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L'insurrection des Fano en Amhara : la fédération éthiopienne en miettes

Désarmement, milices Fano, drones et état d'urgence : comment l'insurrection en Amhara et la guerre larvée en Oromia fissurent la fédération éthiopienne.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Combattants de la milice Fano en armes dans les hautes terres de la région Amhara, en Éthiopie, sur fond de paysage rural.
Combattants de la milice Fano en armes dans les hautes terres de la région Amhara, en Éthiopie, sur fond de paysage rural. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Né du désarmement des forces spéciales régionales en avril 2023, le soulèvement des milices Fano en Amhara s'est mué en insurrection de basse intensité contre le pouvoir fédéral d'Abiy Ahmed.
  2. Deux ans de combats ont fait plus de 9 000 morts selon l'ACLED, déscolarisé plus de 4 millions d'enfants et installé un usage massif des drones armés contre des civils, documenté par Amnesty International et l'ONU.
  3. Un accord de paix « permanent » signé le 4 décembre 2025 avec une seule faction Fano laisse intacte la mosaïque éclatée des autres groupes, sans commandement unifié.
  4. En Oromia, l'Armée de libération oromo poursuit une guérilla parallèle : l'Éthiopie affronte simultanément plusieurs foyers armés sur son propre sol.
  5. Le scrutin du 1er juin 2026, remporté d'avance par le parti d'Abiy Ahmed, n'a pu se tenir dans plusieurs circonscriptions d'Amhara et au Tigré, signe d'une fédération qui se défait par les marges.

À l’aube du 30 janvier 2024, veille de la fête de Sainte-Marie, des soldats de l’armée fédérale éthiopienne ont raflé des hommes dans leurs maisons, leurs boutiques et les rues de Merawi, petite ville des hautes terres de l’Amhara. Plus de cinquante d’entre eux ont été abattus sur place ; les images vérifiées par Amnesty International montraient vingt-deux corps gisant sur l’artère principale1. Merawi venait d’être reprise à la milice Fano. La scène, devenue un symbole, dit l’essentiel d’une guerre que l’Éthiopie ne nomme pas : sur son propre territoire, l’État affronte désormais ses anciens alliés, et la fédération censée tenir le pays se fissure de l’intérieur.

Du désarmement à la rébellion : l’étincelle d’avril 2023

L’insurrection a une date de naissance précise. En avril 2023, le pouvoir fédéral annonce le démantèlement des forces spéciales régionales, ces puissants corps armés que chaque région éthiopienne avait constitués. Officiellement, il s’agit d’unifier l’appareil militaire national. Dans l’Amhara, la mesure est reçue comme une provocation : désarmer les forces amharas alors que des litiges territoriaux restent ouverts revient, pour beaucoup, à exposer la région à ses voisins2.

Le grief n’est pas neuf. Pendant la guerre du Tigré, de 2020 à 2022, des combattants Fano avaient pris les armes aux côtés de l’armée fédérale et repris le Welkait et l’ouest du Tigré, des zones administrativement tigréennes mais peuplées d’Amharas qui réclament leur rattachement2. L’accord de paix de Pretoria, fin 2022, a mis fin à cette guerre en écartant les milices amharas de la table des négociations et en laissant le statut de ces territoires dans le flou. Les Amharas se sont sentis trahis. Lorsque, quelques mois plus tard, Addis-Abeba a voulu les désarmer et a multiplié les arrestations de militants, de journalistes et d’opposants critiques de la réconciliation avec l’ancien ennemi tigréen, l’étincelle a pris3.

Les premiers heurts d’avril 2023 dégénèrent en insurrection ouverte dès le mois d’août, quand les Fano lancent une offensive pour s’emparer des grandes villes de la région. Le 4 août 2023, le pouvoir décrète l’état d’urgence pour six mois, prolongé ensuite, officiellement levé en juin 2024 — même si des couvre-feux de fait subsistent dans des villes comme Bahir Dar, capitale régionale2.

Qui sont les Fano : une force éclatée sans tête

Le mot « Fano » remonte loin dans l’imaginaire éthiopien. Il désigne les combattants volontaires qui, dans les années 1930, résistèrent à l’occupation italienne sous Hailé Sélassié. Au fil des crises, ces milices d’autodéfense ressurgissent comme protectrices de la communauté amhara. Réactivées en 2016 comme mouvement de protestation, elles se sont muées en groupe armé revendiquant la défense des terres et des intérêts amharas4.

