Hydrocarbures (GTA, Sangomar) : la rente à l'épreuve de la dette
Gaz de GTA, pétrole de Sangomar : Dakar mise sur ses hydrocarbures pour financer son redressement, mais une dette à 132 % du PIB et le FMI compliquent le pari.

À retenir
- En 2024-2025, le Sénégal est devenu producteur de pétrole (Sangomar, Woodside) et exportateur de gaz (Grand Tortue Ahmeyim, BP) : deux premières dans son histoire.
- La rente arrive au pire moment budgétaire : la dette publique réelle a bondi à 132 % du PIB après la découverte de 7 milliards de dollars d'emprunts cachés sous l'ancien régime.
- Le FMI a gelé son programme de 1,8 milliard de dollars ; Dakar refuse toute restructuration et veut rembourser « par ses propres moyens ».
- Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko font de la souveraineté énergétique un dogme : renégociation des contrats, résiliation de blocs, priorité au marché intérieur.
- Les premiers revenus pétro-gaziers restent modestes (environ 1,5 % des recettes en 2025) et le pic de croissance liée aux hydrocarbures devrait vite retomber.
À l’aube du 1er janvier 2025, au large de la frontière qui sépare le Sénégal de la Mauritanie, une torche s’est allumée par 2 850 mètres de fond : le gaz du champ Grand Tortue Ahmeyim venait, pour la première fois, d’être produit. Quelques mois plus tôt, en juin 2024, un baril de brut remontait pour la première fois de l’histoire du pays depuis le gisement de Sangomar. Le Sénégal entrait, coup sur coup, dans le club des producteurs d’hydrocarbures. Le calendrier, lui, ne pouvait être plus cruel : au même moment, le pays découvrait qu’il était assis sur une montagne de dette cachée et voyait son programme avec le Fonds monétaire international voler en éclats.
Deux gisements, deux premières historiques
Le pétrole d’abord. Le 11 juin 2024, l’australien Woodside annonçait le premier brut du champ de Sangomar, à une centaine de kilomètres au sud de Dakar. Le projet, évalué à environ 5 milliards de dollars, s’appuie sur une unité flottante de production baptisée Léopold Sédar Senghor, d’une capacité nominale de 100 000 barils par jour1. La montée en puissance a été rapide : le ministère sénégalais de l’Énergie a relevé sa prévision de production à 34,5 millions de barils pour 2025, et l’État examine désormais les moyens de dépasser le plafond des 100 000 barils quotidiens2.
Le gaz ensuite. Grand Tortue Ahmeyim (GTA) est un projet binational, partagé à parts égales avec la Mauritanie, opéré par le britannique BP aux côtés de l’américain Kosmos Energy et des compagnies nationales Petrosen et SMH. C’est l’un des développements offshore les plus profonds d’Afrique — un défi technique comparable, par sa complexité, à l’exploitation en eaux profondes au large du Brésil. Après le premier gaz du 31 décembre 2024, BP a chargé en avril 2025 la première cargaison de gaz naturel liquéfié, confirmant le Sénégal et la Mauritanie comme nations exportatrices de GNL3. La phase 1 doit produire à terme environ 2,4 millions de tonnes de GNL par an, avec une part réservée aux marchés domestiques « lorsqu’ils seront prêts à la recevoir », selon la communication de l’opérateur3. Pour 2026, Kosmos vise trente-six cargaisons4.
Une rente qui tombe en pleine tempête budgétaire
Le timing tient du paradoxe. À peine la rente énergétique commençait-elle à couler que le pays plongeait dans la pire crise financière de son histoire récente. En février 2025, un audit commandé par le nouveau pouvoir révélait que la dette publique avait été massivement sous-estimée sous la présidence de Macky Sall. Selon les données du FMI, la dette publique réelle, engagements des entreprises d’État compris, atteignait 132 % du PIB fin 2024, contre les 74 % officiellement déclarés jusque-là5.
L’institution de Washington a confirmé l’existence d’environ 7 milliards de dollars d’engagements non déclarés entre 2019 et 2024 et ouvert une procédure formelle pour « informations erronées »6. Le mécanisme s’est alors enrayé : le Fonds a gelé un programme de 1,8 milliard de dollars signé en 2023, suspendant ses décaissements le temps d’évaluer la soutenabilité de la dette5. La sanction des marchés a suivi. En novembre 2025, l’agence S&P abaissait la note souveraine à CCC+, enfonçant le Sénégal au cœur de la catégorie spéculative, et ses obligations en dollars échéance 2031 décrochaient5.
