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SAF contre RSF : géographie d'une guerre fragmentée

Armée à l'est, paramilitaires au Darfour, deux capitales et deux gouvernements : comment la guerre soudanaise a découpé le pays en deux blocs rivaux.

Par ISS5 juin 2026Lecture 10 min
Carte stylisée du Soudan partagé en deux : l'est et le centre tenus par l'armée autour de Port-Soudan, l'ouest et le Darfour tenus par les paramilitaires autour de Nyala, avec une ligne de front au Kordofan.
Carte stylisée du Soudan partagé en deux : l'est et le centre tenus par l'armée autour de Port-Soudan, l'ouest et le Darfour tenus par les paramilitaires autour de Nyala, avec une ligne de front au Kordofan. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Trois ans de guerre ont coupé le Soudan en deux : l'armée tient le nord, l'est et le centre autour de Port-Soudan et de Khartoum reprise en mars 2025 ; les Forces de soutien rapide tiennent l'ouest, après la chute d'El-Fasher en octobre 2025 qui leur a livré tout le Darfour.
  2. À la partition militaire répond une partition politique : deux gouvernements rivaux, l'un à Port-Soudan reconnu par l'ONU, l'autre proclamé par les paramilitaires à Nyala — l'« État Tasis » que condamnent l'Union africaine et l'Égypte.
  3. La ligne de front n'est pas un mur mais une couture mouvante : le Kordofan, charnière entre les deux blocs, commande les routes vers la capitale et concentre désormais les combats ; un nouveau front s'ouvre au Nil Bleu.
  4. La géographie du conflit épouse celle des parrains : Émirats arabes unis derrière les paramilitaires à l'ouest, Égypte, Turquie et Russie derrière l'armée à l'est — les couloirs d'armes dessinent les fronts.
  5. Les récits s'affrontent : l'armée et l'ONU documentent les exactions des paramilitaires, qui les nient et imputent à l'aviation gouvernementale des frappes meurtrières.

Au début de la guerre, on se battait rue par rue dans Khartoum. Trois ans plus tard, on se bat pour des couloirs entiers du pays. Le Soudan n’est plus un champ de bataille unique : c’est une carte coupée en deux, avec deux armées, deux capitales, deux gouvernements qui se disputent jusqu’au droit d’exister. L’armée régulière s’est réinstallée à l’est ; les paramilitaires ont planté leur drapeau à l’ouest. Entre les deux court une ligne de front qui n’a rien d’une frontière nette — une couture sanglante qui glisse, recule, se rouvre.

Une ligne de partage est-ouest

La géographie du conflit tient en une formule que les analystes répètent depuis 2025 : l’armée à l’est, les Forces de soutien rapide à l’ouest. Le Centre Wilson et le centre d’analyse ACLED décrivent un pays qui « risque de se scinder en deux blocs distincts », l’armée consolidant le nord et l’est, les paramilitaires engrangeant des gains au Darfour1.

Concrètement, l’armée — les forces armées soudanaises, ou SAF — tient le nord et l’est : Port-Soudan sur la mer Rouge, Kassala et Gedaref à la frontière éthiopienne et érythréenne, l’État agricole d’Al-Jazira, et la capitale Khartoum reprise en mars 2025. À l’opposé, les Forces de soutien rapide (FSR, ou RSF selon leur sigle anglais) contrôlent la quasi-totalité du Darfour, vaste région de l’ouest grande comme la France, ainsi que des pans du Kordofan voisin2. Entre ces deux ensembles, le tiers central et méridional du pays — Kordofan, Nil Blanc, Nil Bleu — reste l’enjeu disputé.

Cette ligne épouse de vieilles fractures. Le Darfour est le berceau des Forces de soutien rapide, héritières des milices Janjawid qui y avaient massacré les populations non arabes dans les années 2000. L’est et la vallée du Nil sont, eux, le cœur historique de l’État central et de son armée. La guerre n’a pas inventé cette dualité ; elle l’a militarisée.

Khartoum reprise, Port-Soudan capitale de guerre

Le tournant le plus spectaculaire fut la reconquête de Khartoum. Occupée par les paramilitaires dès les premiers jours de la guerre, la capitale a été reprise par l’armée fin mars 2025, au terme d’une offensive d’une semaine couronnée par la reconquête du palais présidentiel. France 24 décrit alors des paramilitaires qui « perdent leur élan » et un général Abdel Fattah al-Burhan de retour au palais, geste hautement symbolique de la « légitimité » qu’il revendique3.