Leur force est aussi leur faiblesse : il n’existe pas un Fano, mais des Fano. Le mouvement est une nébuleuse de factions sans commandement central ni chaîne hiérarchique unique, aux objectifs hétérogènes — depuis la simple protection des intérêts amharas jusqu’au renversement du pouvoir fédéral, en passant par une refonte de la Constitution4. Cette dispersion empêche une victoire décisive, mais la rend impossible à décapiter.

Sur le terrain, l’insurrection s’est enracinée. Selon des observateurs cités par la presse spécialisée, les Fano contrôleraient jusqu’à 80 % des campagnes de l’Amhara, opérant surtout hors des grands centres urbains et ne tenant que brièvement les villes ou les routes5. Renforcés par des déserteurs des forces paramilitaires et solidement ancrés dans leurs communautés, ils livrent à l’armée fédérale une guerre d’usure que celle-ci peine à clore — une asymétrie qui rappelle l’enracinement des insurrections du Sahel et d’Afrique de l’Ouest. C’est précisément ce que redoutait l’International Crisis Group : même si les forces gouvernementales repoussent les assauts, elles affrontent un combat épuisant pour déraciner des insurgés disposant d’appuis locaux puissants5.

Drones, exécutions et impunité : le coût humain

Faute de pouvoir tenir le terrain, l’Éthiopie a misé sur la puissance de feu aérienne. Depuis le début des opérations militaires en août 2023, plus de cent frappes de drones armés ont été menées dans la région, tuant plus de 1 200 civils selon une étude reprise par plusieurs médias6. Les épisodes se succèdent : en février 2025, une frappe sur un camion transportant des civils en Amhara aurait fait au moins trente morts ; en avril, plus de cent vingt personnes auraient péri dans des frappes, après l’exécution de civils lors d’opérations maison par maison6.

Le bilan global donne le vertige. L’ACLED, qui documente les violences politiques dans le monde, a recensé 9 096 morts — combattants et civils confondus — en Amhara entre le 1er avril 2023 et le 30 avril 20255. La guerre a déscolarisé plus de quatre millions d’enfants et fermé des milliers d’écoles, désorganisé l’agriculture et le commerce, fait fuir les soignants5. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme accuse les forces gouvernementales d’exécutions extrajudiciaires, de violences sexuelles et de torture ; Human Rights Watch documente des crimes de guerre commis par les deux camps7.

Surtout, l’impunité est totale. Après la tuerie de Merawi, les autorités fédérales ont affirmé, dès le 1er février 2024, que des mesures de responsabilisation avaient « déjà » été prises — une formule qui ferme la porte à toute enquête nationale, dénonce Amnesty International1. Pour l’organisation, ces faits relèvent du crime de guerre de meurtre et appellent une enquête indépendante.

Deux récits qui s’affrontent : « forces extrémistes » contre « résistance »

Le conflit se joue aussi dans les mots. Pour le pouvoir fédéral et ses médias d’État, il n’y a pas d’insurrection mais une opération de maintien de l’ordre. Dès 2023, le ministre du Service de communication du gouvernement, Legesse Tullu, qualifiait les Fano de « forces extrémistes illégales organisées » cherchant à renverser par les armes un gouvernement régional « constitué constitutionnellement », accusées de pillages massifs et de blocage des routes8. La chaîne d’État Fana Broadcasting Corporate relaie cette grammaire de la légalité et de la « paix prioritaire », tout comme l’agence officielle ENA, qui annonce les redditions de chefs Fano et vante une région « en marche vers la paix et le développement »8.

À l’opposé, les voix amharas et la presse de la diaspora décrivent une « résistance » populaire face à un pouvoir accusé de dérive autoritaire. Des titres proches de cette sensibilité, comme Borkena ou le Ethiopian Tribune, parlent de « guerre de drones » et d’« exécutions extrajudiciaires » et présentent le scrutin de 2026 comme un « couronnement déguisé en bulletin de vote »9. Ces sources, militantes, doivent être lues comme telles ; mais leur dénonciation des frappes recoupe les constats d’Amnesty International et de l’ONU. Entre la communication officielle, qui nie l’existence d’une guerre, et un récit diasporique parfois inflammable, les organisations de référence offrent le seul terrain factuel solide : il y a bien un conflit armé prolongé, et des civils en paient le prix.

