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Migrations climatiques : la déstabilisation silencieuse

83 millions de déplacés internes, 4 millions au Sahel : le dérèglement climatique chasse déjà des populations et redessine la stabilité de régions entières.

Par ISS18 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Famille de déplacés traversant une zone aride, illustrant les migrations provoquées par le changement climatique.
Famille de déplacés traversant une zone aride, illustrant les migrations provoquées par le changement climatique. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Fin 2024, 83,4 millions de personnes vivaient en déplacement interne, un record absolu, selon l'IDMC.
  2. Les catastrophes ont provoqué 45,8 millions de déplacements en 2024, dont 99,5 % liés à la météo.
  3. Au Sahel, près de 4 millions de personnes sont déracinées, en hausse de deux tiers en cinq ans.
  4. Sans action climatique, jusqu'à 216 millions de personnes pourraient être déplacées d'ici 2050, selon la Banque mondiale.
  5. Le droit international ne reconnaît toujours pas de statut de « réfugié climatique ».

Une famille quitte un village asséché du Tchad. Un quartier entier fuit les inondations au Bangladesh. Un éleveur sahélien perd son troupeau et rejoint les rangs des déracinés. Pris isolément, ces drames passent inaperçus. Additionnés, ils dessinent l’un des plus puissants moteurs d’instabilité du siècle : le climat chasse déjà des millions de personnes, et le mouvement ne fait que commencer.

Des chiffres qui pulvérisent les records

L’ampleur du phénomène est désormais documentée. Selon le Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC), 83,4 millions de personnes vivaient en déplacement interne à la fin de 2024 — le chiffre le plus élevé jamais enregistré1. Les seules catastrophes ont déclenché 45,8 millions de déplacements en 2024, un record depuis le début du suivi en 2008 et plus du double de la moyenne de la décennie précédente1.

Le climat en est le moteur quasi exclusif : 99,5 % de ces déplacements liés aux catastrophes ont été provoqués par des événements météorologiques, dont beaucoup aggravés par le réchauffement2. Les cyclones — comme les ouragans Helene et Milton aux États-Unis, ou le typhon Yagi en Asie de l’Est — ont causé 54 % des mouvements, les inondations 42 %2. Fait marquant, les États-Unis ont enregistré 11 millions de déplacements, le plus haut total jamais relevé pour un seul pays, soit près d’un quart du total mondial2. La crise n’épargne donc aucune région, riche ou pauvre.

Il faut s’entendre sur les mots. La plupart de ces personnes ne franchissent aucune frontière : elles sont déplacées à l’intérieur de leur propre pays, parfois pour quelques semaines, parfois pour toujours. Beaucoup connaissent un « double déplacement » : chassées une première fois par un conflit, elles le sont de nouveau par une inondation ou une sécheresse, dans des camps censés être des refuges. En additionnant réfugiés, demandeurs d’asile et déplacés internes, plus de 120 millions de personnes vivaient en situation de déplacement fin 20243. La distinction compte, car elle détermine qui a droit à une protection — et qui n’en a aucune.

Le Sahel, laboratoire de la spirale climat-conflit

Nulle part le lien entre climat et instabilité n’est plus visible qu’au Sahel. La hausse des températures et la variabilité des pluies fragilisent des écosystèmes déjà tendus, attisant les conflits entre éleveurs et agriculteurs pour l’eau et les pâturages4. Près de quatre millions de personnes y ont été déracinées par un mélange explosif de conflit, de faim et de dérèglement climatique, soit une hausse des deux tiers en cinq ans5.

Le cercle est vicieux : le climat nourrit la pauvreté, la pauvreté alimente les groupes armés, et l’insécurité empêche toute adaptation. Cette dynamique prolonge directement l’évolution des conflits en Afrique, où la violence et le climat se renforcent mutuellement. La fragmentation politique aggrave encore la situation : le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO en janvier 2025 a fragilisé les cadres multilatéraux censés gérer ces crises partagées4.

Une menace pour la sécurité, pas seulement humanitaire

Les migrations climatiques ne sont pas qu’une tragédie individuelle : elles pèsent sur la stabilité des États. Les arrivées massives saturent les villes, attisent les tensions entre communautés et fragilisent des gouvernements déjà vacillants. Les armées et les services de renseignement intègrent désormais le climat dans leur analyse des risques, au même titre que la militarisation de l’espace ou les menaces émergentes décrites dans l’impact de la biologie synthétique sur la sécurité mondiale.

L’effet domino peut aller loin. Un afflux de déplacés vers une capitale déjà surpeuplée fait flamber les loyers et le prix des denrées, nourrit le ressentiment des habitants et offre un terrain fertile aux discours xénophobes. Dans les régions transfrontalières, l’arrivée d’éleveurs en quête de pâturages ravive des conflits fonciers ancestraux. Et lorsque les déplacements traversent les frontières, ils deviennent un enjeu diplomatique, voire un instrument de pression entre États. Les analystes parlent de « multiplicateur de menaces » : le climat ne crée pas le conflit de toutes pièces, mais il transforme des fragilités latentes en crises ouvertes.