Mais reprendre Khartoum n’a pas rendu au pays sa capitale unique. Chassé de la ville au printemps 2023, le gouvernement de l’armée s’était replié à Port-Soudan, le grand port de la mer Rouge à 700 kilomètres au nord-est, devenu sa capitale de fait3. C’est là que siègent ministères, ambassades et état-major. Khartoum reprise reste une ville exsangue, à portée des drones ennemis ; Port-Soudan demeure le vrai centre de gravité du pouvoir loyaliste.

En amont, l’armée avait verrouillé le couloir central. La reprise de Wad Madani, capitale de l’État d’Al-Jazira, le 11 janvier 2025, fut décisive : ce nœud commande les routes d’approvisionnement vers Khartoum et coupe les paramilitaires des États du Sennar, du Nil Blanc et du Nil Bleu, comme l’expliquait alors Al Jazeera4. Qui tient Wad Madani tient la logistique de la capitale. L’armée a ainsi reconstitué, du port à Khartoum, un corridor est-ouest cohérent.

El-Fasher, la bascule qui a scellé l’ouest

À l’autre bout du pays, la symétrie s’est faite par le sang. Le 26 octobre 2025, après plus de cinq cents jours de siège, les Forces de soutien rapide se sont emparées d’El-Fasher, capitale du Darfour-Nord et dernier grand bastion de l’armée dans la région5. Sa chute a livré aux paramilitaires l’ensemble des grandes villes du Darfour : l’ouest était désormais à eux, d’un seul tenant.

Le prix humain fut effroyable. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté plus de 6 000 personnes tuées dans les trois premiers jours de l’assaut, dont près de 500 patients et accompagnants dans la maternité saoudienne de la ville ; il qualifie ces actes de crimes de guerre et de possibles crimes contre l’humanité5. El-Fasher n’est pas qu’une conquête : c’est l’acte fondateur, dans la terreur, du bloc occidental.

Les récits, ici, divergent radicalement. L’armée et les organisations internationales documentent des exécutions sommaires et un nettoyage à caractère ethnique. Les Forces de soutien rapide, dans leurs communiqués officiels, présentent au contraire leur progression comme une libération et appellent les habitants à coopérer — leur site institutionnel publie ainsi des « appels » aux résidents des villes visées6. Entre la documentation onusienne et la communication paramilitaire, l’écart est total : c’est la documentation des faits qui fait foi, pas la mise en scène.

Deux gouvernements pour un seul Soudan

À la partition des cartes répond une partition des institutions. Le 26 juillet 2025, les Forces de soutien rapide ont proclamé à Nyala, capitale du Darfour-Sud, un « gouvernement de paix et d’unité », avec Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, à la tête d’un conseil présidentiel de quinze membres7. Adossée à une charte signée à Nairobi en février 2025 et à une alliance baptisée « Tasis » regroupant une vingtaine de groupes armés et civils, cette entité prétend incarner « un nouveau Soudan »7.

L’International Crisis Group y voit moins un projet de gouvernement qu’une manœuvre de légitimation, conçue pour répliquer à la perte de Khartoum et placer les paramilitaires sur un pied d’égalité avec l’État8. Pour entretenir la fiction d’un pouvoir national, l’alliance a même nommé des gouverneurs pour Khartoum et l’est — régions où elle n’a aucune présence7.

La réplique fut cinglante. L’Union africaine a condamné la formation de ce gouvernement parallèle ; l’Égypte a prévenu qu’il n’y aurait « aucune place » pour reconnaître des entités parallèles ou mettre les institutions soudanaises sur le même plan qu’une milice8. L’ONU et la Ligue arabe continuent de reconnaître le général Burhan comme chef de l’État ; aucun pays n’a reconnu l’« État Tasis ». Côté armée, on refuse toute négociation tant que les paramilitaires ne sont pas désignés comme milice — l’évolution de ce type d’affrontements en Afrique montrant combien la bataille de légitimité prolonge la bataille des armes.

Le Kordofan, couture du pays

Si l’on cherche la ligne de front, elle est au Kordofan. Cette région-charnière, entre le Darfour des paramilitaires et l’axe de Khartoum tenu par l’armée, commande les routes qui relient les deux moitiés du pays — et abrite l’or et le pétrole. ACLED titre sans détour : les combats s’y déplacent à mesure que « la fracture est-ouest du Soudan se solidifie »1.

