Delcy Rodriguez diplomate : le Venezuela post-Maduro retrouve les capitales du Sud
Cinq mois après la capture de Maduro, la présidente intérimaire Delcy Rodriguez multiplie les tournées — Inde, Turquie — pour reconstruire les alliances du Venezuela.

À retenir
- Le 3 janvier 2026, des forces spéciales américaines ont capturé Nicolás Maduro à Caracas ; Delcy Rodriguez a été investie présidente intérimaire deux jours plus tard.
- En janvier 2026, Rodriguez a signé une réforme pétrolière profonde : les compagnies étrangères peuvent désormais gérer des gisements à leurs propres risques et frais, mettant fin au monopole de PDVSA.
- En juin 2026, Rodriguez a enchaîné une visite d'État en Inde (3-7 juin) puis un sommet avec Erdogan à Istanbul (8 juin), posant les jalons d'un partenariat énergétique élargi.
- L'Inde est devenue le deuxième importateur de brut vénézuélien (427 000 barils par jour en mai 2026) ; la Turquie vise à porter le commerce bilatéral de 448 millions à 3 milliards de dollars.
- L'opération américaine soulève des critiques persistantes sur la violation du droit international, mais Rodriguez joue la continuité diplomatique pour consolider sa légitimité internationale.
Le 3 janvier 2026, à l’aube, plus de deux cents membres des forces spéciales américaines ont posé le pied à Caracas. En quelques heures, Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores étaient embarqués dans un avion à destination de New York, où ils ont été inculpés de narco-terrorisme1. C’est dans ce contexte de souveraineté fracturée que Delcy Rodriguez, ancienne vice-présidente, s’est retrouvée à la tête du Venezuela — et qu’elle a, en quelques mois, transformé cette position inconfortable en tremplin diplomatique.
La présidente intérimaire hérite d’un État sous pression
Investie le 5 janvier 2026 devant l’Assemblée nationale, Rodriguez a dû composer d’emblée avec une réalité inédite : un État dont le chef de file avait été physiquement extrait par une puissance étrangère, et dont l’économie restait sous la tutelle informelle de Washington2. La marge de manœuvre semblait étroite. Pourtant, dans les semaines suivantes, elle a pris une décision qui allait définir sa présidence : le 30 janvier, elle a signé une réforme radicale du secteur pétrolier, mettant fin au monopole de PDVSA sur la production et la commercialisation du brut3.
Le texte, approuvé par l’Assemblée nationale moins de deux heures avant sa promulgation, autorise les compagnies étrangères à gérer des gisements à leurs propres risques et frais. C’est une rupture avec deux décennies de modèle socialiste. La réforme s’est accompagnée d’un allègement partiel des sanctions américaines, permettant notamment à Chevron d’opérer dans des conditions plus favorables4. Pour Al Jazeera, ce double mouvement — réforme intérieure contre levée de sanctions — illustre ce que des experts qualifient de « coercition à distance » : Washington ne gouverne pas directement Caracas, mais en fixe les contraintes5.
La communauté internationale a réagi de manière contrastée. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a dénoncé des « attaques qui rappellent les pires moments d’ingérence » en Amérique latine, et la Colombie a formellement rejeté l’opération comme une violation de la souveraineté régionale6. Ces critiques, relayées par Al Jazeera, n’ont pas empêché Rodriguez de se concentrer sur la reconstruction de partenariats économiques — en commençant par les capitales du Sud.
À New Delhi, l’énergie comme langue commune
Du 3 au 7 juin 2026, Rodriguez s’est rendue en Inde accompagnée d’une délégation ministérielle imposante — ministres des affaires étrangères, des finances, des sciences et des transports7. La priorité affichée : l’énergie. Depuis que le conflit iranien a perturbé les approvisionnements transitant par le détroit d’Ormuz — où transitait près de 40 % des importations indiennes de pétrole —, New Delhi cherche activement à diversifier ses sources8.
Le Venezuela répond à cette demande avec une réalité chiffrée frappante : en mai 2026, l’Inde absorbait environ 427 000 barils par jour de brut vénézuélien, en faisant son deuxième client après les États-Unis9. Le Venezuela était devenu, ce mois-là, le troisième fournisseur de brut spot de l’Inde, derrière la Russie et les Émirats arabes unis.
Le 4 juin, lors de l’entretien avec le Premier ministre Narendra Modi à Hyderabad House, les discussions ont porté sur l’énergie mais aussi sur les produits pharmaceutiques, les infrastructures et les énergies renouvelables. Cette diversification de l’agenda était délibérée : Rodriguez cherche des partenariats qui ne réduisent pas le Venezuela à un simple exportateur de brut, mais qui construisent une interdépendance sectorielle plus difficile à démanteler au gré des alternances politiques10.
À Istanbul, reconstruire les ponts avec Ankara
Le 8 juin, Rodriguez atterrissait à Istanbul, sur invitation d’Erdogan. Les deux dirigeants se sont réunis au palais de Dolmabahçe, dans un cadre qui tranche avec la sobriété des rencontres d’urgence — signe que cette visite était préparée de longue date11. L’ordre du jour : commerce, énergie, mines.
