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L'héritage contesté de Rodrigo Chaves

Populaire mais visé par deux demandes de levée d'immunité, Rodrigo Chaves quitte la présidence du Costa Rica pour mieux y rester. Récit d'un bilan clivant.

15 juin 2026Lecture 6 min
Le bâtiment de l'Assemblée législative du Costa Rica à San José sous un ciel chargé, symbole de la tension entre la présidence et les institutions.
Le bâtiment de l'Assemblée législative du Costa Rica à San José sous un ciel chargé, symbole de la tension entre la présidence et les institutions. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Rodrigo Chaves quitte la présidence avec près de 60 % d'opinions favorables, mais sous le coup de deux accusations distinctes.
  2. L'Assemblée législative a refusé par deux fois, en septembre puis en décembre 2025, de lever son immunité.
  3. Sa dauphine Laura Fernández a remporté la présidentielle dès le premier tour, le 1er février 2026.
  4. Nommé ministre de la Présidence et des Finances, Chaves conserve le pouvoir — et son immunité — sous le gouvernement Fernández.
  5. Insécurité record et tentation du « modèle Bukele » fragilisent le mythe du Costa Rica, démocratie sans armée depuis 1948.

Un président qui s’en va sans vraiment partir. Le 8 mai 2026, Rodrigo Chaves Robles a remis l’écharpe présidentielle à sa dauphine Laura Fernández — pour réapparaître aussitôt en ministre de la Présidence et des Finances de son propre successeur. Crédité de près de 60 % d’opinions favorables, l’ancien cadre de la Banque mondiale quitte le pouvoir auréolé d’une popularité rare en Amérique latine1. Mais il laisse derrière lui un pays divisé : deux accusations pénales pendantes, des institutions en tension et une violence inédite dans ce qui fut longtemps la démocratie la plus stable de l’isthme.

Un outsider contre tout l’appareil d’État

Élu en avril 2022 par surprise, Chaves est arrivé en se présentant comme l’homme venu remettre de l’ordre — un profil souvent comparé à celui de Donald Trump : un étranger au sérail, de retour après trois décennies passées à l’étranger2. Le problème : son mouvement ne disposait que de dix sièges sur les cinquante-sept de l’Assemblée législative. Faute de majorité, il a gouverné par la rhétorique, transformant chaque conflit institutionnel en bataille rangée.

La presse en a fait les frais la première. Lors de ses conférences hebdomadaires, le chef de l’État a multiplié les invectives, traitant les journalistes critiques de « presse pourrie ». La Commission interaméricaine des droits de l’homme s’est inquiétée d’attaques directes contre des reporters au sein même de la Maison présidentielle, et le Costa Rica a reculé de la 26ᵉ à la 36ᵉ place du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières en 20253. En juin 2025, la Chambre constitutionnelle a donné raison à des journalistes muselés en plein point de presse, jugeant que le pouvoir avait étouffé leur liberté d’informer4.

Le conflit s’est ensuite étendu à toutes les contre-forces : Cour suprême, ministère public, Contraloría (Cour des comptes) et tribunal électoral. Pour ses détracteurs, ce style relève d’une dérive autoritaire. L’agence d’État cubaine Prensa Latina, dont la ligne épouse celle de La Havane, le qualifiait dès le printemps 2025 de « grand charlatan costaricien » — une lecture militante à manier avec prudence, mais qui rejoint le diagnostic plus mesuré d’analystes occidentaux : le Costa Rica n’est « pas une exception, mais un signal d’alarme »5.

Deux votes d’immunité, deux échecs à quelques voix

Le cœur du contentieux tient en une affaire de contrat public. Selon le procureur général, Chaves aurait exigé d’un prestataire qu’il détourne des fonds à des fins personnelles. En 2022, un marché de communication de 405 800 dollars financé par la Banque centraméricaine d’intégration économique (BCIE) fut attribué à la société RMC La Productora, propriété de Christian Bulgarelli. Ce dernier, devenu témoin repenti, a reconnu avoir versé 32 000 dollars à un proche du président, Federico Cruz dit « Choreco », en échange du contrat6. En juillet 2025, par quinze voix contre sept, la Cour suprême a transmis au Parlement une accusation de concussion — du jamais-vu pour un président costaricien en exercice6.