Amhara, Oromia, Tigré : la fédération qui se défait par les marges

L’Amhara n’est pas un cas isolé. À quelques centaines de kilomètres, dans la vaste région oromo, l’Armée de libération oromo (OLA) mène depuis 2018 une guérilla parallèle. La Corne de l’Afrique rejoint ainsi la liste des foyers de tensions qui traversent l’Afrique subsaharienne. Entre 2024 et 2025, l’ACLED y a recensé 600 épisodes de violences contre les civils, pour 1 293 morts ; le Comité international de la Croix-Rouge décrit un impact « dévastateur » sur des communautés rurales coupées de tout secours10. Cet émiettement sécuritaire affaiblit aussi le rôle de rempart régional de l’Éthiopie face à la poussée jihadiste sur le continent. Comme dans l’Amhara, le pouvoir a signé fin 2025 un accord avec une faction dissidente, tandis que l’OLA principale dénonçait de prétendues négociations secrètes10. Le Tigré, lui, reste sous tension après la guerre de 2020-2022, et n’a pas voté en 2026.

Cette simultanéité de foyers armés ramène à la question de fond : le fédéralisme ethnique. Adopté en 1995, ce système découpe l’Éthiopie en régions définies par l’ethnie, dotées de larges pouvoirs et, sur le papier, d’un droit de sécession. Arrivé au pouvoir en 2018, Abiy Ahmed a dissous l’ancienne coalition au profit de son Parti de la prospérité, promettant de dépasser ces clivages au nom d’une identité nationale unifiée. Mais nombre d’analystes lient précisément les guerres du Tigré, de l’Amhara et de l’Oromia à cette poussée centralisatrice, vécue par les nationalités comme une menace existentielle11. Le Parti de la prospérité, censé incarner le dépassement, est devenu pour ses détracteurs un instrument de consolidation du pouvoir et de répression11.

Un scrutin sans suspense sur une carte trouée

Le 1er juin 2026, plus de cinquante millions d’Éthiopiens étaient appelés aux urnes pour des élections législatives et régionales. L’issue ne faisait aucun doute : le Parti de la prospérité d’Abiy Ahmed était attendu en vainqueur écrasant, fort d’un bilan économique vantant une croissance supérieure à 10 % et une opposition divisée12. Plusieurs partis ont rapporté qu’il leur était impossible d’organiser des meetings, faute de sécurité ou en raison de restrictions des autorités12.

La géographie du vote en dit long sur l’état du pays. Dans l’Amhara, où les Fano avaient menacé de perturber le scrutin et, selon un candidat de l’opposition, intimidaient candidats et partisans « jusqu’à la menace de mort », le vote n’a pu se tenir dans au moins huit des cent trente-huit circonscriptions12. Au Tigré, la commission électorale a invoqué des « conditions défavorables » pour ne pas organiser le scrutin12. Une élection remportée d’avance, sur une carte trouée par les guerres internes : l’image résume le paradoxe d’un État qui revendique sa stabilité tout en perdant le contrôle de pans entiers de son territoire — une dynamique qui n’est pas sans écho avec l’évolution des conflits ailleurs en Afrique.

Ce que l’accord de décembre n’a pas réglé

Le 4 décembre 2025, à Addis-Abeba, l’État régional Amhara et l’Organisation populaire Fano-Amhara (AFPO) ont signé un accord de paix qualifié de « permanent », sous le parrainage de l’Union africaine et de l’organisation régionale IGAD. C’est le premier accord formel depuis le déclenchement du conflit, plus de deux ans plus tôt, et l’Union africaine y a salué une « avancée majeure »13. La chaîne d’État a immédiatement mis en avant l’événement comme la preuve de la réussite de l’« option de la paix »8.

Mais l’AFPO n’est qu’une faction parmi d’autres. Faute de Fano unifié pour s’asseoir à la table, négocier groupe par groupe offre peu de garanties de paix durable, avertissait déjà l’ACLED5. Les analystes le répètent : un accord avec une seule composante ne désamorce pas le conflit dans toute la région, et restera lettre morte tant que le pouvoir n’aura pas affronté les griefs politiques, sécuritaires et de gouvernance qui ont nourri le soulèvement13. Le signal à surveiller n’est donc pas la signature suivante, mais la capacité — ou l’incapacité — d’Addis-Abeba à convertir une mosaïque de trêves locales en un règlement national. À défaut, l’Éthiopie risque de rester ce qu’elle est devenue : une fédération qui ne se défait pas d’un coup, mais s’effiloche, région après région, par ses marges les plus disputées.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui sont les Fano ?

