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La Jordanie face à Gaza et à la Cisjordanie : la triple épreuve du royaume hachémite

Transfert de Palestiniens, annexion rampante, garde des lieux saints, gaz et eau israéliens : la guerre de Gaza met le royaume hachémite sous triple pression.

14 juin 2026Lecture 6 min
Drapeau jordanien flottant au-dessus d'Amman au crépuscule, regard tourné vers l'ouest, la vallée du Jourdain et les collines de Cisjordanie.
Drapeau jordanien flottant au-dessus d'Amman au crépuscule, regard tourné vers l'ouest, la vallée du Jourdain et les collines de Cisjordanie. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La guerre de Gaza et la poussée israélienne en Cisjordanie frappent les trois piliers du royaume : équilibre démographique, légitimité religieuse, rentes extérieures.
  2. Amman a érigé le « transfert » de Palestiniens en ligne rouge absolue : un déplacement forcé vers la Jordanie vaudrait « déclaration de guerre ».
  3. Déplacements massifs, projet E1 et enregistrement foncier en zone C dessinent, vus d'Amman, un « transfert silencieux » vers l'est.
  4. Dépendante du gaz et de l'eau d'Israël comme des dollars américains, la Jordanie dégrade sa relation avec Israël sans pouvoir la rompre.
  5. Rétablissement de la conscription et « neutralité positive » face à la guerre contre l'Iran traduisent une même préparation au pire.

Quinze jours ont suffi, en février 2026, pour résumer l’étau jordanien. Le 15, le gouvernement israélien approuvait le lancement de l’enregistrement des terres de Cisjordanie occupée comme « terres d’État », une procédure gelée depuis 19671. Le même mois, le royaume rappelait sous les drapeaux ses premiers conscrits depuis 1992 — une classe de 6 000 hommes, trente-quatre ans après l’abolition du service militaire2. D’un côté du Jourdain, une annexion qui avance par le cadastre ; de l’autre, une monarchie qui se prépare méthodiquement au pire.

La hantise du « transfert », une question de survie démographique

Pour comprendre pourquoi Amman traite le dossier palestinien en question existentielle, il faut partir du nombre : 2,4 millions de réfugiés palestiniens enregistrés auprès de l’UNRWA vivent en Jordanie — le plus gros contingent au monde —, dont près d’un cinquième dans dix camps reconnus3. Les trois quarts environ détiennent la pleine citoyenneté ; quelque 185 000 « ex-Gazaouis », arrivés après 1967, en restent privés4. Le royaume s’est construit sur un équilibre précaire entre tribus transjordaniennes, socle du régime, et population d’origine palestinienne issue des exodes de 1948 et 1967 — un équilibre qui a déjà failli rompre lors de la guerre civile de 1970 contre les fedayins de l’OLP4.

D’où la ligne rouge absolue : le « transfert ». Lorsque Donald Trump propose, début février 2025, que les États-Unis « prennent le contrôle » de Gaza et en réinstallent les habitants chez les voisins, Abdallah II, reçu le 11 février à la Maison-Blanche, lui oppose une « opposition inébranlable » au déplacement des Palestiniens de Gaza comme de Cisjordanie5. Son ministre des Affaires étrangères, Ayman Safadi, avait été plus brutal dès septembre 2024 : pousser des Palestiniens de Cisjordanie vers la Jordanie équivaudrait à « une déclaration de guerre ». Et le roi a enfoncé le clou à la tribune des Nations unies en septembre 2025 : « Nous n’accepterons jamais le déplacement forcé des Palestiniens, qui est un crime de guerre »6. Derrière ces formules, une vieille peur : que l’extrême droite israélienne, qui présente depuis des décennies la Jordanie comme « patrie de substitution » (al-watan al-badil), ne transforme le royaume en État palestinien par défaut.

En Cisjordanie, l’annexion avance par le cadastre

Cette peur s’est nourrie, depuis 2025, d’une accélération sur le terrain. Lancée le 21 janvier 2025, deux jours après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu à Gaza, l’opération « Mur de fer » a vidé les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nour Chams : environ 32 000 personnes chassées — le déplacement le plus massif en Cisjordanie depuis la guerre de 1967 —, quelque 850 bâtiments détruits ou lourdement endommagés et, dix mois plus tard, des camps toujours interdits à leurs habitants ; Human Rights Watch y voit des « crimes contre l’humanité »7. En août 2025, nouvelle étape de la politique de colonisation israélienne en Cisjordanie : le ministre des Finances Bezalel Smotrich, qui revendique d’« enterrer l’idée d’un État palestinien », obtient le feu vert final au projet E1 — 3 400 logements qui coupent la Cisjordanie en deux et achèvent d’isoler Jérusalem-Est8. Février 2026 a franchi un seuil supplémentaire : l’enregistrement foncier en zone C permet désormais d’inscrire comme « terre d’État » toute parcelle dont les propriétaires palestiniens ne peuvent prouver le titre1.

