Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Non classé

Menace nucléaire : le monde entre dans l'ère sans limites

New START expiré, arsenal chinois en flambée, frappes sur l'Iran : pour la première fois depuis 50 ans, aucun traité ne bride les superpuissances nucléaires. Décryptage.

Par ISS23 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Silo de missile balistique intercontinental ouvert dans un paysage désertique au crépuscule.
Silo de missile balistique intercontinental ouvert dans un paysage désertique au crépuscule. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le traité New START a expiré le 5 février 2026 : pour la première fois depuis les années 1970, aucune limite juridique ne bride les arsenaux stratégiques russe et américain.
  2. L'arsenal nucléaire chinois a bondi de quelque 100 têtes en un an, dépassant 600 ogives, et Pékin construit environ 350 nouveaux silos.
  3. En juin 2025, Israël puis les États-Unis ont frappé les sites nucléaires iraniens de Fordow, Natanz et Ispahan.
  4. La Corée du Nord déclare son statut nucléaire « irréversible » et prévoit une production « exponentielle » de matière fissile.

Le 5 février 2026, une page s’est tournée sans bruit, mais lourde de conséquences. Ce jour-là, le traité New START a expiré, emportant avec lui le dernier garde-fou juridique entre les deux plus grands arsenaux nucléaires de la planète. Pour la première fois depuis le début des années 1970, ni Washington ni Moscou ne sont tenus par la moindre limite contraignante sur leurs armes stratégiques. Le secrétaire général des Nations unies a parlé d’un « moment grave »1. Le monde multipolaire vient d’entrer dans une ère sans plafond.

La fin d’un demi-siècle de maîtrise des armements

New START n’était pas un détail technique : il plafonnait le nombre d’ogives stratégiques déployées et organisait des inspections mutuelles. Son expiration, le 5 février 2026, laisse les deux superpuissances libres de déployer ce qu’elles veulent2. Plus inquiétant encore : aucune négociation, bilatérale ou multilatérale, n’est en cours pour le remplacer2.

Le président américain a évoqué un futur traité « modernisé », sans calendrier ni interlocuteur2. Côté russe, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a indiqué que Moscou respecterait un moratoire sur les limites quantitatives, mais « seulement tant que les États-Unis n’excéderont pas » ces seuils2. Autrement dit, la retenue ne tient plus qu’à une parole révocable, sans inspection ni mécanisme de vérification.

La perte est immense. Pendant un demi-siècle, des accords comme SALT, START puis New START avaient instauré transparence et prévisibilité entre les deux arsenaux. Chacun savait, à peu près, ce que possédait l’autre — condition première de la stabilité, comme le soulignent les analystes de Chatham House3. Cette visibilité disparaît au moment précis où les tensions sont au plus haut. L’architecture patiemment bâtie depuis la guerre froide repose désormais sur du sable.

La Chine, troisième larron d’une course à trois

Ce qui distingue cette ère de la précédente, c’est l’irruption d’un troisième acteur de premier plan : la Chine. Selon le SIPRI, son arsenal a bondi d’environ 100 têtes en un an pour dépasser 600 ogives — la croissance la plus rapide au monde, au rythme d’une centaine de têtes par an depuis 20234. Pékin possède désormais plus d’ogives que le Royaume-Uni et la France réunis4.

Le rythme de construction est vertigineux : la Chine a achevé ou presque quelque 350 nouveaux silos de missiles intercontinentaux, répartis dans des déserts du nord et des zones montagneuses de l’est4. À ce train, elle pourrait égaler les arsenaux russe ou américain d’ici la fin de la décennie4. À noter cependant : le total mondial d’ogives a légèrement reculé en 2025, à environ 12 241 contre 12 405 un an plus tôt — mais uniquement parce que Washington et Moscou démantèlent de vieux systèmes, masquant la hausse réelle des têtes opérationnelles4. Cette montée en puissance fait voler en éclats la logique bilatérale qui structurait la dissuasion : comment négocier des limites à deux quand un troisième géant accélère ? Les États-Unis, eux, prévoient de dépenser environ 1 700 milliards de dollars sur trente ans pour moderniser leur propre arsenal4. La course est relancée — et elle se joue désormais à plusieurs.

Quand la prolifération régionale s’embrase

Au-delà des grands, le danger se niche dans les foyers régionaux. L’année 2025 l’a démontré avec fracas. Téhéran enrichissait l’uranium à 60 %, très au-delà de tout usage civil, et l’Agence internationale de l’énergie atomique l’a, pour la première fois depuis 2005, déclaré non conforme à ses obligations5. La réponse fut militaire : en juin 2025, Israël puis les États-Unis ont frappé les sites nucléaires de Fordow, Natanz et Ispahan, déclenchant une guerre de douze jours5. Ces tensions, que nous suivons de près dans notre dossier sur les tensions nucléaires entre les États-Unis et l’Iran, ont rappelé qu’une crise de prolifération peut basculer dans le conflit ouvert en quelques heures.

À l’autre bout de l’Asie, la Corée du Nord avance sans complexe. Kim Jong-un a inspecté une nouvelle usine de matière fissile et promis une production « exponentielle » d’armes6. Pyongyang dispose déjà de matière pour environ 90 ogives et en aurait assemblé une cinquantaine, déclarant son statut nucléaire « irréversible » et écartant toute idée de négociation6. Ces deux foyers — iranien et nord-coréen — illustrent l’effet de contagion redouté par les stratèges : chaque nouveau seuil franchi par un État incite ses voisins à reconsidérer leur propre posture, nourrissant le risque d’une prolifération en chaîne au Moyen-Orient comme en Asie de l’Est. Quant à l’Asie du Sud, la rivalité entre l’Inde et le Pakistan — deux puissances dotées — reste une poudrière où la moindre étincelle peut dégénérer.