La Turquie et le Venezuela avaient déjà signé des mémorandums de coopération sur le pétrole, le gaz naturel et les mines en 2024. La question, avec le changement de pouvoir à Caracas, était de savoir si Ankara allait transférer cette relation à la nouvelle équipe. La réponse d’Erdogan a été positive — et pragmatique. Le commerce bilatéral s’établissait à 448 millions de dollars en 2025, principalement composé de produits pétroliers et miniers exportés vers la Turquie, et d’aliments et produits industriels turcs vers le Venezuela. L’objectif affiché est de porter ce chiffre à 3 milliards de dollars12.
Pour Ankara, l’intérêt est clair : la Turquie maintient ainsi son accès aux ressources naturelles vénézuéliennes, indépendamment de qui gouverne à Caracas. Pour Türkiye Today, ce sommet illustre la « diplomatie du pétrole au pasta » — la relation Erdogan-Venezuela, née sous Maduro, survit à sa chute parce qu’elle répond à des intérêts mutuels concrets13.
La stratégie Rodriguez : légitimité par les faits accomplis
Ce qui frappe dans cette séquence diplomatique, c’est sa cohérence. En six mois, Rodriguez a signé une réforme structurelle, obtenu un allègement de sanctions, sécurisé des partenaires énergétiques en Asie et au Moyen-Orient, et affiché sur la scène internationale une continuité d’État que ses adversaires politiques intérieurs peinent à contester.
La situation reste néanmoins profondément asymétrique. Les États-Unis conservent un levier considérable : la licence accordée à Chevron, les sanctions toujours partiellement en vigueur, et la présence physique de Maduro dans un tribunal new-yorkais rappellent en permanence les conditions de l’arrangement. La reconstruction de l’industrie pétrolière, qui exigerait plusieurs centaines de milliards de dollars d’investissements sur une décennie, dépend en grande partie de la confiance que des investisseurs internationaux — eux-mêmes attentifs au risque politique — accorderont à la stabilité du nouveau régime14.
María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025 et figure de l’opposition, observe cette recomposition depuis une position ambiguë : elle avait plaidé pour la fin de Maduro, mais la méthode choisie par Washington lui laisse peu d’espace pour revendiquer un transfert de pouvoir pleinement légitime. Le précédent Noriega est dans toutes les mémoires juridiques : lorsque les États-Unis ont extradé le dirigeant panaméen en 1990, le successeur installé dans la foulée n’a pas toujours bénéficié d’une légitimité incontestée15.
Un recentrage sud-sud à surveiller
Que la tournée de Rodriguez soit le signe d’une émancipation progressive ou d’une adaptation tactique à une contrainte structurelle, elle dessine en tout cas une carte diplomatique nouvelle. Le Venezuela post-Maduro n’est pas en train de se replier : il cherche, par une politique de partenariats multiples, à reconstituer une marge de manœuvre que la dépendance aux seuls marchés occidentaux lui interdirait.
L’expansion de l’influence chinoise en Amérique latine et l’influence russe dans la région constituent le contexte dans lequel s’inscrit cette diversification. Pékin et Moscou, qui avaient soutenu Maduro jusqu’au bout, n’ont pas publiquement cautionné la nouvelle équipe, mais les flux économiques — pétrole, mines, commerce — continuent de fonctionner selon une logique d’intérêts qui dépasse les préférences idéologiques.
Le signal à surveiller dans les prochains mois : les termes exacts des contrats pétroliers que Rodriguez parviendra à signer avec des compagnies indiennes, turques ou chinoises, et la mesure dans laquelle ces accords lui donneront les moyens de renégocier, à terme, sa relation avec Washington.
Pour aller plus loin
- Venezuela after Maduro: Oil, power and the limits of intervention
- Venezuela's acting president signs oil industry overhaul, easing state control to lure investors
- From pasta to petroleum: How Rodriguez-Erdogan summit reshapes Venezuela-Türkiye relations
- Modi, Venezuela's Rodríguez Push For Deeper Energy Ties
Questions fréquentes
Qui est Delcy Rodriguez et comment est-elle devenue présidente intérimaire ?
Delcy Rodriguez était vice-présidente de Nicolás Maduro. Après la capture de ce dernier par des forces spéciales américaines le 3 janvier 2026 à Caracas, elle a été investie présidente intérimaire le 5 janvier devant l'Assemblée nationale vénézuélienne, conformément à la Constitution du pays.
Qu'a changé la réforme pétrolière signée par Rodriguez en janvier 2026 ?
La loi signée le 30 janvier 2026 met fin au monopole de PDVSA sur la production et la vente de brut. Les compagnies étrangères peuvent désormais gérer des gisements à leurs propres risques et frais, ce qui représente une rupture totale avec le modèle socialiste en vigueur depuis deux décennies.
Pourquoi le Venezuela s'est-il tourné vers l'Inde et la Turquie ?