« Rembourser par nos propres moyens » : le bras de fer avec le FMI
Face à la crise, Dakar a choisi la fermeté. Le Premier ministre d’alors, Ousmane Sonko, a martelé un refus de toute restructuration, dénonçant une dette cachée héritée de ses prédécesseurs et promettant d’honorer chaque engagement sans annulation ni rééchelonnement7. Début 2026, il jugeait la trajectoire de la dette soutenable, le gouvernement ayant tenu ses remboursements sans programme du FMI7.
Tous les analystes ne partagent pas cet optimisme. La chaîne qatarie Al Jazeera, dont la couverture est attentive aux confrontations avec les institutions occidentales, décrivait fin 2025 un Sénégal qui « se dresse face au FMI » et résiste à un plan de restructuration jugé inévitable par certaines banques d’affaires5. La position de Dakar comporte une logique politique limpide : un gouvernement issu d’une vague souverainiste ne pouvait se présenter en demandeur d’aumône. Mais elle a un coût. Tant que le programme reste gelé, le pays se finance à des taux prohibitifs — y compris, de plus en plus, auprès de créanciers comme la Chine, dont le poids économique en Afrique redessine les rapports de force financiers. Chaque point de rendement supplémentaire grève un budget déjà sous tension. Les revenus pétro-gaziers, dans ce contexte, ressemblent moins à une manne qu’à une bouée de sauvetage que l’on espère assez grosse.
Le dogme de la souveraineté énergétique
C’est ici que le pétrole et le gaz rejoignent le projet politique de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko. Élus en 2024 sur la promesse d’une rupture, les deux hommes ont fait de la « souveraineté énergétique » un mot d’ordre. Concrètement, le gouvernement a annoncé la résiliation de plusieurs concessions — les blocs de Diander, Djifer Offshore, Cayar Offshore, Saint-Louis Offshore peu profond, Rufisque Offshore — et affiché sa volonté de récupérer le gisement gazier de Yakaar-Teranga « sans débours public », en le présentant comme un actif « 100 % sénégalais »8.
Le second front est celui des contrats existants. Une cellule spéciale mandatée par M. Sonko a chiffré le manque à gagner potentiel, en l’absence de renégociation, entre 200 et 300 millions de dollars sur la durée d’exploitation9. Le gouvernement juge « léonins » les accords passés avec les géants pétroliers et entend en « rééquilibrer » la substance — y compris pour GTA. Lors d’une conférence de presse, le Premier ministre résumait la nouvelle doctrine : « Nous ne sommes plus dans une logique où l’on signe des concessions à des partenaires, puis on programme un rendez-vous dans vingt-cinq ans »9. Dakar n’a pas exclu d’aller jusqu’à l’arbitrage face à BP et Woodside, une option que des juristes qualifient pourtant de risquée pour un État qui a besoin de ses investisseurs8.
Le mirage du chèque immédiat
Reste à mesurer ce que la rente rapporte vraiment. Et là, les chiffres invitent à la prudence. Pour 2025, les recettes attendues de Sangomar et de GTA avoisinaient 753,6 milliards de francs CFA, soit environ 1,3 milliard de dollars10. C’est considérable pour un nouveau venu, mais cela ne pesait qu’environ 1,5 % des recettes totales de l’État, et la loi sénégalaise — un code pétrolier révisé en 2019 — encadre strictement l’usage de ces sommes dans le budget général10.
L’effet sur la croissance, lui, est spectaculaire mais éphémère. Le secteur extractif a propulsé la croissance sénégalaise, et certaines projections du FMI évoquaient jusqu’à 10 % pour 202510. La production d’hydrocarbures devait passer de 16,9 millions de barils équivalent en 2024 à plus de 30 millions en 2025, contribuant à elle seule près de 3,8 points à la croissance10. Mais la Banque mondiale avertit : une fois passée la première année pleine de production, l’élan retombe, et la croissance pourrait chuter autour de 2,5 % en 202611. La rente offre un coup d’accélérateur, pas un moteur permanent : elle ne refinance pas, à elle seule, une dette qui dépasse la richesse annuelle du pays. C’est tout l’enjeu, plus large, de l’Afrique subsaharienne en 2026, où plusieurs États producteurs cherchent à transformer une rente volatile en développement durable.