Les nouvelles failles : cyber, IA et quantique

La menace nucléaire ne se mesure plus seulement en ogives. Les technologies émergentes brouillent les repères de la dissuasion. Une cyberattaque sur les systèmes de commandement et de contrôle pourrait fausser une décision de tir ou semer le doute au pire moment — un risque qui place l’évolution des doctrines de cyberdéfense au cœur de la stabilité stratégique.

L’intelligence artificielle, en accélérant l’analyse et le ciblage, comprime le temps de décision et accroît le risque d’escalade involontaire, comme l’explore notre analyse de l’essor de l’IA dans le renseignement militaire. Plus loin encore, l’informatique quantique menace de percer les chiffrements qui protègent les communications les plus sensibles, un péril décrit dans l’arrivée de l’ordinateur quantique. À ces facteurs s’ajoute la doctrine russe dite d’« escalade pour désescalader », qui envisage un usage nucléaire limité même dans un conflit conventionnel — abaissant dangereusement le seuil de l’irréparable.

Reconstruire la confiance ou subir la course

Face à ce tableau, les leviers existent encore, mais ils s’amenuisent. Le Traité de non-prolifération de 1968 demeure le socle, et l’AIEA continue de surveiller les programmes civils. Des forums comme le Conseil de sécurité de l’ONU offrent des enceintes de dialogue, et des coopérations bilatérales ont, par le passé, permis de sécuriser des matières fissiles. Mais ces mécanismes supposent une volonté politique qui fait aujourd’hui défaut.

Le signal à surveiller dans les prochains mois est clair : l’apparition — ou l’absence — du moindre embryon de négociation entre Washington, Moscou et Pékin. Sans cadre trilatéral, la logique de la course l’emportera, chaque puissance ajustant son arsenal sur le pire scénario adverse. Le SIPRI prévient qu’une nouvelle course aux armements se profile4. L’enjeu dépasse les états-majors : il touche à la survie collective. Dans un monde multipolaire privé de ses garde-fous, la sécurité nucléaire ne se décrétera pas — elle se reconstruira, patiemment, ou se paiera au prix fort. Et cette reconstruction conditionne aussi la modernisation des forces conventionnelles, indissociable de la dissuasion, qu’aborde notre dossier sur les défis de modernisation des forces terrestres dans un monde de guerre hybride.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le traité New START et pourquoi est-il important ?

New START était le dernier accord bilatéral limitant les armes nucléaires stratégiques russes et américaines. Il a expiré le 5 février 2026 sans remplaçant. C'est la première fois depuis le début des années 1970 que les deux superpuissances ne sont liées par aucune limite juridiquement contraignante sur leurs arsenaux déployés.

Pourquoi l'arsenal nucléaire chinois inquiète-t-il ?

Selon le SIPRI, la Chine a ajouté environ 100 ogives en un an, dépassant les 600 têtes, et construit près de 350 nouveaux silos de missiles intercontinentaux. Elle possède désormais plus d'ogives que le Royaume-Uni et la France réunis, et pourrait égaler les arsenaux russe ou américain d'ici la fin de la décennie.

Qu'est-il arrivé au programme nucléaire iranien en 2025 ?

Téhéran enrichissait l'uranium à 60 %, bien au-delà des seuils civils, et l'AIEA l'a déclaré non conforme à ses obligations pour la première fois depuis 2005. En juin 2025, Israël puis les États-Unis ont frappé les sites de Fordow, Natanz et Ispahan, déclenchant une guerre de douze jours.

La Corée du Nord est-elle une puissance nucléaire établie ?

De facto, oui. Pyongyang dispose de matière pour environ 90 ogives et en aurait assemblé une cinquantaine. Kim Jong-un a déclaré le statut nucléaire du pays « irréversible » et annoncé une production « exponentielle » de matière fissile, écartant toute négociation de désarmement.

Le Traité de non-prolifération est-il encore efficace ?

Le TNP de 1968 reste le cadre international de référence, mais son autorité s'érode. Les puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux au lieu de désarmer, les accords bilatéraux s'effondrent et de nouveaux acteurs émergent. Le secrétaire général de l'ONU a qualifié l'expiration de New START de « moment grave ».

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ONU Info, « UN chief warns of ‘grave moment’ as final US-Russia nuclear arms treaty expires », UN News, février 2026. https://news.un.org/en/story/2026/02/1166892

  2. Arms Control Association, « New START Expires As U.S. Urges ‘Modernized’ Treaty », Arms Control Today, mars 2026. https://www.armscontrol.org/act/2026-03/news/new-start-expires-us-urges-modernized-treaty 2 3 4

  3. Chatham House, « The US and Russia’s nuclear weapons treaty is set to expire. Here’s what’s at stake », Chatham House, janvier 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/01/us-and-russias-nuclear-weapons-treaty-set-expire-heres-whats-stake

  4. SIPRI, « Nuclear risks grow as new arms race looms—new SIPRI Yearbook out now », SIPRI, juin 2025. https://www.sipri.org/media/press-release/2025/nuclear-risks-grow-new-arms-race-looms-new-sipri-yearbook-out-now 2 3 4 5 6 7

  5. House of Commons Library, « Israel-Iran 2025: Developments in Iran’s nuclear programme and military action », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10284/ 2

  6. CNN, « Kim Jong Un inspects new nuclear plant, plans ‘exponential’ weapons production ramp-up », CNN, 4 juin 2026. https://www.cnn.com/2026/06/04/asia/north-korea-nuclear-plant-kim-intl-hnk-ml 2

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail