sénat et du Parti du peuple cambodgien, reste l'autorité suprême. Analystes et responsables s'accordent : Hun Sen demeure plus puissant que son fils.

Pourquoi Hun Sen est-il devenu président du Sénat ?

Élu à ce poste le 3 avril 2024, Hun Sen y exerce les fonctions de chef de l'État quand le roi est à l'étranger. Ses détracteurs y voient un dispositif destiné à protéger son fils et à verrouiller le contrôle de la famille sur l'appareil.

Qu'est-ce que la loi cambodgienne sur la déchéance de nationalité ?

Après un amendement constitutionnel du 11 juillet 2025, le Parlement a voté le 25 août 2025 une loi permettant de retirer la citoyenneté khmère. Les ONG redoutent un usage contre les opposants, accusés de « trahison » par le pouvoir.

Quel est le poids de la Chine au Cambodge ?

Pékin est le premier créancier et bailleur de Phnom Penh, pèse plus d'un tiers des investissements étrangers et a financé la modernisation de la base navale de Ream. Hun Manet a réservé sa première visite officielle à la Chine en 2023.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Cambodia parliament elects Hun Sen’s son, Hun Manet, as new PM », Al Jazeera, 22 août 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/8/22/cambodian-parliamentarians-elect-hun-sens-son-hun-manet-as-new-pm 2

  2. Encyclopædia Britannica, « Hun Manet | Prime Minister of Cambodia », Britannica, 2025. https://www.britannica.com/biography/Hun-Manet

  3. Bangkok Post, « Family matters in new Cambodian government », Bangkok Post, 2023. https://www.bangkokpost.com/world/2627198/family-matters-in-new-cambodian-government 2

  4. Radio Free Asia, « Hun Sen elected president of Cambodian Senate », RFA, 4 avril 2024. https://www.rfa.org/english/news/cambodia/senate-04042024101326.html 2

  5. Joshua Kurlantzick, « Thai-Cambodian Border Clashes Help Revive Hun Sen’s Power », Council on Foreign Relations, 2025. https://www.cfr.org/blog/thai-cambodian-border-clashes-help-revive-hun-sens-power 2 3

  6. Al Jazeera, « Thailand and Cambodia agree on ceasefire to end weeks of deadly fighting », Al Jazeera, 27 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/27/thailand-and-cambodia-agree-on-ceasefire-cambodia-defence-ministry-says 2

  7. NPR, « Thai court dismisses prime minister over compromising phone call with Cambodian leader », NPR, 29 août 2025. https://www.npr.org/2025/08/29/nx-s1-5521908/thai-court-dismisses-prime-minister-compromising-phone-call-cambodia

  8. Human Rights Watch, « World Report 2026: Cambodia », HRW, 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/cambodia 2 3 4

  9. Al Jazeera, « Cambodian former opposition politician’s killer jailed for life in Thailand », Al Jazeera, 3 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/3/cambodian-former-opposition-politicians-killer-jailed-for-life-in-thailand

  10. The Diplomat, « Cambodian Lawmakers Approve Legal Changes Allowing Revocation of Citizenship », The Diplomat, août 2025. https://thediplomat.com/2025/08/cambodian-lawmakers-approve-legal-changes-allowing-revocation-of-citizenship/ 2

  11. The Diplomat, « How China is Shaping Cambodia’s Economic Future Through Infrastructure Development », The Diplomat, octobre 2025. https://thediplomat.com/2025/10/how-china-is-shaping-cambodias-economic-future-through-infrastructure-development/

  12. NPR, « Cambodia finishes expansion of main naval base, largely funded by China », NPR, 7 avril 2025. https://www.npr.org/2025/04/07/nx-s1-5354692/cambodia-finishes-expansion-of-main-naval-base-largely-funded-by-china

  13. Global Times, « China-Cambodia ‘ironclad friendship’ consistently delivers », Global Times, avril 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202504/1332327.shtml 2

  14. Sok Chan, « Economic Impacts of the United States Tariff on Cambodia », Cambodia Development Resource Institute, 2025. https://cdri.org.kh/publication/economic-impacts-of-the-united-states-tariff-on-cambodia 2

  15. Cambodia Investment Review, « Cambodia’s Garment, Footwear and Travel Goods Exports Hit $15.5 Billion in 2025 », Cambodia Investment Review, 23 janvier 2026. https://cambodiainvestmentreview.com/2026/01/23/cambodias-garment-footwear-and-travel-goods-exports-hit-15-5-billion-in-2025-as-regional-trade-drives-growth/

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