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Le corridor du nickel : comment l'Indonésie et les Philippines veulent contrôler les minéraux critiques de la transition énergétique

L'Indonésie et les Philippines ont formalisé un « corridor du nickel » réunissant 70 à 75 % de la production mondiale. Enjeux géopolitiques et industriels.

10 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne de mines de nickel à ciel ouvert dans l'archipel indonésien, avec des convoyeurs de minerai rougeâtre et des forêts tropicales en arrière-plan
Vue aérienne de mines de nickel à ciel ouvert dans l'archipel indonésien, avec des convoyeurs de minerai rougeâtre et des forêts tropicales en arrière-plan (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En mai 2026, lors du 48e sommet de l'ASEAN à Cebu, l'Indonésie et les Philippines ont signé cinq mémorandums pour formaliser un corridor du nickel contrôlant 70 à 75 % de la production mondiale.
  2. L'Indonésie assure à elle seule 65 % de la production mondiale de nickel et héberge au moins 60 fonderies, mais reste massivement dépendante des investissements et des technologies chinois.
  3. La fermeture partielle du détroit d'Ormuz en 2026 a provoqué une flambée de 84 % du prix du soufre, matière première indispensable au traitement HPAL, mettant en péril plusieurs usines indonésiennes.
  4. L'IISS diagnostique un dilemme structurel : la montée en gamme industrielle de l'ASEAN s'est réalisée grâce aux capitaux chinois, au risque de consolider une nouvelle forme de dépendance.
  5. Jakarta et Manille cherchent à diversifier leurs partenariats vers les États-Unis et l'Union européenne, sans pour autant rompre avec Pékin, qui raffine encore 68 % du nickel mondial.

Soixante-cinq pour cent de la production mondiale de nickel sort d’un seul pays : l’Indonésie. Ajoutez les dix à quinze pour cent philippins et deux nations d’Asie du Sud-Est contrôlent les trois quarts d’un métal que le monde entier s’arrache pour fabriquer des batteries de véhicules électriques. Le 7 mai 2026, lors du 48e sommet de l’ASEAN à Cebu, Djakarta et Manille ont signé cinq mémorandums pour officialiser ce monopole de fait sous le nom d’« IndoPhil Nickel Corridor »1. L’ambition est claire : transformer une dotation géologique en levier de puissance. Mais la route vers la souveraineté industrielle reste semée d’embûches.

Un accord de poids, une ambition affichée

Les chiffres donnent le vertige. Combinées, l’Indonésie et les Philippines pèsent 70 à 75 % de l’offre mondiale de nickel, selon les évaluations partagées par les deux gouvernements lors du sommet2. L’Indonésie héberge à elle seule au moins 60 fonderies de nickel construites en moins de dix ans, fruit d’une politique d’interdiction des exportations de minerai brut lancée en 2020. Les Philippines, deuxième producteur mondial, détiennent environ 10,5 % des réserves mondiales connues3.

Les cinq mémorandums couvrent le partage de données, la coordination réglementaire, la promotion des investissements, les standards environnementaux et la formation professionnelle. L’association des mineurs de nickel d’Indonésie (APNI) et son homologue philippine (PNIA) avaient jeté les bases du corridor dès février 2026 à Manille. Le sommet de Cebu l’a élevé au rang d’engagement politique bilatéral. Un projet d’usine de traitement aux Philippines, associant des groupes des deux pays, vise à livrer 200 000 tonnes métriques de nickel par mois à partir de juin 2026, prioritairement vers les chaînes d’approvisionnement en batteries électriques4.

Le piège de la dépendance chinoise

L’ambition se heurte à une réalité inconfortable. La montée en gamme industrielle de l’Indonésie a été financée, équipée et en large partie dirigée par des capitaux chinois. CATL, le premier fabricant mondial de batteries, pilote une coentreprise de 6 milliards de dollars avec les entreprises d’État indonésiennes Antam et Indonesia Battery Corporation pour produire 15 GWh de batteries par an5. De fait, la Chine raffine encore 68 % du nickel produit dans le monde, ce qui lui confère un pouvoir de filtrage considérable sur la chaîne de valeur6.