Ces deux pays représentent des marchés d'exportation solides et non conditionnés à des impératifs politiques occidentaux. L'Inde a besoin de brut diversifié depuis que le conflit iranien perturbe ses approvisionnements ; la Turquie entend pérenniser ses accords miniers et énergétiques conclus avec Caracas avant la chute de Maduro.
Quelle critique internationale a soulevé l'opération américaine au Venezuela ?
Plusieurs gouvernements, dont le Brésil et la Colombie, ont condamné la violation de la souveraineté vénézuélienne. Des experts cités par Al Jazeera estiment que l'opération était illégale au regard du droit international, en l'absence d'autorisation du Conseil de sécurité de l'ONU.
Quel est le poids réel du Venezuela dans l'approvisionnement pétrolier mondial en 2026 ?
En mai 2026, le Venezuela exportait environ 427 000 barils par jour vers l'Inde, son deuxième client après les États-Unis. Le pays dispose des premières réserves prouvées au monde, mais sa capacité de production reste très en deçà de son potentiel, et la reconstruction de l'industrie est estimée à plusieurs décennies.
Sources
-
Al Jazeera, « Trump bombs Venezuela, US abducts Maduro: All we know », Al Jazeera, 3 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/3/trump-bombs-venezuela-us-captures-maduro-all-that-we-know ↩
-
Al Jazeera, « How the US attack on Venezuela, abduction of Maduro unfolded », Al Jazeera, 4 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/4/how-the-us-attack-on-venezuela-abduction-of-maduro-unfolded ↩
-
PBS NewsHour, « Venezuela’s acting president signs overhaul easing state control of oil industry into law », PBS News, 30 janvier 2026. https://www.pbs.org/newshour/world/venezuelas-acting-president-signs-oil-industry-overhaul-rcna256657 ↩
-
CNN, « As Trump zeroes in on Venezuela’s oil, Rodríguez moves to meet his demands », CNN, 22 janvier 2026. https://www.cnn.com/2026/01/22/americas/venezuela-oil-law-reform-delcy-trump-latam-intl ↩
-
Al Jazeera, « ‘Remote coercion’: What has US approach been since abduction of Maduro? », Al Jazeera, 24 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/24/remote-coercion-what-has-us-approach-been-since-abduction-of-maduro ↩
-
Al Jazeera, « World reacts to US bombing of Venezuela, ‘capture’ of Maduro », Al Jazeera, 3 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/3/world-reacts-to-reported-us-bombing-of-venezuela ↩
-
The Researchers, « Venezuela’s Acting President Delcy Rodríguez Arrives in India for Five-Day Visit », The Researchers, 3 juin 2026. https://www.theresearchers.us/2026/06/03/venezuelas-rodriguez-india-visit/ ↩
-
Energy Connects, « Venezuela Rodríguez to Visit India as War Reshapes Oil Trade », Energy Connects, juin 2026. https://www.energyconnects.com/news/oil/2026/june/venezuela-rodriguez-to-visit-india-as-war-reshapes-oil-trade/ ↩
-
ABC News, « India’s Modi meets Delcy Rodriguez as India expands Venezuela oil imports », ABC News, juin 2026. https://abcnews.com/Business/wireStory/indias-modi-meets-delcy-rodriguez-india-expands-venezuela-133578429 ↩
-
The Wire, « Modi, Venezuela’s Rodríguez Push For Deeper Energy Ties Amid Caracas’s US-Backed Oil Revival », The Wire, juin 2026. https://m.thewire.in/article/diplomacy/modi-venezuelas-rodriguez-push-for-deeper-energy-ties-amid-caracass-us-backed-oil-revival ↩
-
Washington Post, « Venezuela’s Delcy Rodriguez holds talks in Turkey with Erdogan on trade, energy and mining », The Washington Post, 8 juin 2026. https://www.washingtonpost.com/world/2026/06/08/turkey-venezuela-delcy-rodriguez-visits/7a06b2e2-6366-11f1-bdd4-805ebb99a693_story.html ↩
-
ABC News, « Venezuela’s Delcy Rodríguez holds talks in Turkey with Erdogan on trade, energy and mining », ABC News, 8 juin 2026. https://abcnews.com/International/wireStory/venezuelas-delcy-rodrguez-holds-talks-turkey-erdogan-trade-133689817 ↩
-
Türkiye Today, « From pasta to petroleum: How Rodriguez-Erdogan summit reshapes Venezuela-Türkiye relations », Türkiye Today, juin 2026. https://www.turkiyetoday.com/nation/from-pasta-to-petroleum-how-the-rodriguez-erdogan-summit-reshapes-venezuela-turkiye-r-3221567 ↩
-
Marketplace, « How Venezuela’s oil industry has changed since Maduro’s capture », Marketplace, 16 avril 2026. https://www.marketplace.org/story/2026/04/16/how-venezuelas-oil-industry-has-changed-since-maduros-capture ↩
-
CSIS, « Imagery from Venezuela Shows a Surgical Strike, Not Shock and Awe », CSIS, janvier 2026. https://www.csis.org/analysis/imagery-venezuela-shows-surgical-strike-not-shock-and-awe ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


