La dissolution du MOU 44 et le bras de fer maritime Thaïlande-Cambodge
Le 5 mai 2026, Bangkok résilie unilatéralement le MOU 44 sur les eaux disputées du golfe de Thaïlande. Phnom Penh riposte via la CNUDM. Enjeu : 300 milliards de dollars.

À retenir
- Le 5 mai 2026, le cabinet thaïlandais a formellement abrogé le Mémorandum d'entente de 2001 (MOU 44), qui encadrait les discussions sur la délimitation maritime dans le golfe de Thaïlande.
- La zone litigieuse — environ 26 000 km² — recèle estimativement 300 milliards de dollars d'hydrocarbures, dont près de 12 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel.
- Le 2 juin 2026, Phnom Penh a notifié l'ONU et Bangkok d'une procédure de conciliation obligatoire en vertu de l'Annexe V de la CNUDM, une première pour ce différend.
- Bangkok a accepté le 5 juin de participer à la procédure onusienne, tout en suspendant les pourparlers bilatéraux.
- La décision thaïlandaise est perçue comme instrumentalisant le nationalisme électoral au détriment de l'intérêt national à long terme.
Vingt-cinq ans de discussions sans résultat, une décision de cabinet prise en moins d’une semaine, et une réponse au Palais de Verre de l’ONU déposée un mois plus tard : le différend maritime entre Bangkok et Phnom Penh sur les eaux du golfe de Thaïlande vient de franchir un seuil inédit. Le 5 mai 2026, le cabinet thaïlandais a abrogé le Mémorandum d’entente de 2001, connu sous le nom de MOU 441. Le 2 juin, le Cambodge a riposté en déclenchant une procédure de conciliation obligatoire auprès du secrétaire général de l’ONU2. Sous les flots : près de 300 milliards de dollars d’hydrocarbures estimés3.
Une zone disputée depuis 1972, un accord qui n’a jamais produit de résultats
Le litige remonte à 1972, lorsque le Premier ministre cambodgien Lon Nol a fixé par décret la revendication maritime de son pays en prenant comme point de référence l’île thaïlandaise de Koh Kut. Bangkok a répondu en 1973 par sa propre proclamation unilatérale. De cette superposition de deux tracés est née la Zone de chevauchement des revendications — l’OCA selon son acronyme anglais —, une étendue de quelque 26 000 km² dans le golfe de Thaïlande4.
Le MOU 44, signé en 2001 (l’appellation renvoie à l’an 2544 du calendrier bouddhiste), avait pour ambition de dénouer ce nœud : délimiter la frontière maritime au nord de la zone tout en permettant une exploitation pétrogazière conjointe au sud1. En pratique, les deux gouvernements n’ont jamais réussi à s’entendre sur le tracé préalable de la frontière — condition sine qua non que la Thaïlande exigeait avant tout partage des ressources. Deux décennies et demie de réunions techniques n’ont rien produit de tangible.
Ce blocage structurel a offert une aubaine électorale au parti Bhumjaithai du Premier ministre Anutin Charnvirakul. Lors des élections générales de février 2026, le parti a fait de l’affaire cambodgienne un thème de campagne central, promettant de ne pas rouvrir les frontières et d’annuler le MOU 44, voire par référendum5. Réélu sur cette plateforme, Anutin a tenu sa promesse au premier mois de son mandat consolidé.
Le pari thaïlandais : souveraineté affichée, risques occultés
Du côté de Bangkok, l’argumentaire officiel insiste sur l’incapacité du cadre négocié à produire des résultats. Le Premier ministre Anutin a justifié l’abrogation par « une impasse durable dans la mise en œuvre » de l’accord6. La Thaïlande entend désormais se repositionner dans un cadre directement fondé sur la CNUDM sans passer par le prisme d’un mémorandum bilatéral qu’elle juge déséquilibré.
Des voix critiques dans l’espace analytique régional jugent ce calcul à courte vue. Le site 9dashline, qui analyse les questions de sécurité en Asie, décrit la démarche comme un « paradoxe du patriote » : utiliser le nationalisme bon marché pour avancer des intérêts d’élite au détriment de l’intérêt national réel5. Pour les analystes de l’ISEAS-Yusof Ishak Institute, les « vues nationalistes thaïlandaises » sur le différend s’alimentent depuis des années de récits historiques contestés et de désinformation, rendant toute concession politiquement coûteuse pour n’importe quel gouvernement de Bangkok7.
La décision fragilise aussi la position énergétique de la Thaïlande. Selon les estimations, la zone litigieuse renferme environ 12 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel3. Avec une sécurité énergétique régionale sous pression accrue depuis le conflit iranien, l’intérêt bien compris des deux pays serait d’accéder rapidement à ces réserves — ce qu’un litige juridique prolongé rend improbable à court terme.
