La fracture de l'économie russe : record militaire, déroute civile
Armement en plein essor, secteur civil en déroute : comment la Russie finance une économie de guerre structurelle et ce que révèle cette bifurcation.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- En 2025, la Russie a produit 7 millions d'obus d'artillerie, soit 17 fois son niveau de 2021, tout en fabriquant près de 2 500 missiles de précision.
- La croissance du PIB russe est retombée à environ 1 % en 2025, après deux années à plus de 4 %, signe d'un essoufflement structurel.
- Le secteur civil paie la facture : métallurgie en recul, matériaux de construction en chute, pénurie chronique de main-d'œuvre évaluée à 3,1 millions de travailleurs d'ici 2030.
- Le budget militaire 2025 a représenté 7,5 % du PIB, niveau jamais atteint depuis la fin de l'URSS, selon le SIPRI.
- Les sources officielles russes, dont l'agence d'État TASS, valorisent la résilience industrielle sans reconnaître le déséquilibre civil-militaire.
Sept millions d’obus par an. C’est le chiffre que le renseignement militaire estonien a publié en février 2026 pour décrire la cadence de production russe en 2025 — soit dix-sept fois le niveau d’avant l’invasion de l’Ukraine1. Pendant ce temps, la métallurgie civile reculait, le secteur de la construction s’effondrait, et la banque centrale maintenait des taux d’intérêt supérieurs à 21 % pour contenir une inflation galopante. L’économie russe n’est plus simplement « en guerre » : elle s’est scindée en deux univers qui se tournent le dos.
Un appareil militaro-industriel transformé en machine de guerre
La conversion industrielle est sans précédent dans l’histoire post-soviétique. En 2021, les usines russes produisaient environ 400 000 obus d’artillerie par an. En 2025, ce chiffre dépasse les 7 millions, incluant quelque 3,4 millions d’obus d’obusier, 2,3 millions d’obus de mortier, 800 000 munitions pour chars et véhicules blindés, et 500 000 roquettes1. La cadence quotidienne atteint environ 19 000 projectiles — un rythme qui dépasse les besoins immédiats du front, signalant la constitution de réserves stratégiques pour de futurs conflits.
Les missiles balistiques suivent la même courbe. La production d’Iskander-M est passée de 250 unités en 2023 à 700 en 2024, avec une cadence estimée à 60 missiles par mois début 20262. La part des composants domestiques dans ces missiles atteint désormais 90 %, ce qui les rend relativement insensibles aux sanctions sur les composants électroniques occidentaux. Moscou prévoyait de fabriquer près de 2 500 missiles de haute précision — croisières, balistiques et hypersoniques — en 20252.
Pour soutenir ce niveau de production, les usines du complexe militaro-industriel ont généralisé le travail en trois-huit, sept jours sur sept. Selon l’Atlantic Council, environ 600 000 à 700 000 personnes ont rejoint ce secteur en 2023-2024, portant les effectifs totaux à quelque 3,8 millions de travailleurs, soit 5 % de la population active3. L’État garantit la demande, subventionne les coûts et rémunère généreusement — autant d’avantages que l’économie civile ne peut pas offrir.
La facture que paient les civils
Le revers de cette performance militaire est brutal pour l’économie ordinaire. La croissance du PIB, qui dépassait 4 % en 2023 et 2024, est retombée à environ 1 % en 20254. La Banque mondiale prévoit une trajectoire similaire pour 2026. L’essor était artificiel : il reposait sur les dépenses publiques militaires, non sur une hausse de la productivité ou de la compétitivité.
La pénurie de main-d’œuvre est devenue structurelle. Avec un taux de chômage tombé à peine au-dessus de 2 %, la réserve de travailleurs disponibles est quasiment épuisée. Le ministère russe du Travail projette un déficit de 3,1 millions de personnes d’ici 20305. Le recrutement militaire — avec des primes pouvant atteindre 2 millions de roubles par engagement — draine les travailleurs que les entreprises civiles ne peuvent plus ni remplacer ni retenir.
Les secteurs industriels non liés à la défense en portent les stigmates. La métallurgie civile a reculé de 9 % en 2025, la production de matériaux de construction de 23 % pour les briques et de 21 % pour le ciment6. La moitié des 129 sous-secteurs industriels suivis par les statisticiens russes affichent désormais des résultats négatifs. L’industrie du bois a baissé de 3,4 %, les produits plastiques de 6,3 %.
