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AUKUS et la Nouvelle-Zélande : solidarité stratégique contre dépendance commerciale à la Chine

Wellington examine sa participation au Pilier 2 d'AUKUS face aux avertissements de Pékin : peut-on rejoindre un pacte de défense quand la Chine absorbe 27 % de vos exportations ?

Par ISS6 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne d'Auckland avec le détroit de Cook en arrière-plan, symbole des choix stratégiques de la Nouvelle-Zélande entre Orient et Occident
Vue aérienne d'Auckland avec le détroit de Cook en arrière-plan, symbole des choix stratégiques de la Nouvelle-Zélande entre Orient et Occident (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Wellington examine depuis 2024 une éventuelle adhésion au Pilier 2 d'AUKUS, consacré aux technologies de défense avancées (IA, drones, cyber, hypersonique), sans avoir encore tranché.
  2. La Chine, qui absorbe environ 27 % des exportations néo-zélandaises, a averti que tout rapprochement avec AUKUS aurait des conséquences 'inévitables' sur les relations bilatérales.
  3. Le Premier ministre Christopher Luxon a écarté cette pression commerciale comme critère de décision, répondant que le risque chinois n'est 'pas une considération pour nous'.
  4. La Nouvelle-Zélande se retrouve dans une 'position d'attente' — le gouvernement procède déjà à des achats militaires (drones longue portée, surveillance) qui épousent les priorités du Pilier 2.
  5. L'expérience australienne — frappée par un embargo commercial de Pékin après 2020 — constitue l'avertissement ultime que Wellington ne peut ignorer.

La scène s’est déroulée en novembre 2024 dans un studio de Radio NZ. Wang Xiaolong, ambassadeur de Chine à Wellington, pesait ses mots avec soin — mais le message était limpide : si la Nouvelle-Zélande rejoignait AUKUS, cela aurait « inévitablement » un impact négatif sur la relation bilatérale1. Face à cette pression directe, le Premier ministre Christopher Luxon a répondu avec une placidité désarmante : ce risque « n’est pas une considération pour nous »2. Entre ces deux postures se joue l’un des dilemmes les plus aigus de la politique étrangère néo-zélandaise : peut-on s’ancrer dans un pacte de défense conçu pour contenir la Chine quand cette même Chine absorbe plus du quart de vos exportations ?

Un Pilier 2 taillé sur mesure pour Wellington

Lancé en septembre 2021 entre Washington, Londres et Canberra, AUKUS comporte deux piliers distincts. Le premier — le plus médiatisé — vise à doter l’Australie de sous-marins à propulsion nucléaire. Wellington, pays antinucléaire depuis 1987, s’en désintéresse par principe. Mais le Pilier 2 est une autre affaire : il s’agit d’un cadre de coopération en technologies de défense avancées — intelligence artificielle, drones autonomes, guerre cyber, systèmes hypersoniques, guerre électronique3. Aucune bombe, aucun réacteur : que de l’électronique et du logiciel.

C’est précisément ce périmètre qui rend la participation néo-zélandaise envisageable, voire cohérente. Wellington développe depuis 2025 un Plan de capacités de défense ambitieux : NZ$880 millions en financement opérationnel supplémentaire, NZ$700 millions en nouveaux investissements, dont une enveloppe de 100 à 300 millions pour des drones de surveillance longue portée destinés au Pacifique4. Des analystes ont noté que ces priorités d’acquisition — drones, satellites, intégration de données, contre-drones — reproduisent presque trait pour trait les workstreams du Pilier 25. Wellington avance donc dans la même direction, avec ou sans étiquette formelle.

L’avertissement de Pékin et le précédent australien

Que dit le point de vue de Pékin sur cette trajectoire ? Selon le South China Morning Post, qui reflète souvent les sensibilités du gouvernement central, la Chine présente AUKUS comme l’expression d’une « mentalité de guerre froide à somme nulle » incompatible avec la stabilité régionale6. L’ambassadeur Wang a insisté sur la fragilité de la confiance : « Elle peut prendre des années à se construire et quelques secondes à se détruire. »

Cet avertissement prend tout son sens à la lumière du précédent australien. Après que Canberra eut demandé une enquête internationale sur l’origine de la Covid-19 en 2020, Pékin avait imposé des droits de douane punitifs sur les vins, l’orge, le charbon et le bois australiens. Les exportations australiennes de vin vers la Chine — qui pesaient environ un milliard de dollars australiens par an — se sont réduites à quelques dizaines de millions7. La leçon est gravée dans les mémoires à Wellington.