La réponse cambodgienne : le droit international comme bouclier
Face à l’unilatéralisme thaïlandais, Phnom Penh a choisi la voie judiciaire. Le 2 juin 2026, dans une allocution télévisée sur la chaîne d’État TVK, le Premier ministre Hun Manet a annoncé que le Cambodge avait notifié la Thaïlande et le secrétaire général de l’ONU de son recours à la conciliation obligatoire en vertu de l’Annexe V de la CNUDM2. « Cette procédure prend du temps, a-t-il déclaré, mais elle vaut mieux que d’envoyer des soldats se battre et mourir sans résoudre le problème pour autant. »
Le mécanisme prévu par l’Annexe V de la CNUDM constitue une procédure distincte de l’arbitrage. Une commission de cinq conciliateurs indépendants examine les arguments juridiques, les éléments de preuve et formule dans un délai de douze mois des recommandations de règlement. Ces recommandations ne sont pas juridiquement contraignantes — mais les deux parties sont tenues de négocier de bonne foi sur leur base8. Le Phnom Penh Post, qui reflète généralement les positions du gouvernement cambodgien, a salué la décision comme relevant de la « véritable puissance douce » face à la provocation9.
Bangkok a d’abord réagi avec irritation. Le ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkeow a jugé que la démarche cambodgienne « minait la confiance » et que « régler les questions directement entre pays voisins reste la meilleure approche »6. Mais le 5 juin, retournement partiel : la Thaïlande a annoncé qu’elle enverrait deux experts en droit international pour participer à la procédure onusienne, tout en suspendant les pourparlers bilatéraux10. Un choix qui évite la confrontation directe avec le système multilatéral, sans pour autant abandonner la posture dure adoptée en campagne.
Le précédent Timor-Leste et la question du modèle régional
La démarche cambodgienne ne s’invente pas ex nihilo. En 2016, le Timor-Leste avait enclenché la même procédure contre l’Australie au sujet de leur frontière maritime en mer de Timor. En 2018, les deux pays avaient signé un traité de délimitation négocié — preuve que la conciliation peut débloquer des situations que des décennies de bilatéralisme n’avaient pas résolues8. Les juristes cambodgiens invoquent ce précédent pour légitimer leur stratégie.
Pour l’ASEAN, l’enjeu dépasse le contentieux bilatéral. L’abrogation unilatérale d’un accord reconnu internationalement par l’un de ses membres fragilise la norme de règlement pacifique que l’organisation s’efforce de préserver, notamment dans le contexte des tensions persistantes en mer de Chine méridionale. Là où Bangkok a rompu un cadre multilatéral que certains analystes comparent aux tactiques de zone grise observées ailleurs en Asie du Sud-Est4, Phnom Penh a choisi d’activer les mécanismes du droit international.
La question qui se pose désormais est celle de la bonne foi thaïlandaise dans la procédure. Si Bangkok limite sa participation à une présence formelle sans réel engagement dans les négociations, la commission de conciliation pourrait conclure à un manque de coopération, ce qui renforcerait la position diplomatique cambodgienne sans pour autant débloquer l’accès aux hydrocarbures. Dans ce scénario, la trappe économique structurelle que traverse déjà la Thaïlande se trouverait aggravée par l’inaccessibilité de ressources énergétiques à portée de main.
Ce que la commission va devoir trancher
Dans les prochaines semaines, Bangkok doit désigner ses deux représentants à la commission de cinq membres — un délai de trois semaines est prévu selon le règlement de l’Annexe V2. L’enjeu n’est pas seulement juridique. Le rapport final de la commission, attendu d’ici mi-2027 au plus tôt, formulera des recommandations sur la délimitation de la frontière maritime et les modalités de développement conjoint des ressources. Il ne liera pas les parties, mais créera une pression politique internationale difficile à ignorer.
Du côté cambodgien, la décision de Hun Manet est lue comme un signal d’ancrage dans le camp des nations respectueuses de l’ordre international fondé sur des règles — une posture qui contraste avec les accommodements de son père et prédécesseur Hun Sen avec Pékin9. Pour les dynamiques de sécurité régionale d’Asie du Sud-Est, ce choix signale qu’un petit État peut peser sur le registre du droit, même face à un voisin plus puissant. Ce que Phnom Penh gagnera ou perdra dans les mois à venir dépendra moins des arguments juridiques — solidement étayés par la CNUDM — que de la volonté politique de Bangkok à s’asseoir réellement à la table des négociations.
Pour aller plus loin
- Thailand Unilaterally Voids Maritime Boundary Agreement With Cambodia
- Can 'Compulsory Conciliation' Resolve the Cambodia-Thailand Maritime Border Dispute?
- Thai-Cambodian Maritime Dispute: From MOU 2001 to UNCLOS Conciliation
- The patriot's paradox: Thailand's withdrawal from MOU 44, cheap nationalism, and elite interests
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le MOU 44 et pourquoi Bangkok l'a-t-il abrogé ?