Transparence et redistribution : l’autre champ de bataille
Au-delà des recettes, c’est la confiance qui se joue. La société civile sénégalaise, structurée autour de la coalition Publiez ce que vous payez (PCQVP-Sénégal) et du comité national de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), surveille de près la gestion de la manne. Le Sénégal a longtemps été cité en exemple de bonne pratique, reconnu pour la ponctualité de ses déclarations et ses efforts sur la divulgation des bénéficiaires effectifs des entreprises du secteur12.
Le Natural Resource Governance Institute, institut de référence sur la gouvernance des ressources, avait toutefois pointé dès 2021 la nécessité d’un cadre robuste pour que ces revenus profitent réellement aux citoyens, et non à une rente captée13. La leçon de la dette cachée donne à cet enjeu une résonance nouvelle : un pays qui a pu dissimuler 7 milliards de dollars d’emprunts devra prouver qu’il saura, cette fois, rendre des comptes sur ses pétrodollars. La transparence n’est plus un luxe de bailleurs ; elle conditionne la crédibilité même du discours souverainiste.
Le test des dix-huit prochains mois
Le pari énergétique sénégalais se joue désormais à plusieurs étages, et tous sont instables. Sur le plan politique d’abord : en mai 2026, le président Faye a limogé son Premier ministre Ousmane Sonko après des mois de friction sur la gestion de la dette et les discussions avec le FMI, avant que l’Assemblée ne réinstalle ce dernier comme président du Parlement avec le soutien de 132 députés sur 16514. Cette implosion au sommet de l’État, relevée par l’agence Bloomberg, brouille les négociations avec Washington au moment précis où elles devaient reprendre14. Elle survient dans une sous-région fragilisée par l’instabilité croissante au Sahel et en Afrique de l’Ouest, où le Sénégal fait figure d’ancrage démocratique relatif.
Sur le plan énergétique ensuite : la phase 2 de GTA, censée doubler la production de gaz, patine. Dès mi-2025, Dakar exprimait sa « frustration » devant la lenteur de l’opérateur, faute de décision finale d’investissement, selon S&P Global15. BP et ses partenaires évaluent désormais une structure gravitaire pour une capacité de 2,5 à 3 millions de tonnes par an, sans calendrier ferme15. Le signal à surveiller est simple : si le bras de fer contractuel décourage les investisseurs et retarde les phases suivantes, le Sénégal pourrait se retrouver avec une rente plus faible et plus tardive que prévu — au moment précis où il en a le plus besoin pour desserrer l’étau de la dette. La souveraineté énergétique, slogan mobilisateur, devra prouver qu’elle se traduit en barils, en mètres cubes et, surtout, en kilowattheures pour les Sénégalais.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Le Sénégal est-il devenu un pays pétrolier et gazier ?
Oui. Le champ pétrolier de Sangomar, opéré par l'australien Woodside, a livré son premier baril en juin 2024. Le gisement gazier de Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie et opéré par le britannique BP, a exporté sa première cargaison de gaz naturel liquéfié en avril 2025.
Pourquoi la dette du Sénégal a-t-elle explosé ?
Un audit a révélé début 2025 des emprunts dissimulés par le gouvernement précédent. Le FMI a confirmé environ 7 milliards de dollars d'engagements non déclarés entre 2019 et 2024, portant la dette publique réelle à 132 % du PIB fin 2024, contre 74 % officiellement affichés.
Les hydrocarbures peuvent-ils sauver les finances sénégalaises ?
Pas à eux seuls. En 2025, les revenus pétro-gaziers ne pesaient qu'environ 1,5 % des recettes de l'État, et la loi en limite l'usage budgétaire. La rente aide à la marge, mais le service d'une dette à 132 % du PIB la dépasse largement.
Que veulent Diomaye Faye et Ousmane Sonko sur le pétrole et le gaz ?
Une « souveraineté énergétique » : renégocier les contrats jugés déséquilibrés signés par l'ancien pouvoir, résilier certains blocs, donner plus de place à la compagnie nationale Petrosen et réserver une part du gaz au marché intérieur pour produire de l'électricité moins chère.