La Nouvelle-Zélande est-elle aussi vulnérable ? Plus encore, peut-être. La Chine représente environ 27 % de ses exportations, soit près de NZ$20,76 milliards1. Le secteur laitier est particulièrement exposé : Pékin absorbe 30 à 35 % des produits laitiers néo-zélandais, contre à peine 12 % il y a dix ans. Un pays de cinq millions d’habitants, dont l’économie repose sur l’agriculture d’exportation, ne dispose pas du même coussin qu’un continent de vingt-cinq millions.

Pourtant, le Lowy Institute nuance la menace : l’épisode australien a aussi démontré les limites de la coercition économique chinoise. Canberra a diversifié ses marchés, et Pékin a finalement levé la quasi-totalité de ses barrières entre 2023 et 2024 — non par générosité, mais parce que la punition se retournait contre ses propres exportateurs et sa réputation de partenaire fiable7.

La « position d’attente » et la défense en marche

Sur le plan formel, la Nouvelle-Zélande est en « position d’attente » depuis le début de 20268. Une révision américaine de l’ensemble du partenariat AUKUS, déclenchée sous l’administration Trump, a suspendu les discussions. Wellington attend les conclusions de ce réexamen avant de formuler une demande officielle — et les réunions inter-agences sur le sujet se sont raréfiées depuis l’automne 2025.

Mais dans les faits, la politique de défense évolue déjà dans le sens d’un rapprochement. Le gouvernement Luxon a clairement affiché sa volonté d’approfondir les liens avec les partenaires des Five Eyes. Dans un discours au Lowy Institute à Sydney, le Premier ministre a parlé de « renforcer délibérément » ces relations9. Sur le plan opérationnel, les forces armées testent des drones fabriqués en Nouvelle-Zélande pour des missions aériennes, terrestres et maritimes, et le ministère de la Défense a lancé des consultations pour des drones de surveillance du Pacifique Sud4. Une intégration progressive, sans déclaration formelle.

Sur le plan intérieur, la décision divise. D’anciens responsables — dont l’ex-Première ministre Helen Clark — ont signé une lettre ouverte au gouvernement mettant en garde contre une dérive vers la politique américaine de containment de la Chine. Ils estiment que Wellington gagnerait à préserver son autonomie stratégique, qui constitue selon eux un actif diplomatique distinct10. À l’opposé, des chercheurs de l’ASPI et du National Bureau of Asian Research plaident que l’absence de participation au Pilier 2 éroderait l’interopérabilité, l’accès aux capacités critiques et la crédibilité militaire de la Nouvelle-Zélande face à ses alliés les plus proches3.

Entre Five Eyes et APEC : un équilibre de plus en plus instable

La Nouvelle-Zélande occupe une position unique dans l’architecture sécuritaire de l’Indo-Pacifique. Membre fondateur des Five Eyes — le réseau de partage du renseignement entre États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande —, elle est aussi membre de l’APEC, le forum économique qui inclut la Chine. Pendant des décennies, Wellington a cultivé cette double appartenance comme une forme de dividende stratégique : suffisamment proche des Occidentaux pour peser dans les instances sécuritaires, suffisamment neutre pour maintenir un dialogue économique avec Pékin.

Cette construction repose sur une ambiguïté que le Pilier 2 d’AUKUS menace de lever. Car contrairement au partage de renseignements — discret par nature —, participer à un développement conjoint de technologies militaires avancées est un acte visible, que Pékin peut difficilement ignorer. Les militaires chinois conduisent régulièrement des exercices navals près des eaux néo-zélandaises, et les tensions en mer de Chine méridionale se répercutent désormais jusqu’au Pacifique Sud6.

Wellington face à un choix qui ne peut être indéfiniment différé

La décision néo-zélandaise sur le Pilier 2 d’AUKUS ne pourra pas être suspendue indéfiniment. À mesure que les trois membres fondateurs accélèrent leurs projets — un nouveau programme de drones sous-marins autonomes a été annoncé en juin 202611 —, le fossé technologique entre participants et observateurs se creusera. La Nouvelle-Zélande, qui ne compte rejoindre que le volet non nucléaire du partenariat, doit choisir : rester un allié de premier rang à part entière, ou accepter un déclassement progressif au sein de l’Anglosphère sécuritaire.

Luxon a déjà donné le ton sur la question chinoise : les calculs commerciaux ne dicteront pas les choix stratégiques. Mais entre une décision formelle et une intégration de facto par les achats d’équipements, Wellington a trouvé pour l’heure un espace d’ambiguïté confortable. Combien de temps cet espace tiendra-t-il, dans un Indo-Pacifique où les pressions s’intensifient des deux côtés ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Pilier 2 d'AUKUS et pourquoi la Nouvelle-Zélande s'y intéresse-t-elle ?

Le Pilier 2 d'AUKUS regroupe les coopérations en technologies avancées entre États-Unis, Royaume-Uni et Australie : intelligence artificielle, drones, cyber, systèmes hypersoniques. Wellington, pays antinucléaire, est intéressé uniquement par ce volet technologique — pas par le Pilier 1, consacré aux sous-marins à propulsion nucléaire.

