Une politique étrangère féministe à contre-courant
Premier pays d'Afrique à se doter d'une diplomatie féministe, le Liberia valide sa feuille de route en 2025 et siège au Conseil de sécurité. Portée et limites.

À retenir
- Le Liberia est le premier pays d'Afrique à s'engager dans une politique étrangère féministe, décidée en février 2024 sous l'administration Boakai.
- Le 3 octobre 2025, Monrovia a validé sa feuille de route « politique étrangère sensible au genre / féministe » et un audit de genre de son ministère des Affaires étrangères.
- L'engagement s'adosse à un héritage unique : la mobilisation des femmes de 2003, la présidence d'Ellen Johnson Sirleaf et le Nobel de la paix 2011.
- Le 3 juin 2025, le Liberia a retrouvé un siège non permanent au Conseil de sécurité après 62 ans, avec l'agenda femmes, paix et sécurité en bannière.
- Le pari se fait à contre-courant : la Suède, l'Argentine, les Pays-Bas et l'Allemagne ont abandonné le label, et les moyens libériens restent limités.
Au ministère des Affaires étrangères de Monrovia, le 3 octobre 2025, une salle remplie de diplomates, de députées et de représentants de l’ONU applaudit la validation d’un document inédit sur le continent : une feuille de route pour une « politique étrangère sensible au genre / féministe »1. Au même moment, la planète diplomatique fait le chemin inverse. La Suède, qui a inventé le concept en 2014, l’a enterré ; l’Allemagne et les Pays-Bas viennent de l’abandonner2. Le Liberia, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique de l’Ouest, choisit donc de hisser un drapeau que les puissances replient. Le pari n’a rien d’anodin : il s’appuie sur une histoire que peu d’États peuvent revendiquer.
De la guerre civile à la diplomatie de genre
Pour comprendre Monrovia, il faut remonter à 2003. La deuxième guerre civile ravage alors le pays, avec son cortège de viols systématiques et d’enfants enrôlés de force3 — un schéma que l’on retrouve dans l’évolution des conflits africains, où les civils, et d’abord les femmes, paient le plus lourd tribut. C’est dans ce chaos qu’une travailleuse sociale, Leymah Gbowee, rassemble des femmes chrétiennes et musulmanes au sein du mouvement d’action de masse des femmes du Liberia. Vêtues de blanc, elles occupent les marchés, arrachent au président Charles Taylor la promesse de négocier, puis encerclent à Accra le bâtiment des pourparlers de paix, bloquant physiquement les négociateurs jusqu’à un résultat3. Ce geste fondateur est entré dans l’histoire des mouvements non violents.
Trois ans plus tard, en 2006, Ellen Johnson Sirleaf devient la première femme élue chef d’État du continent africain — et la première alternance entre dirigeants démocratiquement élus au Liberia depuis 19444. En 2011, elle reçoit le prix Nobel de la paix, partagé avec Gbowee et la Yéménite Tawakkol Karman, « pour leur lutte non violente en faveur de la sécurité des femmes et de leur droit à participer pleinement à la construction de la paix »5. Surtout, sous sa présidence, le Liberia figure parmi les premiers pays au monde à se doter d’un plan national de mise en œuvre de la résolution 1325 du Conseil de sécurité — ce texte de l’an 2000 qui consacre l’agenda « femmes, paix et sécurité »4. La diplomatie de genre n’est donc pas, ici, une greffe importée : elle prolonge une mémoire nationale.
Ce que la feuille de route de 2025 met sur la table
L’engagement formel est récent. C’est en février 2024, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir de Joseph Boakai, que le Liberia décide officiellement de poursuivre une politique étrangère féministe — devenant le premier pays africain à le faire6. La validation d’octobre 2025 transforme l’intention en méthode.