Sources
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Woodside, « Woodside achieves first oil at Sangomar in Senegal », Woodside ASX announcement, 11 juin 2024. https://www.woodside.com/docs/default-source/asx-announcements/2024/woodside-achieves-first-oil-at-sangomar-in-senegal.pdf ↩
-
Energy Capital & Power, « Senegal’s Energy Ministry Raises 2025 Forecast for Sangomar Oil Output », Energy Capital & Power, 2025. https://energycapitalpower.com/senegals-energy-ministry-raises-2025-forecast-for-sangomar-oil-output/ ↩
-
bp, « bp completes loading of first cargo from Greater Tortue Ahmeyim LNG project », bp press releases (Senegal), 16 avril 2025. https://www.bp.com/en_sn/senegal/home/news/press-releases/bp-completes-loading-of-first-cargo-from-greater-tortue-ahmeyim-lng-project.html ↩ ↩2
-
MSGBC Oil, Gas & Power, « Kosmos Energy Targets 36 LNG Cargoes from Senegal-Mauritania GTA Project in 2026 », MSGBC Oil, Gas & Power, 2026. https://msgbcoilgasandpower.com/news/kosmos-energy-targets-36-lng-cargoes-senegal-mauritania-gta-project-2026 ↩
-
Al Jazeera, « Why is Senegal squaring up to the International Monetary Fund? », Al Jazeera, 28 novembre 2025. https://www.aljazeera.com/economy/2025/11/28/why-is-senegal-squaring-up-to-the-international-monetary-fund ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Afrique XXI, « Senegal’s Hidden Debt and the IMF’s Blind Spots », Afrique XXI, 2025. https://afriquexxi.info/Senegal-s-Hidden-Debt-and-the-IMF-s-Blind-Spots ↩
-
Ecofin Agency, « Senegal Rules Out Debt Restructuring, Vows to Pay with ‘Own Means’ », Ecofin Agency, 2025. https://www.ecofinagency.com/news-finances/1111-50325-senegal-rules-out-debt-restructuring-vows-to-pay-with-own-means ↩ ↩2
-
Senego, « Renégociation des contrats pétroliers : Le Sénégal n’écarte pas une procédure arbitrale contre BP et Woodside », Senego, 2025. https://senego.com/renegociation-des-contrats-petroliers-le-senegal-necarte-pas-une-procedure-arbitrale-contre-bp-et-woodside_1963477.html ↩ ↩2
-
Jeune Afrique, « Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko face au défi de la renégociation des contrats pétroliers », Jeune Afrique, 2024. https://www.jeuneafrique.com/1705308/economie-entreprises/bassirou-diomaye-faye-et-ousmane-sonko-face-au-defi-de-la-renegociation-des-contrats-petroliers/ ↩ ↩2
-
Seneweb, « Economic growth: Senegal relies on hydrocarbons to reach 8% by 2025 », Seneweb, 2025. https://www.seneweb.com/en/news/Economie/economic-growth-senegal-relies-on-hydrocarbons-to-reach-8-by-2025_n_465401.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Ecofin Agency, « Senegal’s Growth Rises to 6.7%, Driven by Oil as Underlying Weakness Persists », Ecofin Agency, 2025. https://www.ecofinagency.com/news/1004-54577-senegal-s-growth-rises-to-6-7-driven-by-oil-as-underlying-weakness-persists ↩
-
ITIE Sénégal, « Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives du Sénégal », itie.sn, 2025. https://www.itie.sn/ ↩
-
Natural Resource Governance Institute, « La gestion des revenus pétroliers et gaziers du Sénégal », NRGI, décembre 2021. https://resourcegovernance.org/sites/default/files/documents/la_gestion_des_revenus_petroliers_et_gaziers_du_senegal_0.pdf ↩
-
Bloomberg, « Implosion of Senegal Administration Muddies Debt Talks With IMF », Bloomberg, 25 mai 2026. https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-05-25/implosion-of-senegal-administration-muddies-debt-talks-with-imf ↩ ↩2
-
S&P Global, « Senegal frustrated at lack of progress on GTA phase two: official », S&P Global Commodity Insights, 14 juillet 2025. https://www.spglobal.com/energy/en/news-research/latest-news/crude-oil/071425-senegal-frustrated-at-lack-of-progress-on-gta-phase-two-official ↩ ↩2
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