Le crédit joue un rôle aggravant. Pour juguler une inflation qui culminait à 9,5 % en 2024, la banque centrale a porté son taux directeur à 21 % — un niveau qui rend tout emprunt d’investissement prohibitif pour les entreprises civiles. Selon CEPA, un center d’analyses américain spécialisé en affaires euro-atlantiques, ce mécanisme constitue un cercle vicieux : les militaires drainent les travailleurs, les entreprises civiles relèvent les salaires pour attirer les rares disponibles, ce qui alimente l’inflation, contraint la banque centrale à maintenir des taux élevés, et étouffe tout investissement privé7.
Le budget 2026, acte officiel d’une économie de guerre structurelle
Les chiffres publiés par le SIPRI en avril 2026 donnent l’ampleur de la transformation : la Russie a consacré 190 milliards de dollars à ses forces armées en 2025, soit 7,5 % de son PIB — le ratio le plus élevé enregistré depuis la fin de l’Union soviétique8. Pour comparaison, ce ratio était de 3 % en 2021.
Le budget 2026 prévoit officiellement 14,9 billions de roubles de dépenses militaires, soit 6,3 % du PIB — un recul apparent qui s’explique par une discipline budgétaire imposée par le ministre des Finances, et non par un désengagement stratégique. Le SIPRI note que ce budget sera vraisemblablement amendé en cours d’année, comme ce fut le cas à deux reprises en 2025. À l’inverse, les dépenses sociales ont été comprimées : leur part dans le budget fédéral est passée de 38 % à 25 %, et les programmes de soutien au développement économique sont tombés à leur niveau le plus bas depuis au moins vingt ans4.
Pour financer l’effort de guerre, Moscou a mobilisé plusieurs leviers simultanément : ponctions sur le Fonds national de prospérité, émission de dette intérieure à des taux élevés, et hausse de la TVA de 20 % à 22 % au 1er janvier 2026. Le déficit budgétaire de janvier 2026 a atteint 1 700 milliards de roubles — le plus élevé pour un mois de janvier jamais enregistré — tandis que les recettes pétrolières et gazières ont chuté à leur plus bas niveau depuis la pandémie de Covid-199.
Le récit officiel face aux données
L’agence d’État TASS présente régulièrement les performances industrielles militaires comme un succès de la « résilience économique souveraine » de la Russie, citant notamment les déclarations de Vladimir Poutine sur les exportations d’armements en progression pour 202610. Ce récit n’est pas totalement faux : la capacité de production militaire a indéniablement progressé, et la dette publique russe reste modeste en comparaison internationale (16,4 % du PIB). Mais il occulte le déséquilibre fondamental que des institutions aussi prudentes que la banque centrale russe ont elles-mêmes commencé à signaler publiquement. En novembre 2025, la gouverneure de la banque centrale, Elvira Nabioullina, avait averti que l’économie risquait de basculer en récession d’ici la fin de l’année — une alarme inhabituelle venant d’une institution qui s’exprime rarement en ces termes.
Pour les analystes de Foreign Affairs, les fissures de l’économie de guerre russe ne se voient pas encore dans les chiffres de production militaire, mais dans l’accumulation silencieuse de fragilités : un appareil civil qui se dégrade sans être reconstruit, un capital humain dilapidé par les pertes au front et l’émigration, des réserves financières qui s’épuisent11.
Deux trajectoires qui s’éloignent
La question n’est plus de savoir si Moscou peut produire des missiles ou des obus — la réponse est clairement oui, et à une échelle qui dépasse les besoins immédiats du conflit ukrainien. La question est de savoir combien de temps une économie peut fonctionner à deux vitesses sans que les roues civiles ne grippent définitivement.
Le ralentissement déjà perceptible de la croissance de la production militaire — de 20-30 % par an en 2023-2024 à 5-7 % prévus pour 2026 — suggère que les goulots d’étranglement (main-d’œuvre, composants, capacités de financement) commencent à faire effet3. Le Wilson Center, dans une analyse de janvier 2025, notait que l’économie russe se trouvait face à un choix impossible : sacrifier davantage de secteurs civils pour nourrir la machine militaire, ou accepter un plafonnement de la production d’armements qui pèserait sur la conduite du conflit5.
Pour les économies occidentales qui surveillent ces tendances, l’enjeu est stratégique : si les sanctions combinées à la logique interne de l’économie de guerre poussent la Russie vers une récession civile profonde tout en maintenant la pression militaire, les conséquences sur la stabilité intérieure et la durée soutenable du conflit deviennent des variables décisives. L’économie russe ne s’est pas effondrée sous les sanctions — mais elle a été restructurée au profit du secteur militaire, au détriment de l’économie civile et des réserves financières.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
La production militaire russe peut-elle se maintenir à ce niveau ?