La feuille de route, baptisée GRFP/FFP selon son sigle anglais, vise à « institutionnaliser l’égalité de genre, les droits des femmes, la paix et la sécurité, l’autonomisation économique des femmes et une gestion inclusive du climat et des ressources » dans la diplomatie, la coopération extérieure et les pratiques internes du pays1. Elle s’accompagne d’un audit de genre du ministère des Affaires étrangères lui-même : il s’agit d’abord de regarder qui dirige les ambassades et les directions avant de prêcher l’égalité à l’étranger.
Le texte fixe des cibles concrètes. Un objectif de 50 % d’inclusion des femmes et des personnes handicapées dans les processus électoraux et les postes de décision6. ONU Femmes, dont la représentante Comfort Lamptey a salué « une étape majeure », insiste sur les leviers financiers : intégrer une budgétisation sensible au genre dans le cadre fiscal national, étendre les données ventilées par sexe et lier les financements aux cibles de mise en œuvre7. C’est précisément sur ce terrain — l’argent et les chiffres — que se jouera la crédibilité de la démarche.
Le Conseil de sécurité comme tribune
Le calendrier libérien sert l’ambition. Le 3 juin 2025, l’Assemblée générale des Nations unies élit le Liberia comme membre non permanent du Conseil de sécurité pour 2026-2027, par 181 voix sur 187 — son premier siège depuis 19648. Le président Boakai suit le décompte des voix depuis Monrovia, aux côtés de sa ministre des Affaires étrangères Sara Beysolow Nyanti8.
Le mandat débute en janvier 2026. Monrovia a annoncé vouloir y porter la protection des civils, « en particulier les femmes et les enfants », et consulter les femmes et la jeunesse libériennes pour définir ses priorités8. Le dossier ne manquera pas : à quelques centaines de kilomètres, l’instabilité croissante au Sahel et en Afrique de l’Ouest alimente déplacements de populations et violences de genre. Pour un petit État, le Conseil offre une tribune sans équivalent : deux ans durant, le Liberia pourra défendre l’agenda femmes-paix-sécurité au plus haut niveau de la gouvernance mondiale, à un moment où ce dernier est fragilisé. La diplomatie de genre devient alors un instrument d’influence — une manière, pour un pays modeste, d’exister au-delà de son poids économique.
Un pari à rebours du reflux mondial
Le contraste avec la tendance internationale est saisissant. La Suède avait adopté en 2014 la première politique étrangère explicitement féministe, sous l’impulsion de sa cheffe de la diplomatie Margot Wallström9. En octobre 2022, le nouveau ministre Tobias Billström y met fin, jugeant que « l’étiquette occulte le fait que la politique étrangère suédoise doit reposer sur les valeurs et les intérêts suédois » — tout en assurant que l’égalité reste « une valeur fondamentale »10. Depuis, le reflux s’est accéléré : l’Argentine a tourné la page, puis les Pays-Bas et l’Allemagne ont renoncé au label2.
Le mouvement ne disparaît pas pour autant : il se déplace. La France a lancé sa stratégie internationale pour une diplomatie féministe en mars 2025, la Colombie a publié fin 2024 le premier cadre du genre explicitement pacifiste, et l’Espagne, le Mexique, le Chili ou le Canada gardent le cap2. Surtout, un groupe transrégional de pays — dont le Liberia — continue de financer la santé et les droits sexuels et reproductifs2. C’est dans cet espace, déserté par certains et investi par d’autres, que Monrovia avance. La diplomatie de genre rejoint là d’autres formes d’engagement du Sud vers l’Afrique, à l’image du partenariat stratégique noué par le Brésil avec les nations africaines.
Reste un déséquilibre que le Liberia entend corriger : le débat sur la diplomatie féministe est longtemps resté une affaire du Nord. Comme l’analyse le média panafricain African Arguments, l’Afrique a été tenue à distance d’un discours pensé ailleurs, au risque de réduire les femmes du Sud à des bénéficiaires à protéger plutôt qu’à des actrices11. En s’affichant pionnier, le Liberia revendique l’inverse : être producteur de la norme, non son simple destinataire — une posture qui résonne avec les débats sur le partenariat stratégique entre l’Europe et l’Afrique, où le continent entend cesser d’être un objet de politiques décidées ailleurs.