Le front n’y est pas une ligne mais un archipel mouvant de sièges et de contre-offensives. Début 2026, l’armée a redéployé ses forces pour reprendre le Kordofan, sécurisant El-Obeid et reprenant la ville de Bara en mars9. Les paramilitaires ont riposté en mai en s’emparant d’En Nuhud, principal nœud routier du Kordofan-Ouest, enfonçant un coin entre l’armée et sa base avancée d’El-Obeid10. En mai 2026, les deux camps massaient leurs troupes pour une bataille que les sources militaires des deux bords décrivaient comme potentiellement décisive10. Le Kordofan est devenu le théâtre où se joue l’avenir de la partition — sujet que traite en détail notre article sur le Kordofan comme prochain théâtre d’atrocités.

Plus à l’est, un nouveau front s’est ouvert au Nil Bleu, le long de la frontière éthiopienne, après le ralliement à l’alliance Tasis d’un chef rebelle local au printemps 2026 — signe que la couture du pays peut se déchirer en plusieurs endroits à la fois9. Cette instabilité en cascade rappelle les dynamiques décrites pour le Sahel et l’Afrique de l’Ouest et, plus largement, pour l’Afrique subsaharienne en 2026.

Quand les couloirs d’armes dessinent les fronts

La carte militaire ne s’explique pas sans la carte des parrains. La partition soudanaise, résume l’Atlantic Council, « résulte autant du soutien étranger que des gains tactiques des belligérants »11. À l’ouest, le principal soutien des paramilitaires est les Émirats arabes unis, accusés d’acheminer armes et munitions via la Libye orientale, le Soudan du Sud et la Corne de l’Afrique — ce qu’Abou Dhabi dément11. À l’est, l’armée s’appuie sur l’Égypte, sur la Turquie — dont les drones Bayraktar TB-2 ont aidé à reprendre Khartoum — et sur la Russie, qui négocie une base navale à Port-Soudan en échange d’aide militaire2, dans le prolongement de l’influence russe en Afrique et de la course aux bases militaires sur l’océan Indien.

Faute de percée terrestre, la guerre se déplace dans les airs. On recense plus de 1 000 frappes de drones depuis avril 202312. En mai 2025, une salve de drones paramilitaires a frappé Port-Soudan même — base aérienne, dépôt de munitions, réservoirs de carburant et centrale électrique — révélant la vulnérabilité de la capitale de l’armée13. À l’ONU, le représentant soudanais a accusé les Émirats de lancer des drones de classe MQ-9 depuis la mer Rouge « à la demande » des paramilitaires13. Chaque camp tient son territoire ; aucun ne peut plus sanctuariser son arrière.

Le risque d’un pays coupé en deux pour de bon

La géographie de cette guerre raconte un basculement : d’une bataille pour une capitale unique à une partition de fait qui s’institutionnalise. Deux blocs, deux capitales, deux gouvernements, et une couture kordofanienne qui peut craquer à tout moment. Le danger n’est plus seulement la prochaine offensive, mais le gel : que cette ligne de front se durcisse en frontière, et que le Soudan rejoigne la liste des États durablement scindés.

Les civils en paient déjà le prix. En 2026, 33,7 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire — le chiffre le plus élevé au monde —, le pays compte plus de 11,5 millions de déracinés, et la famine a été confirmée à El-Fasher comme à Kadugli, avec un risque dans une vingtaine de zones du Darfour et du Kordofan14. Le signal à surveiller est simple : si la bataille du Kordofan tranche, l’un des deux camps pourra rêver de réunifier le pays par les armes ; si elle s’enlise, la partition de fait deviendra, jour après jour, la nouvelle carte du Soudan.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui contrôle quoi au Soudan en 2026 ?

L'armée tient le nord, l'est et le centre, dont Khartoum reprise en mars 2025, Port-Soudan et Wad Madani. Les Forces de soutien rapide tiennent presque tout le Darfour à l'ouest et une partie du Kordofan. La couture entre les deux blocs traverse le Kordofan, où se concentrent les combats.

Pourquoi parle-t-on de deux capitales au Soudan ?

Chassé de Khartoum au début de la guerre, le gouvernement de l'armée a installé sa capitale de fait à Port-Soudan, sur la mer Rouge. En juillet 2025, les paramilitaires ont proclamé un gouvernement rival à Nyala, au Darfour. Deux sièges du pouvoir matérialisent la partition.

Le Soudan est-il officiellement partitionné ?