Amman lit cette séquence comme la mécanique d’un « transfert silencieux » : pression militaire, démolitions, asphyxie économique, jusqu’à ce que l’exode vers l’est devienne « volontaire ». « La Jordanie est la suivante », titrait en février la chaîne qatarienne Al Jazeera, relayant un sentiment devenu courant dans les cercles politiques jordaniens, où l’annexion formelle est ouvertement qualifiée de casus belli9. Le rétablissement de la conscription, que le gouvernement se garde de lier officiellement à Israël, est largement interprété comme la traduction militaire de cette inquiétude2.

Jérusalem, dernier titre de la légitimité hachémite

Le troisième front est symbolique, donc vital. Depuis 1924, les Hachémites — dynastie qui revendique la descendance du Prophète — assurent la garde des lieux saints musulmans de Jérusalem ; l’article 9 du traité de paix de 1994 reconnaît ce « rôle spécial », exercé au quotidien par le Waqf jordanien sur l’esplanade des Mosquées10. Pour une monarchie à l’assise démographique étroite, cette charge religieuse est un pilier de légitimité intérieure autant qu’un titre régional.

Or le statu quo s’effrite. Le 3 août 2025, le ministre israélien de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir a dirigé une prière juive collective sur l’esplanade — rupture assumée des règles en vigueur depuis 1967, qui réservent le lieu au seul culte musulman11. Plus inquiétant encore pour Amman : selon Middle East Eye, média en ligne londonien réputé proche du Qatar, Washington et Israël travailleraient à un dispositif retirant à la Jordanie sa garde au profit d’un arrangement « aligné sur les intérêts israéliens » — une affirmation que les grandes agences n’ont pas confirmée, mais à laquelle un responsable jordanien a répondu en rappelant que la garde hachémite est « internationalement reconnue » par traités10. Perdre Al-Aqsa, pour le trône, ce serait perdre la justification historique qui le distingue — et l’un des derniers arguments opposables à sa propre opinion publique.

Gaz, eau, dollars : les dépendances d’une paix glacée

Le paradoxe jordanien tient en une phrase : plus la rue exige la rupture avec Israël, plus l’État mesure ce qu’elle coûterait. Le royaume tire du gaz israélien environ 60 % de son électricité ; quand Israël a fermé le gisement Léviathan fin février 2026, au déclenchement de la guerre contre l’Iran, la compagnie nationale d’électricité a dû basculer en urgence sur le diesel et le gaz naturel liquéfié importé par Aqaba, pour un surcoût d’environ 1,8 million de dinars (2,5 millions de dollars) par jour12. L’eau raconte la même dépendance : l’accord de 2021 qui doublait les livraisons israéliennes — portées vers 100 millions de mètres cubes par an — a expiré fin 2025 sans renouvellement, Israël y attachant des conditions politiques ; le royaume, parmi les plus pauvres en eau de la planète, est retombé aux 50 millions de mètres cubes garantis par le traité de 199413. Le budget, enfin, repose sur le mémorandum signé avec Washington en septembre 2022 : 1,45 milliard de dollars d’aide annuelle jusqu’à l’exercice 2029, un flux que le gel décrété par le gouvernement Trump début 2025 a brièvement menacé avant que la Jordanie n’obtienne son exemption14. Chaque crise rappelle ainsi à Amman que ses trois perfusions — gaz, eau, dollars — passent par Israël ou par son allié américain ; la guerre régionale a d’ailleurs montré comment un choc maritime devient un choc agricole pour toute la région.

Une « neutralité positive » à l’épreuve de la prochaine escalade

Reste la guerre elle-même. Depuis que les États-Unis et Israël ont engagé, fin février 2026, leur campagne contre l’Iran, missiles et drones iraniens traversent l’espace aérien jordanien ; l’armée de l’air les intercepte au nom de la souveraineté nationale, tout en répétant que le royaume n’est pas partie au conflit. L’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) de Tel-Aviv, proche de l’appareil de défense israélien, voit dans cette « neutralité positive » revendiquée par Amman une « fenêtre stratégique » pour réparer une relation gelée depuis octobre 2023 — ambassadeurs rappelés, dirigeants qui ne se parlent plus —, alors même que la coordination militaire n’a jamais cessé15. La lecture est inverse à Amman : abattre des projectiles face à l’arsenal de forces mandataires bâti par Téhéran expose le roi, devant son opinion, à l’accusation de servir de bouclier à Israël sans rien obtenir en retour sur Gaza ni sur la Cisjordanie.

C’est l’équation à surveiller. Si le cadastre israélien débouche sur l’annexion formelle, si la garde hachémite à Jérusalem est entamée, ou si la sortie de la guerre irano-américaine renforce les partisans du « Grand Israël », le traité de 1994, déjà vidé de sa substance politique, pourrait ne pas survivre à sa quatrième décennie. La Jordanie, elle, n’a pas le luxe de choisir entre ses lignes rouges et ses perfusions : elle devra continuer à tenir les deux — conscription comprise.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la Jordanie considère-t-elle le « transfert » comme une menace existentielle ?