L’Institut international d’études stratégiques (IISS) formule en juin 2026 un diagnostic lucide : la stratégie d’interdiction des exportations de minerai brut « a réussi à construire des capacités de fusion mais a aussi approfondi la dépendance vis-à-vis des structures de capital et de propriété chinoises »7. L’ASEAN se retrouve ainsi dans un paradoxe : elle veut s’extraire du rôle de simple extracteur de matières premières, mais la montée en gamme qu’elle a réalisée est tributaire de l’acteur même dont elle voudrait s’émanciper.

Le Global Times, quotidien dont la ligne éditoriale reflète celle de Pékin, valorise pour sa part « les bénéfices à valeur ajoutée » des investissements chinois en Indonésie et présente les regroupements occidentaux autour des minéraux critiques comme des « cliques politisées peu fiables »8. Pékin voit d’un mauvais œil les tentatives de diversification de Jakarta et Manille vers Washington.

La vulnérabilité du soufre : quand Ormuz fragilise le corridor

Un choc inattendu a mis en lumière une autre fragilité du modèle indonésien. Le procédé HPAL (lixiviation acide sous haute pression), clé du traitement du nickel latéritique en composants de batterie, consomme d’énormes quantités de soufre. Or environ 75 % des importations indonésiennes de soufre transitaient par le détroit d’Ormuz, qui achemine à lui seul près de la moitié du soufre maritime mondial9.

La perturbation des livraisons liée aux tensions dans le Golfe en 2026 a provoqué une hausse de 84 % du prix du soufre entre fin février et fin avril, passant de quelque 514 dollars la tonne à environ 948 dollars10. La part du soufre dans les coûts opérationnels des usines HPAL est ainsi passée de 25 % à 35-40 % en quelques semaines. L’usine de Weda Bay, exploitée par Huafei avec une capacité nominale de 120 000 tonnes équivalent nickel par an, a placé environ la moitié de sa production en maintenance partielle à partir du 1er mai 202611. Les stocks tampons des usines ne couvrent généralement que un à deux mois de consommation — une vulnérabilité structurelle que le corridor ne règle pas.

Paradoxalement, cette crise plaide pour le rapprochement avec les Philippines : les gisements philippins, de type « nickel oxydé » différent, présentent des profils de traitement moins gourmands en soufre et pourraient compléter l’offre indonésienne si les lignes de transformation sont étendues.

Diversifier sans rompre : la stratégie du grand écart

Face à ces dépendances, Jakarta et Manille jouent une partition délicate. Les Philippines ont signé en février 2026 un mémorandum sur les minéraux critiques avec les États-Unis, dans le sillage d’onze autres accords similaires conclus par Washington avec des pays partenaires12. L’Indonésie, de son côté, a convergé fin 2025 avec Washington sur un cadre préliminaire : réduction de l’exposition aux droits de douane américains en échange d’un accès élargi au nickel indonésien. Pékin a aussitôt fait part de ses objections, ciblant les clauses permettant une harmonisation des mesures commerciales punitives contre un tiers13.

L’Australie, le Japon et l’Union européenne figurent également dans les agendas diplomatiques des deux pays. La position stratégique de la Chine dans les terres rares illustre à quel point la domination d’un acteur sur une ressource critique peut se transformer en outil de pression — une leçon que ni Djakarta ni Manille n’ignorent. Les investissements chinois dans les infrastructures critiques des pays en développement rappellent, eux, que refuser les capitaux de Pékin implique de trouver des substituts que l’Occident tarde encore à mobiliser à la même échelle.

Le Geopolitical Monitor souligne que l’Indonésie se positionne désormais comme un acteur qui « navigue entre la compétition américano-chinoise » plutôt que de choisir un camp, une posture typique de l’ASEAN mais rendue plus complexe par l’enjeu économique considérable14. Les États-Unis et l’Asie du Sud-Est face à la Chine décrit cette géométrie variable dans laquelle le corridor du nickel s’inscrit.

