Dassault, Delair, Harmattan : la filière française du drone de guerre se recompose
Maîtres d'œuvre, ETI, start-up : cartographie d'une filière française du drone militaire en pleine recomposition, de Dassault à Harmattan AI, et ses goulets.

À retenir
- Dassault Aviation a mené en janvier 2026 la série B de 200 millions de dollars d'Harmattan AI, devenue la première licorne française de la défense.
- KNDS France, Delair et EOS Technologie portent la gamme MATARIS : la munition MX-10 DAMOCLES, qualifiée le 21 novembre 2025, est livrée aux forces.
- Turgis & Gaillard a fait voler son drone MALE Aarok (5,5 tonnes) le 9 septembre 2025 ; Renault adapte Le Mans et Cléon pour produire jusqu'à 600 drones par mois.
- La production française de munitions téléopérées se compte encore en milliers d'unités par an : composants chinois, certification et cadences restent les vrais verrous.
Le 12 janvier 2026, l’avionneur du Rafale a fait un geste inédit : Dassault Aviation a mené la levée de fonds de 200 millions de dollars d’Harmattan AI, une start-up fondée moins de deux ans plus tôt et propulsée au rang de première licorne française de la défense1. Qu’un constructeur façonné par sept décennies d’aviation pilotée mise ainsi sur une jeune pousse du drone dit beaucoup sur une filière en recomposition accélérée. Mais derrière le symbole, la réalité reste sévère : la France produit des munitions téléopérées par milliers — Thales en vise 3 000 en 20272 — quand l’Ukraine en assemble par millions. Entre géants convertis sur le tard, ETI conquérantes et start-up valorisées à des montants faramineux, comment se définit le paysage ?
Les géants réapprennent un métier qu’ils avaient délaissé
Dassault Aviation n’arrive pas en terrain vierge : son démonstrateur furtif nEUROn — premier vol en décembre 2012, plus de 170 vols d’essai — a préparé le programme de drone de combat lancé dans le sillage du Rafale F5, annoncé en octobre 2024 pour une entrée en service après 20303. Le pari Harmattan AI complète l’édifice : une brique d’autonomie et d’intelligence artificielle, et l’agilité d’une société livrant déjà ses systèmes par milliers1.
Safran vit la trajectoire inverse. Son drone tactique Patroller — un programme de 330 millions d’euros pour quatorze appareils, dont les livraisons attendues en 2018 n’ont réellement commencé qu’en 2024 — a été abandonné par la loi de programmation militaire actualisée présentée le 8 avril 2026, qui enterre du même mouvement la participation française à l’Eurodrone d’Airbus4. Ce revirement, qui solde vingt ans d’errements étatiques en matière de drones, rebat les cartes au profit d’appareils plus simples et moins coûteux.
De son côté Thales avance sur deux jambes : d’abord ses capteurs, et désormais la production de masse — le groupe vise 3 000 munitions téléopérées en 2027, puis une capacité de l’ordre de 10 000 par an2. Airbus Helicopters a obtenu en janvier 2026, avec Naval Group, la commande de six drones à voilure tournante VSR700 pour les frégates de la Marine nationale, à déployer à partir de 20285. Sous la mer enfin, Naval Group développe pour la DGA un démonstrateur de drone de combat océanique (UCUV) de plus de dix mètres, tandis qu’Exail s’est imposé avec Thales sur la guerre des mines du programme SLAMF, huit drones sous-marins de nouvelle génération commandés fin 20246. Restent les munitionnaires, KNDS France et MBDA, qui ont ouvert un front nouveau.
Munitions téléopérées : la France découvre l’armement consommable
L’Ukraine a découvert une catégorie que l’industrie de l’armement française ignorait : la munition téléopérée, une arme de précision à bas coût produite en grande série. KNDS France a répliqué en février 2025 en dévoilant MATARIS, première gamme française du genre, bâtie avec deux PME — Delair pour les vecteurs aériens, EOS Technologie pour les appareils à réaction plus rapides7. Le calendrier du premier modèle a été très positif : notifiée à l’été 2024, la MX-10 DAMOCLES a été qualifiée par la DGA le 21 novembre 2025 après une campagne de dix tirs pour dix succès, puis livrée aux forces dès le début de décembre — un cycle complet en dix-huit mois, voilà qui est très inhabituel dans l’armement français8.
MBDA a suivi une voie parallèle : associé à la PME Aviation Design, le missilier a reçu le 30 décembre 2025 une commande de la DGA pour son One Way Effector, un drone d’attaque à turboréacteur d’environ 500 kilomètres de portée, pensé pour saturer les défenses adverses. Le premier lot est attendu mi-2027, avec une cadence visée de 1 000 exemplaires par mois grâce à un adossement à l’industrie automobile9.
C’est d’ailleurs là le mouvement le plus inattendu du secteur. Renault et Turgis & Gaillard adaptent deux sites du constructeur historique d’automobiles — l’assemblage des structures au Mans, les moteurs thermiques adaptés à Cléon — pour la fabrication d’une munition téléopérée de longue portée, avec un premier contrat de 35 millions d’euros attribué fin décembre 2025, une capacité visée de 600 drones par mois activable à la demande, et un marché potentiel évalué à un milliard d’euros sur dix ans10. Ces cadences restent pourtant modestes à l’aune du front ukrainien, qui revendique des millions d’appareils par an — un fossé caractéristique de la course mondiale aux drones.