Le royaume abrite 2,4 millions de réfugiés palestiniens enregistrés et s'est bâti sur un équilibre fragile entre tribus transjordaniennes et population d'origine palestinienne. Un afflux massif venu de Cisjordanie ou de Gaza ferait basculer cet équilibre et accréditerait la thèse israélienne d'extrême droite de la « patrie de substitution », niant à la fois l'État palestinien et l'identité jordanienne.

Qu'est-ce que la garde hachémite des lieux saints de Jérusalem ?

Depuis 1924, la dynastie hachémite finance et administre — aujourd'hui via le Waqf jordanien — les sanctuaires musulmans de Jérusalem, dont l'esplanade des Mosquées. L'article 9 du traité de paix israélo-jordanien de 1994 reconnaît ce « rôle spécial ». Cette charge religieuse, héritée du chérif de La Mecque, est un pilier de la légitimité intérieure et régionale de la monarchie.

La Jordanie peut-elle rompre son traité de paix avec Israël ?

Politiquement, la pression populaire y pousse ; matériellement, le coût serait immense. Le gaz israélien produit environ 60 % de l'électricité du royaume, l'eau israélienne complète des ressources parmi les plus faibles du monde, et l'aide américaine — 1,45 milliard de dollars par an — soutient le budget. Amman dégrade donc la relation sans la rompre.

Quel rôle la Jordanie joue-t-elle dans la guerre entre les États-Unis et l'Iran ?

Le royaume pratique une « neutralité positive » : il intercepte les missiles et drones iraniens qui violent son espace aérien, au nom de sa souveraineté, tout en se déclarant étranger au conflit et en appelant à la désescalade. Cette posture le protège militairement, mais l'expose dans l'opinion arabe à l'accusation de couvrir Israël.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. NPR, « Israel will begin contentious West Bank land registration », NPR, 16 février 2026. https://www.npr.org/2026/02/16/g-s1-110259/israel-will-begin-west-bank-land-registration 2

  2. The Jerusalem Post, « Jordan to reinstate conscription in 2026, Amman confirms », The Jerusalem Post, 2025. https://www.jpost.com/middle-east/article-864615 2

  3. UNRWA, « Where we work — Jordan », UNRWA, 2025. https://www.unrwa.org/where-we-work/jordan

  4. Minority Rights Group International, « World Directory of Minorities and Indigenous Peoples — Jordan: Palestinians », Refworld. https://www.refworld.org/docid/49749cfcc.html 2

  5. NBC News, « After meeting with Trump, Jordan’s King Abdullah II reiterates “steadfast opposition” to moving Palestinians out of Gaza », NBC News, 11 février 2025. https://www.nbcnews.com/politics/donald-trump/jordan-trump-gaza-meeting-rcna191656

  6. Royal Hashemite Court, « Address by His Majesty King Abdullah II at the Plenary Session of the 80th General Assembly of the United Nations », kingabdullah.jo, 23 septembre 2025. https://kingabdullah.jo/en/speeches/address-by-his-majesty-king-abdullah-ii-at-the-plenary-session-of-the-80th-general-assembly-of-the-united-nations-1

  7. Human Rights Watch, « West Bank: Israel Emptying Refugee Camps a Crime Against Humanity », HRW, 20 novembre 2025. https://www.hrw.org/news/2025/11/20/west-bank-israel-emptying-refugee-camps-a-crime-against-humanity

  8. The Times of Israel, « Smotrich rejoices as settlement plan that “erases 2-state delusion” gets final greenlight », The Times of Israel, 20 août 2025. https://www.timesofisrael.com/smotrich-rejoices-as-settlement-plan-that-erases-2-state-delusion-gets-final-greenlight/

  9. Al Jazeera, « “Jordan is next”: West Bank annexation signals “silent transfer” », Al Jazeera, 17 février 2026. https://www.aljazeera.com/features/2026/2/17/jordan-is-next-west-bank-annexation-signals-silent

  10. Middle East Eye, « US and Israel “actively working” to strip Jordan of Al-Aqsa custodianship, sources say », Middle East Eye. https://www.middleeasteye.net/news/palestine-al-aqsa-us-israel-strip-jordan-custodianship-sources-say 2

  11. CNN, « Far-right Israeli minister prays at Jerusalem’s most sensitive holy site, breaching decades-old agreement », CNN, 3 août 2025. https://www.cnn.com/2025/08/03/middleeast/itamar-ben-gvir-israel-jerusalem-intl

  12. AGBI, « Jordan struggles to generate electricity without Israeli gas », Arabian Gulf Business Insight, mars 2026. https://www.agbi.com/oil-and-gas/2026/03/jordan-struggles-to-generate-electricity-without-israeli-gas/

  13. Fanack Water, « End of the Israel–Jordan Water Deal: Between War, Dependence, and Cautious Cooperation », Fanack. https://water.fanack.com/end-israel-jordan-water-agreement/

  14. Congressional Research Service, « Jordan: Background and U.S. Relations », Congress.gov. https://www.congress.gov/crs-product/RL33546

  15. INSS, « “The Roaring Lion”: A New Strategic Window for Israel–Jordan Relations », Institute for National Security Studies, mars 2026. https://www.inss.org.il/publication/israel-jordan-iran-war/

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