Quelle puissance pour le corridor en 2026 ?

Le corridor IndoPhil est, pour l’heure, davantage un cadre politique qu’une organisation opérationnelle. Les financements, la coordination réglementaire concrète et la gouvernance partagée restent à construire. L’IISS rappelle que « le financement et la coordination sont les principaux goulets d’étranglement pratiques » et qu’aucune ambition d’ASEAN dans les minéraux critiques ne se concrétisera sans « mécanismes de partage des risques crédibles »7.

Les deux pays cherchent toutefois à dépasser le simple accord de principe. En coordonnant leurs quotas de production — les quotas miniers indonésiens ont déjà été réduits à 270 millions de tonnes humides en 2026, contre 375 millions en 2025 —, Jakarta et Manille estiment pouvoir stabiliser les cours du nickel dans une fourchette de 20 000 à 22 000 dollars la tonne, se dotant d’un levier de fixation des prix inédit15. La position stratégique de l’Inde dans les chaînes d’approvisionnement mondiales montre que d’autres pays du Sud global tentent une stratégie similaire sur d’autres ressources.

La vraie mesure du corridor se lira dans cinq ans : soit les deux nations auront attiré suffisamment d’investisseurs non chinois pour ériger une chaîne de valeur diversifiée, soit la dépendance technologique et financière envers Pékin aura consolidé une extraction sous label sud-est-asiatique mais sous contrôle chinois. Entre ces deux scénarios, le détroit d’Ormuz, les cours du soufre et les caprices des chaînes mondiales rappellent que la géographie reste un facteur de puissance que nulle signature de mémorandum ne saurait effacer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le corridor du nickel entre l'Indonésie et les Philippines ?

Il s'agit d'un cadre de coopération, baptisé IndoPhil Nickel Corridor, formalisé en 2026 par cinq mémorandums signés lors du 48e sommet de l'ASEAN à Cebu. Il vise à coordonner la production, la politique réglementaire et les investissements des deux premiers producteurs mondiaux de nickel, qui réunissent 70 à 75 % de l'offre mondiale.

Pourquoi le nickel est-il stratégique pour la transition énergétique ?

Le nickel est une composante essentielle des batteries lithium-ion à haute densité d'énergie (chimie NMC) qui équipent la majorité des véhicules électriques. Sans approvisionnement stable en nickel de haute pureté, le déploiement à grande échelle de la mobilité électrique est bloqué. Les industriels de la batterie comme CATL investissent massivement en Indonésie pour sécuriser ce maillon.

En quoi la crise du détroit d'Ormuz fragilise-t-elle l'industrie nickel indonésienne ?

Les usines de traitement par procédé HPAL requièrent d'importants volumes de soufre, dont 75 % des importations indonésiennes transitaient par le détroit d'Ormuz. La perturbation des livraisons a fait bondir le prix du soufre de 84 % en deux mois, alourdi les coûts de production et conduit certaines usines à réduire leur activité dès le printemps 2026.

La dépendance à la Chine est-elle un frein à la stratégie indonésienne ?

Oui, c'est le paradoxe central. L'interdiction d'exportation du minerai brut imposée en 2020 a bien dopé la transformation locale, mais les capitaux, les technologies et les dirigeants de la plupart des fonderies sont chinois. Pékin raffine encore 68 % du nickel mondial, ce qui rend toute « montée en gamme » de l'ASEAN structurellement tributaire de sa principale rivale géopolitique.

Quelles sont les alternatives que cherchent Jakarta et Manille ?