Vint alors l’épreuve du vote. Lever l’immunité présidentielle exige une majorité des deux tiers, soit trente-huit députés sur cinquante-sept. Le 23 septembre 2025, trente-quatre élus l’ont voté : il en manquait quatre7. Un second front s’est ouvert sur un autre terrain. Le Tribunal suprême électoral (TSE) accusait Chaves de « belligérance politique » — l’usage de la fonction et de fonds publics pour peser sur la campagne de 2026, ce qu’interdit la loi aux titulaires de charges. Le 16 décembre 2025, le verdict fut presque identique : trente-cinq voix pour, trois de moins que le seuil8. Visé par deux accusations distinctes, Chaves conservait ainsi son immunité, et aucun procès ne pouvait s’ouvrir.

Un pays longtemps épargné, rattrapé par le narcotrafic

Pendant ce temps, le mythe costaricien s’effritait sur le terrain de la sécurité. Le pays sans armée depuis le 1er décembre 1948 — quand José Figueres Ferrer abolit l’institution militaire, choix gravé dans la Constitution de 1949 et financement réorienté vers l’école et la santé — découvre la violence des trafics. Le Costa Rica est devenu un point de transit majeur de la cocaïne vers les États-Unis : autour du port de Moín, à Limón, des organisations criminelles se disputent les routes d’exportation par conteneurs, avec l’appui de cartels mexicains et du Clan del Golfo colombien9.

Les chiffres disent l’ampleur du choc. Le pays a clos 2025 sur 872 homicides, soit 16,4 pour 100 000 habitants, après une année 2023 record qui avait franchi le seuil des 900 morts10. Au total, plus de 3 000 personnes ont été tuées sous le mandat de Chaves11. La sécurité a logiquement dominé la campagne présidentielle.

Face à cette poussée, le président sortant a regardé vers le nord. En décembre 2025, il s’est rendu au Salvador pour visiter la méga-prison CECOT et signer avec Nayib Bukele un pacte baptisé « Bouclier des Amériques », censé transférer au Costa Rica les méthodes salvadoriennes contre les gangs ; un centre de haute sécurité inspiré du CECOT, le CACCO, doit sortir de terre à Alajuela12. Cette « bukélisation » assumée nourrit les craintes : un pays fier de son État de droit flirte-t-il avec le modèle autoritaire de son voisin ? Le débat traverse toute la région, du Honduras au Nicaragua voisin, où Washington avance ses pions.

Un legs ambigu pour l’Amérique centrale

Le 1er février 2026, les urnes ont tranché en faveur de la continuité. Laura Fernández, politologue de 39 ans, ancienne ministre de la Planification puis de la Présidence sous Chaves, l’a emporté dès le premier tour avec 48,3 % des suffrages, loin devant l’économiste Álvaro Ramos (33,4 %) du Parti de libération nationale13. Son parti, Pueblo Soberano, a même décroché trente et un des cinquante-sept sièges du Parlement — la majorité absolue qui avait tant manqué à son mentor. Deuxième femme à diriger le pays après Laura Chinchilla, elle a promis de poursuivre la ligne sécuritaire de son prédécesseur14.

Reste la manœuvre la plus audacieuse. Trois jours avant l’investiture, Fernández a nommé Chaves ministre de la Présidence et des Finances, et coordinateur du cabinet économique. Le poste lui confère un pouvoir considérable sur la stratégie politique, le budget et les relations avec l’Assemblée. Surtout, il prolonge son immunité : le fuero ministériel reprend le relais de la protection présidentielle, qui devait expirer le 8 mai15. Quatorze hauts responsables du gouvernement sortant ont d’ailleurs été reconduits, signe d’une continuité quasi totale.

Au-delà des frontières costariciennes, l’épisode résonne. Dans un sous-continent où l’on observe la projection croissante de la Chine comme celle de la Russie, et où la diplomatie brésilienne tente d’amortir les crises régionales, le Costa Rica passait pour l’exception démocratique stable. Le test décisif viendra de l’Assemblée : une troisième demande de levée d’immunité qui prospérerait, ou une prise de distance de Fernández à l’égard de son mentor, dirait si l’héritage de Chaves aura été un épisode populiste isolé ou une rupture durable dans la trajectoire démocratique du pays.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Rodrigo Chaves a-t-il été condamné pour corruption ?

Non. Le procureur général l'a accusé de concussion dans l'affaire des fonds du BCIE, et la Cour suprême a demandé la levée de son immunité. Mais l'Assemblée législative l'a refusée à deux reprises en 2025 : aucun procès n'a pu s'ouvrir tant qu'il reste protégé.

Qui a succédé à Rodrigo Chaves à la présidence ?

Laura Fernández, ancienne ministre de Chaves et candidate du parti Pueblo Soberano, a gagné dès le premier tour le 1er février 2026 avec 48,3 % des voix. Investie le 8 mai 2026, elle est la deuxième femme à présider le Costa Rica après Laura Chinchilla.