ETI et start-up : l’étage qui pousse le plus vite
La vedette des ETI c’est la société Turgis & Gaillard. Son Aarok, drone MALE de 5,5 tonnes présenté comme une alternative souveraine au Reaper américain, a réussi son premier vol le 9 septembre 2025 à Blois-Le Breuil11 ; Thales doit l’équiper de son radar AirMaster S, hérité de la patrouille maritime. Soucieux de ne pas reproduire les errements du passé, l’État entretient la compétition : le 17 juin 2025, au salon du Bourget, la DGA a signé cinq conventions — avec Aura Aero, Daher, Fly-R, SE Aviation et Turgis & Gaillard — pour une dizaine de millions d’euros de subventions à des démonstrateurs MALE, des vols de démonstration fin 2026 et de premières commandes espérées en 202712.
Delair illustre l’ascension des PME : la société toulousaine fournit les vecteurs du quadricoptère DAMOCLES et de l’OSKAR au sein de MATARIS7, tout en élargissant sa gamme propre de drones de renseignement, jusqu’au récent DT61. Parrot, pionnier du micro-drone face à l’écrasante domination commerciale du chinois DJI, a vu son ANAFI UKR passer le cap des commandes de l’agence de soutien de l’OTAN : les expéditions ont débuté au premier trimestre 2026, par tranches de 100 à 500 unités, avant une montée vers plusieurs milliers d’appareils13.
Enfin, on notera que les start-up lèvent désormais des capitaux à l’échelle industrielle. Harmattan AI, fondée en 2024, totalise 242 millions de dollars — 42 millions avant la série B menée par Dassault — et revendique deux programmes d’État : un millier de drones déjà livrés à la France, 3 000 systèmes commandés par le Royaume-Uni1. Ses intercepteurs nourris d’intelligence artificielle militaire ciblent le créneau le plus disputé du moment. Alta Ares, créée la même année, a annoncé début juin 2026 une levée de 50 millions d’euros menée par Air Street Capital pour ses systèmes anti-aériens dopés à l’IA, déjà engagés en Ukraine, avec des capacités de production renforcées à Toulouse et sur le sol ukrainien14 — une réponse directe au défi que posent les drones aux défenses aériennes.
Composants, certification, cadences : les vrais verrous
Cette effervescence bute sur la chaîne d’approvisionnement en amont. Batteries, optroniques et moteurs électriques restent largement asiatiques, de plus Pékin contrôle environ 90 % du néodyme indispensable aux aimants des moteurs. Substituer des composants souverains n’est pas faisable car cela reviendrait, selon les industriels, à multiplier les coûts par dix. Cependant, la DGA impose désormais que contrôleurs de vol et cartes électroniques soient conçus et produits dans l’Union européenne pour tout nouveau marché15 — une exigence vertueuse qui vient augmenter la difficulté.
Le deuxième verrou est économique et fort simple : une chaîne de production ne tourne que si les commandes suivent. Le montage Renault-Turgis & Gaillard l’assume, en réservant l’activation des cadences aux ordres effectifs de la DGA10. Mais il existe aussi un troisième verrou, culture celui-ci : passer de l’artisanat à la série suppose d’accepter qu’un drone consommable ne se certifie pas comme un avion de chasse. La qualification “éclair” de la DAMOCLES montre que l’administration commence à l’admettre8.
Que nous prépare 2027
Trois échéances diront si la recomposition du paysage industriel français rencontre le succès. Le démarrage des lignes du Mans au printemps 2026, puis leur montée en cadence, testent la greffe entre automobile et armement10. Les vols de démonstration des MALE financés par la DGA, puis les premières commandes envisagées en 2027, permettront de trancher entre l’Aarok et ses quatre rivaux12. Enfin, la capacité des licornes à transformer leurs levées de fonds en chaînes de production — et des armées à intégrer ces appareils autonomes dans leurs opérations — décidera de la place française dans la guerre des drones. La filière semble avoir trouvé ses acteurs et un financement ; il lui reste à prouver qu’elle sait produire vite, beaucoup et longtemps, des drones capables de faire face aux menaces opérationnelles.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui sont les principaux industriels français du drone militaire ?
La filière compte trois étages : les maîtres d'œuvre (Dassault Aviation, Thales, Safran, Airbus, KNDS France, MBDA, Naval Group, Exail), des ETI et PME en pleine ascension (Turgis & Gaillard, Delair, EOS Technologie, Parrot) et des start-up comme Harmattan AI ou Alta Ares, qui lèvent désormais des centaines de millions.
Qu'est-ce que la gamme MATARIS ?
MATARIS est la première gamme française de munitions téléopérées, présentée par KNDS France début 2025 avec Delair et EOS Technologie. Son premier modèle, la MX-10 DAMOCLES, a été qualifié par la DGA le 21 novembre 2025 puis livré aux forces, dix-huit mois seulement après la notification du programme.