Pourquoi la Chine s'oppose-t-elle à l'adhésion de la Nouvelle-Zélande à AUKUS ?

Pékin considère AUKUS comme un dispositif de containment occidental aux visées hegémoniques en Indo-Pacifique. L'ambassadeur Wang Xiaolong a averti que rejoindre le partenariat éroderait la confiance bilatérale et aurait des conséquences économiques 'inévitables', laissant entendre des représailles commerciales similaires à celles infligées à l'Australie après 2020.

Quelle est la dépendance commerciale de la Nouvelle-Zélande à l'égard de la Chine ?

La Chine absorbe environ 27 % des exportations néo-zélandaises, soit près de NZ$21 milliards par an. Le secteur laitier est particulièrement exposé, la Chine représentant 30 à 35 % des exportations de produits laitiers. Cette concentration rend Wellington vulnérable à toute forme de coercition économique.

Quelle est la position actuelle du gouvernement Luxon sur AUKUS ?

Le gouvernement est en 'position d'attente' : il n'a pas encore formulé de demande formelle d'adhésion au Pilier 2, mais procède déjà à des acquisitions militaires (drones de surveillance longue portée, systèmes cyber) qui épousent les priorités du partenariat. Une révision américaine d'AUKUS en cours retarde la décision.

La Nouvelle-Zélande risque-t-elle de subir le sort de l'Australie sur le plan commercial ?

Le risque est réel mais incertain. L'Australie a subi un embargo commercial sévère de Pékin après 2020, notamment sur le vin, l'orge et le charbon. Cependant, le Lowy Institute rappelle que cet épisode a démontré les limites de la coercition économique chinoise : l'Australie a diversifié ses marchés et Pékin a finalement levé la plupart des barrières en 2023-2024.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. RNZ, « Chinese ambassador to NZ warns that joining AUKUS could erode China’s trust », Radio New Zealand, novembre 2024. https://www.rnz.co.nz/news/in-depth/534897/chinese-ambassador-to-nz-warns-that-joining-aukus-could-erode-china-s-trust 2

  2. RNZ, « Luxon refuses to guarantee public consultation on AUKUS Pillar 2 », Radio New Zealand, 2024. https://www.rnz.co.nz/news/political/514631/luxon-refuses-to-guarantee-public-consultation-on-aukus-pillar-2

  3. National Bureau of Asian Research, « AUKUS Pillar II: Speed, Innovation, and Expansion », NBR, 2025. https://www.nbr.org/publication/aukus-pillar-ii-speed-innovation-and-expansion/ 2

  4. New Zealand Ministry of Defence, « 2025 Defence Capability Plan », defence.govt.nz, 2025. https://www.defence.govt.nz/assets/publications/Defence-Capability-Plan-25.pdf 2

  5. The Conversation / NZ Herald, « Is NZ defence and intelligence policy aligning with AUKUS in all but name? », NZ Herald, février 2026. https://www.nzherald.co.nz/world/is-new-zealand-defence-and-intelligence-policy-aligning-with-aukus-in-all-but-name-the-conversation/QRIE47QWRFGNFHP6GD5ZJEG2MI/

  6. South China Morning Post, « ‘Wrong path’: China warns New Zealand over Aukus security cooperation », SCMP, 2024. https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3253716/wong-path-china-warns-new-zealand-over-aukus-security-cooperation 2

  7. Lowy Institute, « China-Australia thaw reveals limits of Beijing’s economic coercion », Lowy Institute, 2024. https://www.lowyinstitute.org/publications/china-australia-thaw-reveals-limits-beijing-s-economic-coercion 2

  8. RNZ, « New Zealand in holding pattern over AUKUS in wake of US review », Radio New Zealand, 2026. https://www.rnz.co.nz/news/political/595644/new-zealand-in-holding-pattern-over-aukus-in-wake-of-us-review

  9. RNZ, « Christopher Luxon’s Lowy Institute address: ‘Deliberately deepening our relationships’ with Five Eyes », Radio New Zealand, 2025. https://www.rnz.co.nz/news/political/525282/christopher-luxon-s-lowy-institute-address-deliberately-deepening-our-relationships-with-five-eyes

  10. The Conversation, « As Luxon heads to China, his government’s pivot toward the US is a stumbling block », The Conversation, 2025. https://theconversation.com/as-luxon-heads-to-china-his-governments-pivot-toward-the-us-is-a-stumbling-block-259129

  11. DefenseScoop, « AUKUS allies launch new undersea drone project », DefenseScoop, 1er juin 2026. https://defensescoop.com/2026/06/01/aukus-new-undersea-drone-signature-project-uuv-payloads/

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