La croissance de la production d'armements ralentit déjà : après des hausses de 20 à 30 % par an en 2023-2024, les analystes prévoient seulement 5 à 7 % en 2026. La pénurie de main-d'œuvre et le tarissement des fonds souverains rendent le rythme actuel difficile à tenir sur la durée.
Pourquoi l'économie civile russe souffre-t-elle autant ?
Le complexe militaro-industriel aspire les travailleurs (primes de recrutement de 2 millions de roubles), capte les crédits bancaires et bénéficie de commandes d'État garanties. Les entreprises civiles ne peuvent ni concurrencer ces salaires ni emprunter à des taux élevés qui dépassaient 21 % en 2025.
Quel est l'impact des sanctions sur l'industrie russe ?
Les sanctions ont surtout frappé les secteurs civils dépendants de technologies occidentales : métallurgie en recul de 9 %, matériaux de construction en baisse de 23 %. Le complexe militaro-industriel s'est en partie adapté par substitution nationale, notamment pour les missiles Iskander produits à 90 % avec des composants domestiques.
Comment Moscou finance-t-il ces dépenses militaires sans précédent ?
Par une combinaison d'emprunts intérieurs coûteux, de hausses fiscales (TVA portée à 22 % en 2026), de ponctions sur le Fonds national de prospérité, et d'une réduction de la part des dépenses sociales dans le budget fédéral, passée de 38 % à 25 %.
Quels secteurs civils russes sont les plus touchés ?
La métallurgie (–9 %), les matériaux de construction (–23 % pour les briques, –21 % pour le ciment), l'industrie du bois (–3,4 %) et les produits plastiques (–6,3 %) concentrent les plus fortes baisses. La moitié des sous-secteurs industriels affichent désormais des résultats négatifs.
Sources
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Estonian Foreign Intelligence Service, « Russian shell production reaches 7 million annually, 17 times pre-invasion levels », Euromaidan Press, 11 février 2026. https://euromaidanpress.com/2026/02/11/russian-shell-production-reaches-7-million-annually-17-times-pre-invasion-levels-estonian-intelligence/ ↩ ↩2
-
Kyiv Independent, « Russia plans to produce nearly 2,500 high-precision missiles in 2025, military intelligence says », Kyiv Independent, 2025. https://kyivindependent.com/russia-plans-to-produce-nearly-2-500-precision-missiles-in-2025-hur-says/ ↩ ↩2
-
Atlantic Council, « The Russian economy in 2025: Between stagnation and militarization », Atlantic Council Russia Tomorrow series, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/content-series/russia-tomorrow/the-russian-economy-in-2025-between-stagnation-and-militarization/ ↩ ↩2
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The Moscow Times, « Russia’s Economy in 2026: More War, Slower Growth and Higher Taxes », The Moscow Times, 2 janvier 2026. https://www.themoscowtimes.com/2026/01/02/russias-economy-in-2026-more-war-slower-growth-and-higher-taxes-a91579 ↩ ↩2
-
Wilson Center, « The Risks of Russia’s Two-Speed Economy in 2025 », Wilson Center, 2025. https://www.wilsoncenter.org/blog-post/risks-russias-two-speed-economy-2025 ↩ ↩2
-
CEPA, « Russia’s Economy: Bent Out of Shape », Center for European Policy Analysis, 2025. https://cepa.org/article/russias-economy-bent-out-of-shape/ ↩
-
CEPA, « Russia’s Bankers Fight Inflation and the Kremlin’s War Addiction », Center for European Policy Analysis, 2025. https://cepa.org/article/russias-bankers-fight-inflation-and-the-kremlins-war-addiction/ ↩
-
SIPRI, « A Budget for a Fifth Year of War: Military Spending in Russia’s Budget for 2026 », SIPRI Insights on Peace and Security, 2026. https://www.sipri.org/publications/2026/sipri-insights-peace-and-security/budget-fifth-year-war-military-spending-russias-budget-2026 ↩
-
Modern Diplomacy, « Russia’s Wartime Economy Under Pressure », Modern Diplomacy, 8 janvier 2026. https://moderndiplomacy.eu/2026/01/08/russias-wartime-economy-under-pressure/ ↩
-
TASS, « Russian defense exports to grow significantly in 2026 — Putin », TASS, 2026. https://tass.com/economy/2079507 ↩
-
Foreign Affairs, « The Cracks in Russia’s War Economy », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/russia/cracks-russias-war-economy ↩
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