Les deux pays multiplient les accords avec les États-Unis, l'Union européenne, le Japon et l'Australie pour diversifier les investisseurs et les débouchés. En février 2026, les Philippines ont signé un mémorandum sur les minéraux critiques avec Washington. Jakarta a conclu un cadre préliminaire avec les États-Unis fin 2025, prévoyant un accès américain élargi au nickel indonésien en échange d'une réduction de l'exposition aux droits de douane.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Philippine News Agency, « Indonesia-Philippines nickel corridor to strengthen supply chain », PNA, mai 2026. https://www.pna.gov.ph/articles/1274705

  2. SunStar Cebu, « PH-Indonesia Sign 5 MOUs to Form 70% Global ‘Nickel Corridor’ », SunStar, mai 2026. https://www.sunstar.com.ph/amp/story/cebu/ph-indonesia-sign-5-mous-forge-nickel-corridor

  3. Mining Technology, « Nickel production in the Philippines and major projects », Mining Technology, 2026. https://www.mining-technology.com/data-insights/nickel-in-the-philippines/

  4. Indonesia Business Post, « Indonesia, Philippines formalize ‘IndoPhil Nickel Corridor’ to strengthen global critical mineral supply chain », Indonesia Business Post, mai 2026. https://indonesiabusinesspost.com/6608/asean/indonesia-philippines-formalize-indophil-nickel-corridor-to-strengthen-global-critical-mineral-supply-chain

  5. Ainvest, « Indonesia’s Lithium Battery Boom: A Strategic Investment Frontier in EV Supply Chains », Ainvest, juin 2026. https://www.ainvest.com/news/indonesia-lithium-battery-boom-strategic-investment-frontier-ev-supply-chains-2506/

  6. National Bureau of Asian Research (NBR), « China’s Influence in Indonesia’s Nickel Sector and Implications for the United States », NBR, 2026. https://www.nbr.org/publication/chinas-influence-in-indonesias-nickel-sector-and-implications-for-the-united-states/

  7. IISS, « ASEAN’s critical minerals and industrial-upgrade dilemma », IISS Online Analysis, juin 2026. https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2026/06/aseans-critical-minerals-and-industrial-upgrade-dilemma/ 2

  8. Global Times, « ‘We are increasingly seeing value-added benefits’ of Chinese investment in Indonesia », Global Times, juin 2026. https://www.globaltimes.cn/page/202606/1362965.shtml

  9. IDNFinancials, « Hormuz crisis threatens sulfur supply for Indonesia’s nickel producers », IDNFinancials, 2026. https://www.idnfinancials.com/news/61996/hormuz-crisis-threatens-sulfur-supply-for-indonesias-nickel-producers

  10. Shanghai Metals Market (SMM), « SMM Insight: Hormuz Strait Closure: Sulfur Supply Disruption & Indonesia MHP Cost Impact », SMM, 2026. https://news.metal.com/newscontent/103784759-SMM-Insight-Hormuz-Strait-Closure-Sulfur-Supply-Disruption-Indonesia-MHP-Cost-Impact

  11. Discovery Alert, « Indonesia’s Huafei MHP Output Cut Driven by Sulphur Costs », Discovery Alert, mai 2026. https://discoveryalert.com.au/indonesia-huafei-mhp-output-cut-sulphur-costs-2026/

  12. U.S. Mission to ASEAN, « 2026 Critical Minerals Ministerial », asean.usmission.gov, 2026. https://asean.usmission.gov/2026-critical-minerals-ministerial/

  13. Geopolitical Monitor, « Indonesia’s Nickel Diplomacy: Navigating US–China Competition in Critical Minerals », Geopolitical Monitor, 2026. https://www.geopoliticalmonitor.com/indonesias-nickel-diplomacy-navigating-us-china-competition-in-critical-minerals/

  14. Geopolitical Monitor, « Escaping Southeast Asia’s Critical Minerals Trap », Geopolitical Monitor, 2026. https://www.geopoliticalmonitor.com/escaping-southeast-asias-critical-minerals-trap/

  15. Crux Investor, « Indonesia and Philippines Reshape Nickel Market Through Coordinated Supply Discipline », Crux Investor, 2026. https://www.cruxinvestor.com/posts/indonesia-and-philippines-reshape-nickel-market-through-coordinated-supply-discipline

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