Non. La partition est de fait, pas de droit. L'ONU et la Ligue arabe reconnaissent le général Burhan comme chef de l'État ; l'Union africaine et l'Égypte ont condamné le gouvernement parallèle des Forces de soutien rapide. Aucun État n'a reconnu l'« État Tasis » proclamé à Nyala.

Qu'est-ce qui a fait basculer la guerre vers l'ouest ?

La chute d'El-Fasher, dernier bastion de l'armée au Darfour, le 26 octobre 2025, après plus de cinq cents jours de siège. Elle a livré aux paramilitaires l'ensemble des grandes villes de la région, scellant leur emprise sur l'ouest et déplaçant l'épicentre des combats vers le Kordofan voisin.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ACLED, « Fighting moves to Kordofan as Sudan’s east–west divide solidifies », ACLED, 2026. https://acleddata.com/report/fighting-moves-kordofan-sudans-east-west-divide-solidifies ; Wilson Center, « Conflict in Sudan: A Map of Regional and International Actors », Wilson Center, 2026. https://www.wilsoncenter.org/article/conflict-sudan-map-regional-and-international-actors 2

  2. Atlantic Council, « Sudan is caught in a web of external interference. So why is an international response still lacking? », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/sudan-rsf-saf-uae-intervention/ 2

  3. France 24, « Sudan’s army reclaims the capital Khartoum as RSF militia ‘loses steam’ », France 24, 28 mars 2025. https://www.france24.com/en/africa/20250328-sudan-army-reclaims-capital-rsf-militia-loses-steam-khartoum 2

  4. Al Jazeera, « How strategic is Wad Madani city, retaken by Sudanese army? », Al Jazeera, 12 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/12/could-the-sudanese-armys-capture-of-wad-madani-be-a-turning-point-of-war

  5. UN News, « ‘Blood on the sand. Blood on the hands’: UN decries world’s failure as Sudan’s El Fasher falls », UN News, 30 octobre 2025. https://news.un.org/en/story/2025/10/1166224 ; OHCHR, « Sudan: RSF violations in capture of El Fasher amount to war crimes », OHCHR, février 2026. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2026/02/sudan-rsf-violations-capture-el-fasher-amount-war-crimes 2

  6. Forces de soutien rapide (communiqué officiel), « The RSF advances towards El Obeid and issues an important appeal to the city’s residents », rapidsupportforce.com, 2026. https://rapidsupportforce.com/en/news-details/Towards-El-Obeid

  7. The Conversation, « Sudan’s rebel force has declared a parallel government: what this means for the war », The Conversation, 2025. https://theconversation.com/sudans-rebel-force-has-declared-a-parallel-government-what-this-means-for-the-war-262363 2 3

  8. International Crisis Group, « Sudan’s RSF Proclaims Parallel Government, Raising Threat of Partition », International Crisis Group, 2025. https://www.crisisgroup.org/alr/africa/sudan/sudans-rsf-proclaims-parallel-government-raising-threat-partition 2

  9. Al Jazeera, « Sudanese army retakes Bara, secures el-Obeid in North Kordofan », Al Jazeera, 6 mars 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/3/6/sudanese-army-retakes-bara-secures-el-obeid-in-north-kordofan ; Horn Review, « Sudan’s New Front in Blue Nile », Horn Review, 8 mai 2026. https://hornreview.org/2026/05/08/sudans-new-front-in-blue-nile/ 2

  10. Darfur24, « Sudan Braces for Major Kordofan Battle as Army and RSF Mass Forces », Darfur24, 4 mai 2026. https://darfur24.com/en/2026/05/04/sudan-braces-for-major-kordofan-battle-as-army-and-rsf-mass-forces/ 2

  11. Atlantic Council, « Sudan is caught in a web of external interference », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/sudan-rsf-saf-uae-intervention/ 2

  12. Al Jazeera, « Drone warfare in Sudan: Tracking 1,000 aerial attacks since April 2023 », Al Jazeera, 3 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/longform/2026/2/3/drone-warfare-in-sudan-tracking-1000-aerial-attacks-since-april-2023

  13. Dabanga, « RSF drone strikes on Port Sudan expose SAF defences », Dabanga Sudan, 2025. https://www.dabangasudan.org/en/all-news/article/sudan-media-forum-rsf-drone-strikes-on-port-sudan-expose-saf-defences 2

  14. OCHA, « Sudan Humanitarian Needs and Response Plan 2026 », OCHA, avril 2026. https://www.unocha.org/publications/report/sudan/sudan-humanitarian-needs-and-response-plan-2026-april-2026

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