L’affichage et la substance
L’enthousiasme officiel ne doit pas masquer les critiques, ni les angles morts. Le premier reproche adressé à toutes les diplomaties féministes est l’écart entre le discours et les actes. La Suède, championne autoproclamée, figurait parmi les dix premiers exportateurs mondiaux d’armes, y compris vers des régimes répressifs : une « coexistence inconfortable » que les chercheurs ont largement documentée12. Des travaux universitaires récents pointent un « féminisme de gouvernance » qui cohabite avec le militarisme sans le remettre en cause13.
Pour le Liberia, le risque est différent mais réel : celui de l’effet d’affichage. Un pays au budget diplomatique contraint peut-il financer une transformation aussi vaste ? Les progrès intérieurs restent modestes — la participation des femmes à l’élaboration du plan national de développement est passée d’environ 24 % à plus de 33 %, mais l’objectif de parité demeure lointain6. Le réseau spécialisé qui a établi le profil libérien le formule sans détour : tout l’enjeu est de traduire les principes féministes « dans la pratique » par des engagements concrets et des financements fléchés14. Sans cela, la feuille de route resterait un document de prestige.
Les défenseurs de la démarche objectent qu’un signal politique a une valeur propre. Dans un contexte où les droits des femmes reculent — la revue PassBlue, spécialisée dans la couverture de l’ONU, titrait fin 2025 que les politiques étrangères féministes « se battent pour leur survie »2 —, le simple fait qu’un État africain reprenne le flambeau lesté de la mémoire de Sirleaf et de Gbowee n’a rien d’anecdotique. La portée symbolique, ici, fait partie de la stratégie.
Un test grandeur nature
Le Liberia a réuni en deux ans ce que peu de pays peuvent aligner : un héritage de paix porté par des femmes, une présidence historique, une feuille de route validée et un siège au Conseil de sécurité. L’année 2026 sera le test grandeur nature, dans une Afrique subsaharienne en 2026 traversée de crises sécuritaires et de reculs démocratiques. À New York, Monrovia devra prouver que sa diplomatie de genre dépasse les communiqués — en pesant sur des dossiers concrets de protection des civils. À domicile, il lui faudra montrer des chiffres : budget alloué, femmes nommées, données ventilées.
Le signal à surveiller tient en une question simple. La feuille de route sera-t-elle dotée d’un financement propre et d’indicateurs vérifiables, ou restera-t-elle une déclaration d’intention ? Dans un monde qui range ses bannières féministes, la réponse libérienne dira si un petit État peut faire d’une norme délaissée par les grands un véritable levier d’influence — ou seulement un beau récit.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une politique étrangère féministe ?
C'est une doctrine qui place l'égalité de genre et les droits des femmes au cœur de la diplomatie, de l'aide et de la sécurité d'un État. La Suède l'a inaugurée en 2014. Concrètement, elle vise à augmenter le nombre de femmes diplomates, à financer leurs droits et à intégrer le genre dans chaque décision extérieure.
Pourquoi le Liberia est-il pionnier sur ce terrain ?
Le Liberia porte un héritage singulier : la mobilisation des femmes de 2003 a contribué à mettre fin à la guerre civile, et Ellen Johnson Sirleaf est devenue en 2006 la première femme élue à la tête d'un État africain, avant le Nobel de la paix 2011. Cette mémoire confère à Monrovia une légitimité rare pour porter la diplomatie de genre.
Quel est le contenu de la feuille de route validée en 2025 ?
Validée le 3 octobre 2025, elle veut institutionnaliser l'égalité de genre, les droits des femmes, l'agenda femmes-paix-sécurité, l'autonomisation économique des femmes et une gestion inclusive du climat et des ressources dans la diplomatie libérienne. Elle s'accompagne d'un audit de genre du ministère des Affaires étrangères et vise 50 % de femmes aux postes de décision.
La diplomatie féministe est-elle en recul dans le monde ?