Les Fano sont des milices d'autodéfense de la communauté amhara, héritières des combattants volontaires qui résistèrent à l'occupation italienne dans les années 1930. Réactivées dès 2016, elles ont combattu aux côtés du pouvoir fédéral au Tigré avant de se retourner contre lui en 2023.

Pourquoi les Fano se sont-ils soulevés contre Addis-Abeba ?

Le soulèvement a éclaté en avril 2023 quand l'Éthiopie a décidé de dissoudre les forces spéciales régionales. Les Amharas y ont vu une tentative de les désarmer alors que des litiges territoriaux, notamment sur le Welkait, restaient en suspens. La répression des opposants amharas a fait le reste.

Qu'est-ce que le fédéralisme ethnique éthiopien ?

Adopté en 1995, il découpe l'Éthiopie en régions définies par l'appartenance ethnique, chacune dotée de larges pouvoirs, voire d'un droit constitutionnel de sécession. Ce système, censé apaiser les rivalités, est accusé d'institutionnaliser les fractures qui alimentent aujourd'hui les conflits internes.

L'accord de paix de décembre 2025 met-il fin au conflit ?

Non. Signé le 4 décembre 2025, il n'engage qu'une seule faction, l'Organisation populaire Fano-Amhara. Les autres groupes, dépourvus de commandement commun, n'y sont pas parties. Les analystes jugent sa portée limitée tant que les griefs politiques de fond ne sont pas traités.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Amnesty International, « Ethiopia: Merawi killings should be independently investigated », Amnesty International, 12 avril 2024. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2024/04/ethiopia-merawi-killings-should-be-independently-investigated/ 2

  2. The Conversation, « Ethiopia’s civil war: what’s behind the Amhara rebellion? », The Conversation, 2025. https://theconversation.com/ethiopias-civil-war-whats-behind-the-amhara-rebellion-252425 2 3

  3. The New Humanitarian, « Who is Fano? Inside Ethiopia’s Amhara rebellion », The New Humanitarian, 12 novembre 2024. https://www.thenewhumanitarian.org/news-feature/2024/11/12/who-fano-inside-ethiopia-amhara-rebellion

  4. World Politics Review, « In Ethiopia, a Slow-Burning Insurgency Takes a Dire Humanitarian Toll », World Politics Review, 2025. https://www.worldpoliticsreview.com/ethiopia-amhara-fano-insurgency/ 2

  5. ACLED, « Fact Sheet: Crisis in Ethiopia’s Amhara Region », ACLED, 2025. https://acleddata.com/brief/fact-sheet-crisis-ethiopias-amhara-region 2 3 4 5

  6. The New Humanitarian, « ‘Horrific’ civilian toll as Ethiopia turns to combat drones », The New Humanitarian, 5 mars 2024. https://www.thenewhumanitarian.org/feature/2024/03/05/horrific-civilian-toll-ethiopia-combat-drones-local-insurgencies 2

  7. Human Rights Watch, « World Report 2026: Ethiopia », Human Rights Watch, 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/ethiopia

  8. ENA, « Amhara Regional Government and Amhara Fano Popular Organization Sign Permanent Peace Agreement », Ethiopian News Agency, 4 décembre 2025. https://www.ena.et/web/eng/w/eng_7850523 2 3

  9. Borkena, « Ethiopia’s June 1, 2026 Election Is Not Democracy. It Is a Coronation Dressed in Ballot Paper », Borkena, 31 mai 2026. https://borkena.com/2026/05/31/ethiopias-june-12026-election-is-not-democracy-it-is-a-coronation-dressed-in-ballot-paper/

  10. The Defense Post, « Civilians Face ‘Devastating’ Impact of Ethiopia’s Oromia Conflict: ICRC », The Defense Post, 31 juillet 2025. https://thedefensepost.com/2025/07/31/civilians-ethiopia-oromia-conflict/ 2

  11. CNN, « Ethiopia’s PM won a Nobel Peace Prize, stoked a civil war — and is set for re-election », CNN, 31 mai 2026. https://www.cnn.com/2026/05/31/africa/ethiopia-election-abiy-division-intl 2

  12. Al Jazeera, « Ethiopia holds elections with PM Abiy’s party expected to dominate », Al Jazeera, 1er juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/1/ethiopia-holds-elections-with-pm-abiys-party-expected-to-dominate 2 3 4

  13. African Union, « African Union Hails Landmark Peace Agreement in Ethiopia, Welcomes Signing Between Amhara Region and FANO-AFPO », African Union, 4 décembre 2025. https://au.int/en/pressreleases/20251204/au-hails-landmark-peace-agreement-ethiopia 2

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