Pourquoi le Costa Rica n'a-t-il pas d'armée ?

Au sortir de la guerre civile de 1948, José Figueres Ferrer abolit l'armée le 1er décembre 1948, décision inscrite dans la Constitution de 1949. Les économies furent réorientées vers l'éducation et la santé, fondant la réputation d'oasis démocratique du pays.

Comment Chaves conserve-t-il le pouvoir après la fin de son mandat ?

Laura Fernández l'a nommé ministre de la Présidence et des Finances, et coordinateur du cabinet économique. Ce poste, inédit pour un président sortant, lui conserve l'immunité ministérielle et un contrôle direct sur la stratégie politique et le budget.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Bill Chappell, « Costa Rica elects populist conservative Laura Fernández as president », NPR, 2 février 2026. https://www.npr.org/2026/02/02/g-s1-108418/costa-rica-election-laura-fernandez-wins

  2. Mary Speck, « Costa Rica’s New Populist President Could Be a Lesson in Democracy—or a Worrying Trend », Carnegie Endowment for International Peace, mai 2022. https://carnegieendowment.org/posts/2022/05/costa-ricas-new-populist-president-could-be-a-lesson-in-democracyor-a-worrying-trend?lang=en

  3. Tico Times, « Costa Rica Press Freedom Under Threat as Chaves Targets Journalists, Report Says », The Tico Times, 5 avril 2025. https://ticotimes.net/2025/04/05/costa-rica-press-freedom-under-threat-as-chaves-targets-journalists-report-says

  4. Tico Times, « Costa Rica’s Court Defends Journalists Against Presidential Overreach », The Tico Times, 5 juin 2025. https://ticotimes.net/2025/06/05/costa-ricas-court-defends-journalists-against-presidential-overreach

  5. IPS Journal, « Costa Rica is not an outlier, but a warning sign », IPS Journal, 2026. https://www.ips-journal.eu/topics/democracy-and-society/costa-rica-8837/

  6. Teletica, « Productor pagó $32 mil del contrato con BCIE a exasesor de Chaves, dice Fiscalía », Teletica, 2025. https://www.teletica.com/politica/productor-pago-32-mil-del-contrato-con-bcie-a-exasesor-de-chaves-dice-fiscalia_382302 ; Tico Times, « Costa Rica AG Seeks to Lift Chaves Immunity in Contract Scandal », The Tico Times, 7 avril 2025. https://ticotimes.net/2025/04/07/costa-rica-ag-seeks-to-lift-chaves-immunity-in-contract-scandal 2

  7. Eric Martin, « Costa Rica President Chaves Survives Vote to Strip His Immunity », Bloomberg, 23 septembre 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-09-23/costa-rica-president-chaves-survives-vote-to-strip-his-immunity

  8. AFP, « Costa Rican president survives second Congress immunity vote », France 24, 16 décembre 2025. https://www.france24.com/en/live-news/20251216-costa-rican-president-survives-second-congress-immunity-vote

  9. Global Initiative Against Transnational Organized Crime, « Costa Rica — Organized Crime Index 2025 », ocindex.net, 2025. https://ocindex.net/assets/downloads/2025/english/ocindex_profile_costa_rica_2025.pdf

  10. InSight Crime, « InSight Crime’s 2025 Homicide Round-Up », InSight Crime, 2026. https://insightcrime.org/news/insight-crime-2025-homicide-round-up/

  11. Tico Times, « Costa Rica Surpasses 3,000 Homicides Under President Chaves », The Tico Times, 23 décembre 2025. https://ticotimes.net/2025/12/23/costa-rica-surpasses-3000-homicides-under-president-chaves

  12. Tico Times, « Costa Rica Joins El Salvador in New Security Pact Against Organized Crime », The Tico Times, 12 décembre 2025. https://ticotimes.net/2025/12/12/costa-rica-joins-el-salvador-in-new-security-pact-against-organized-crime

  13. ABC News, « Conservative populist Laura Fernández wins Costa Rican presidency, preliminary results show », ABC News, 1er février 2026. https://abcnews.go.com/International/wireStory/preliminary-partial-results-put-costa-rican-presidents-handpicked-129769818

  14. Al Jazeera, « Laura Fernandez sworn in as Costa Rica’s new president », Al Jazeera, 8 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/8/laura-fernandez-sworn-in-as-costa-ricas-new-president

  15. Tico Times, « Costa Rica’s Laura Fernández Names Rodrigo Chaves Minister of Presidency », The Tico Times, 5 mai 2026. https://ticotimes.net/2026/05/05/costa-ricas-laura-fernandez-names-rodrigo-chaves-minister-of-presidency

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