Oui pour plusieurs pionniers. La Suède a abandonné le label en 2022, suivie par l'Argentine, les Pays-Bas et l'Allemagne. Mais le Liberia, la France, l'Espagne, le Mexique, le Chili et la Colombie maintiennent le cap, et un groupe transrégional continue de financer les droits des femmes. Le mouvement se déplace plutôt qu'il ne disparaît.
Sources
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Ministère des Affaires étrangères du Liberia (source gouvernementale), « Liberia Charts Bold Course with Gender-Responsive Foreign Policy Roadmap », mofa.gov.lr, octobre 2025. https://www.mofa.gov.lr/media/press-releases/liberia-charts-bold-course-gender-responsive-foreign-policy-roadmap ↩ ↩2
-
Stéphanie Fillion, « Feminist Foreign Policies Are Fighting for Their Life », PassBlue (média indépendant de couverture de l’ONU), 5 novembre 2025. https://passblue.com/2025/11/05/feminist-foreign-policies-are-fighting-for-their-life/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
« Liberian women act to end civil war, 2003 », Global Nonviolent Action Database, Swarthmore College. https://nvdatabase.swarthmore.edu/content/liberian-women-act-end-civil-war-2003 ↩ ↩2
-
« Ellen Johnson Sirleaf », Encyclopædia Britannica. https://www.britannica.com/biography/Ellen-Johnson-Sirleaf ↩ ↩2
-
« Ellen Johnson Sirleaf – Facts », NobelPrize.org, comité Nobel norvégien, 2011. https://www.nobelprize.org/prizes/peace/2011/johnson_sirleaf/facts/ ↩
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Katie M. Whipkey, Spogmay Ahmed et Lyric Thompson, « Defining Feminist Foreign Policy — Liberia », Feminist Foreign Policy Collaborative (réseau d’ONG de genre), 2025. https://www.ffpcollaborative.org/s/FFPC_Rpt-2025_Pr-LBR_f01.pdf ↩ ↩2 ↩3
-
ONU Femmes – Afrique, « Liberia’s Gender Responsive Foreign Policy Brief », octobre 2025. https://africa.unwomen.org/en/digital-library/publications/2025/10/liberias-gender-responsive-foreign-policy-brief ↩
-
« Liberia returns to UN Security Council after 62 years with overwhelming victory », The Liberian Investigator (presse libérienne), juin 2025. https://liberianinvestigator.com/update/liberia-un-security-council-2026-seat/ ↩ ↩2 ↩3
-
« Can a feminist foreign policy be undone? Reflections from Sweden », International Affairs (Chatham House / Oxford University Press), vol. 100, n° 3, 2024. https://academic.oup.com/ia/article/100/3/1263/7651900 ↩
-
« Sweden’s New Government Abandons Feminist Foreign Policy », Human Rights Watch, 31 octobre 2022. https://www.hrw.org/news/2022/10/31/swedens-new-government-abandons-feminist-foreign-policy ↩
-
« The continent falling behind: Africa’s placement in the Global Feminist Foreign Policy Discourse », African Arguments (média panafricain), août 2024. https://africanarguments.org/2024/08/the-continent-falling-behind-africas-placement-in-the-global-feminist-foreign-policy-discourse/ ↩
-
« The uneasy co-existence of arms exports and feminist foreign policy », The Conversation. https://theconversation.com/the-uneasy-co-existence-of-arms-exports-and-feminist-foreign-policy-93930 ↩
-
« Feminist Foreign Policy as a Case of Governance Feminism: Neoliberalism, Militarism, and Women as “Agents of Change” », International Studies Review (Oxford University Press), vol. 27, n° 1, 2025. https://academic.oup.com/isr/article/27/1/viaf007/8109153 ↩
-
International Center for Research on Women, « Defining Feminist Foreign Policy: An Analysis of the 2025 Report », ICRW (centre de recherche sur les femmes), 2025. https://www.icrw.org/defining-feminist-foreign-policy-an-analysis-of-the-2025-report/ ↩
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