Signé en 2001, le MOU 44 établissait un cadre bilatéral pour négocier la délimitation maritime et l'exploration pétrogazière conjointe dans le golfe de Thaïlande. Bangkok l'a abrogé le 5 mai 2026 en invoquant 25 ans de blocage et le manque de progrès concrets, mais aussi sous la pression du nationalisme électoral du Parti Bhumjaithai.
Que représente la zone disputée en termes de ressources énergétiques ?
La zone de chevauchement des revendications (OCA) couvre environ 26 000 km² dans le golfe de Thaïlande. Elle est estimée à quelque 300 milliards de dollars d'hydrocarbures, dont près de 12 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel, un potentiel transformateur pour les deux économies.
Quelle est la procédure de conciliation déclenchée par le Cambodge ?
Le Cambodge a invoqué l'Annexe V de la CNUDM, qui prévoit une commission de cinq experts indépendants. Cette commission examine les arguments juridiques et formule des recommandations de règlement en douze mois. Ses conclusions ne sont pas juridiquement contraignantes mais engagent les deux parties à négocier de bonne foi.
Quel précédent international peut éclairer ce dossier ?
En 2016, le Timor-Leste a utilisé la même procédure contre l'Australie au sujet de leur frontière maritime en mer de Timor. La conciliation a abouti en 2018 à un traité de délimitation négocié, cité comme modèle par les juristes cambodgiens dans ce différend.
Quel est l'impact régional de ce conflit pour l'ASEAN ?
L'abrogation unilatérale par Bangkok d'un accord multilatéralement reconnu fragilise la norme de règlement pacifique des différends que l'ASEAN tente de préserver, notamment face aux tensions en mer de Chine méridionale. La démarche cambodgienne via la CNUDM est au contraire saluée comme conforme aux valeurs de l'organisation.
Sources
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The Diplomat, « Thailand Unilaterally Voids Maritime Boundary Agreement With Cambodia », The Diplomat, mai 2026. https://thediplomat.com/2026/05/thailand-unilaterally-voids-maritime-boundary-agreement-with-cambodia/ ↩ ↩2
-
Cambodia Daily, « Cambodia launches “forced conciliation” procedure under UNCLOS in maritime dispute with Thailand », The Cambodia Daily, 2 juin 2026. https://english.cambodiadaily.com/2026/06/02/cambodia-launches-forced-conciliation-procedure-under-unclos-in-maritime-dispute-with-thailand/ ↩ ↩2 ↩3
-
Modern Diplomacy, « Cambodia Takes Thailand Maritime Dispute to UN Over $300B Energy Reserves », Modern Diplomacy, 2 juin 2026. https://moderndiplomacy.eu/2026/06/02/cambodia-takes-thailand-maritime-dispute-to-un-process-as-300-billion-energy-stakes-raise-regional-tensions/ ↩ ↩2
-
Geopolitical Monitor, « Thai-Cambodian Maritime Dispute: From MOU 2001 to UNCLOS Conciliation », Geopolitical Monitor, 2026. https://www.geopoliticalmonitor.com/thai-cambodian-maritime-dispute-from-mou-2001-to-unclos-conciliation/ ↩ ↩2
-
9dashline, « The patriot’s paradox: Thailand’s withdrawal from MOU 44, cheap nationalism, and elite interests », 9dashline, 2026. https://www.9dashline.com/article/the-patriots-paradox-thailands-withdrawal-from-mou-44-cheap-nationalism-and-elite-interests ↩ ↩2
-
Bangkok Post, « Maritime row goes global », Bangkok Post, 2026. https://www.bangkokpost.com/thailand/politics/3264920/maritime-row-goes-global ↩ ↩2
-
ISEAS-Yusof Ishak Institute, « Doubt and Dissent: Thai Nationalist Views on the Thailand-Cambodia Maritime Dispute », ISEAS Perspective, 2025. https://www.iseas.edu.sg/articles-commentaries/iseas-perspective/2025-9-doubt-and-dissent-thai-nationalist-views-on-the-thailand-cambodia-maritime-dispute-by-tita-sanglee/ ↩
-
The Diplomat, « Can ‘Compulsory Conciliation’ Resolve the Cambodia-Thailand Maritime Border Dispute? », The Diplomat, juin 2026. https://thediplomat.com/2026/06/can-compulsory-conciliation-resolve-the-cambodia-thailand-maritime-border-dispute/ ↩ ↩2
-
Phnom Penh Post, « Conciliation Is Not Escalation: Cambodia’s Peaceful Choice Under UNCLOS », Phnom Penh Post, 2026. https://phnompenhpost.com/opinion/conciliation-is-not-escalation-cambodias-peaceful-choice-under-unclos/ ↩ ↩2
-
Bangkok Post, « Thailand to join UN maritime arbitration with Cambodia », Bangkok Post, 5 juin 2026. https://www.bangkokpost.com/thailand/general/3266464/thailand-to-join-un-maritime-arbitration-with-cambodia ↩
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