La projection de référence donne le vertige. Le rapport Groundswell de la Banque mondiale estime que, sans action climatique, jusqu’à 216 millions de personnes pourraient devenir des migrants climatiques internes d’ici 2050, répartis sur six régions du globe6. L’Afrique subsaharienne arriverait en tête avec 86 millions de personnes, devant l’Asie de l’Est et le Pacifique (49 millions), l’Asie du Sud (40 millions) et l’Afrique du Nord (19 millions)6. Ces chiffres ne sont pas une fatalité : une action climatique précoce et déterminée pourrait réduire l’ampleur du phénomène de 80 %6. Autrement dit, chaque dixième de degré évité épargne des millions de déracinements. Le levier de la décarbonation, exploré dans l’impact des politiques de décarbonation, apparaît ainsi comme un investissement de sécurité autant que d’environnement.

Le vide juridique du « réfugié climatique »

Face à cette vague, le droit international reste désarmé. La Convention de 1951 sur les réfugiés ne reconnaît pas le statut de « réfugié climatique » : la plupart des personnes concernées se déplaçant à l’intérieur de leur propre pays, elles échappent à toute protection internationale7. Cette lacune complique la réponse et laisse des millions de personnes dans un angle mort juridique. Plusieurs voix, du monde académique aux agences onusiennes, plaident pour faire reconnaître officiellement un statut adapté, mais les États rechignent, craignant d’ouvrir une boîte de Pandore migratoire en pleine crispation politique sur l’immigration.

Les organisations tentent de combler le fossé. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés aide les États à protéger les déplacés et à adapter leurs législations7. L’Organisation internationale pour les migrations met en œuvre une stratégie décennale 2021-2030 sur la migration et le climat, axée sur la prévention, la réduction des risques et l’ouverture de voies migratoires légales7. Sur le terrain, des initiatives pionnières émergent : la région du Liptako-Gourma, au cœur du Sahel, expérimente les tout premiers plans nationaux « Climat, paix et sécurité », qui intègrent l’adaptation climatique aux politiques publiques4. Cette logique de coordination rejoint celle des sanctions internationales : sans coalition unie et durable, aucun outil ne suffit.

Le tournant à venir

Les migrations climatiques sont une certitude scientifique autant qu’un défi politique. Elles ne provoquent pas l’instabilité à elles seules, mais elles agissent comme un multiplicateur de menaces, aggravant des fragilités préexistantes. Le signal à surveiller est double : la capacité des États à anticiper plutôt qu’à subir, et la lente construction d’un cadre international adapté. Car les données restent lacunaires et l’incertitude grande sur la manière dont les populations bougeront réellement3. Une chose est sûre : repousser l’adaptation ne fera qu’augmenter la facture humaine et stratégique. Le moment d’agir, soulignent unanimement les experts, c’est maintenant — avant que les 216 millions ne deviennent une prophétie autoréalisatrice.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de personnes sont déplacées par le climat ?

Fin 2024, l'IDMC recensait 83,4 millions de déplacés internes, un record. Les catastrophes, dont 99,5 % liées à la météo, ont provoqué à elles seules 45,8 millions de déplacements dans l'année. La Banque mondiale projette jusqu'à 216 millions de migrants climatiques internes d'ici 2050 sans action décisive.

Le « réfugié climatique » existe-t-il en droit ?

Non. La Convention de 1951 sur les réfugiés ne couvre pas les déplacements liés au climat. La plupart des migrants climatiques restent à l'intérieur de leur propre pays, ce qui les prive du statut de réfugié. Cette lacune juridique complique leur protection et la réponse internationale.

Pourquoi le Sahel est-il si exposé ?

Parce que le climat y aggrave des conflits déjà violents. La raréfaction de l'eau et des pâturages oppose éleveurs et agriculteurs, tandis que les groupes armés exploitent la misère. Près de 4 millions de personnes y sont déracinées, un chiffre en hausse de deux tiers en cinq ans.

Que font les organisations internationales ?

Le HCR aide les États à protéger les déplacés climatiques et à adapter leurs lois. L'OIM met en œuvre une stratégie décennale sur migration et climat pour 2021-2030, axée sur la prévention, la réduction des risques et l'ouverture de voies migratoires légales. Mais les moyens restent très inférieurs aux besoins.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Internal Displacement Monitoring Centre, « 2025 Global Report on Internal Displacement (GRID) », IDMC, mai 2025. https://www.internal-displacement.org/global-report/grid2025/ 2

  2. Organisation internationale pour les migrations, « IDMC Report: Record 83 Million People Living in Internal Displacement Worldwide », IOM, mai 2025. https://www.iom.int/news/idmc-report-record-83-million-people-living-internal-displacement-worldwide 2 3

  3. Organisation internationale pour les migrations, « Climate change and migration: understanding the context », World Migration Report 2026, 2026. https://worldmigrationreport.iom.int/what-we-do/world-migration-report-2026/chapter-6/climate-change-and-migration-understanding-context 2

  4. ONU, « In Africa’s Sahel, conflict and climate change force millions from their homes », UN News, octobre 2025. https://news.un.org/en/story/2025/10/1166076 2 3

  5. Tony Blair Institute, « From Crisis to Conflict: Climate Change and Violent Extremism in the Sahel », Institute for Global Change, 2025. https://institute.global/insights/geopolitics-and-security/from-crisis-to-conflict-climate-change-and-violent-extremism-in-the-sahel

  6. Banque mondiale, « Groundswell: Acting on Internal Climate Migration », World Bank, 2021. https://www.worldbank.org/en/news/feature/2021/09/13/millions-on-the-move-in-their-own-countries-the-human-face-of-climate-change 2 3

  7. HCR, « Climate change and displacement », UNHCR, 2025. https://www.unhcr.org/what-we-do/build-better-futures/climate-change-and-displacement 2 3

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