Pourquoi Dassault Aviation a-t-il investi dans Harmattan AI ?
En menant la série B de 200 millions de dollars d'Harmattan AI en janvier 2026, Dassault s'arrime à une jeune pousse spécialisée dans l'autonomie et l'intelligence artificielle embarquée, complément direct de son futur drone de combat ailier du Rafale F5. L'opération valorise la start-up 1,4 milliard de dollars.
Quels sont les principaux goulets d'étranglement de la filière française ?
Les composants d'abord : moteurs électriques, batteries et électronique restent largement asiatiques, et Pékin contrôle environ 90 % du néodyme des aimants. S'y ajoutent le coût d'une substitution souveraine, la lourdeur des certifications et le passage de l'artisanat à la série, faute de commandes publiques massives et régulières.
Sources
-
Sifted, « French drone maker Harmattan AI raises $200m Series B at $1.4bn valuation », Sifted, 12 janvier 2026. https://sifted.eu/articles/harmattan-ai-200m-series-b-unicorn ↩ ↩2 ↩3
-
Olivier James, « “Notre objectif est de produire 3000 munitions téléopérées en 2027” : Thales se prépare à la massification de la production de drones », L’Usine Nouvelle, 2026. https://www.usinenouvelle.com/aero-spatial/thales/notre-objectif-est-de-produire-3000-munitions-teleoperees-en-2027-thales-se-prepare-a-la-massification-de-la-production-de-drones.NWE7EGG64ZGILG47PO6BWWWJQA.html ↩ ↩2
-
Dassault Aviation, « Unmanned combat aerial vehicle program kicks off as part of the Rafale F5 standard », Dassault Aviation, 2024. https://www.dassault-aviation.com/en/group/press/press-kits/unmanned-combat-aerial-vehicle-program-kicks-off-as-part-of-the-rafale-f5-standard/ ↩
-
AeroTime, « France drops Patroller and Eurodrone in updated defense plan », AeroTime, avril 2026. https://www.aerotime.aero/articles/france-patroller-eurodrone-dropped-lpm-update ↩
-
Airbus, « France orders Airbus VSR700 uncrewed aerial system », Airbus, janvier 2026. https://www.airbus.com/en/newsroom/press-releases/2026-01-france-orders-airbus-vsr700-uncrewed-aerial-system ↩
-
Ministère des Armées, « Commande de huit drones sous-marins autonomes de nouvelle génération dans le cadre du programme SLAM-F auprès des sociétés Thales et Exail », defense.gouv.fr, novembre 2024. https://www.defense.gouv.fr/dga/actualites/commande-huit-drones-marins-autonomes-nouvelle-generation-cadre-du-programme-slam-f-aupres-societes ↩
-
Mer et Marine, « MATARIS : KNDS propose avec Delair et EOS Technologie la première gamme française de munitions téléopérées », Mer et Marine, février 2025. https://www.meretmarine.com/fr/defense/mataris-knds-propose-avec-delair-et-eos-technologie-la-premiere-gamme-francaise-de-munitions ↩ ↩2
-
KNDS, « La munition téléopérée MX-10 DAMOCLES développée par KNDS France et DELAIR réussit ses tests de qualification auprès de la DGA, et est livrée aux forces », KNDS, novembre 2025. https://knds.com/fr/communiques-de-presse/la-munition-teleoperee-mx-10-damocles-developpee-par-knds-france-et-delair-reussit-ses-tests-de-qualification-aupres-de-la-dga-et-est-livree-aux-forces ↩ ↩2
-
Forces Operations Blog, « One Way Effector, le pari gagnant de MBDA », FOB, janvier 2026. https://www.forcesoperations.com/one-way-effector-le-pari-gagnant-de-mbda/ ↩
-
L’Usine Nouvelle, « Un contrat potentiel d’un milliard d’euros : Renault va fabriquer des drones militaires dans ses usines du Mans et de Cléon », L’Usine Nouvelle, 2026. https://www.usinenouvelle.com/aero-spatial/defense/un-contrat-potentiel-dun-milliard-deuros-renault-va-fabriquer-des-drones-militaires-dans-ses-usines-du-mans-et-de-cleon.K2HXUXWKLZD4NM73TRHGMV64BA.html ↩ ↩2 ↩3
-
Craig Hoyle, « Turgis Gaillard flies AAROK prototype as it eyes French military’s MALE UAV requirement », Flight Global, septembre 2025. https://www.flightglobal.com/defence/aarok-powers-through-first-flight-as-turgis-gaillard-eyes-french-male-need/164536.article ↩
-
Ministère des Armées, « Bourget 2025 : La DGA accélère dans le domaine des drones », defense.gouv.fr, 17 juin 2025. https://www.defense.gouv.fr/dga/actualites/bourget-2025-dga-accelere-domaine-drones ↩ ↩2
-
Clubic, « Les drones militaires français Parrot séduisent l’OTAN et les premières livraisons ont déjà commencé », Clubic, 2026. https://www.clubic.com/actualite-605056-les-drones-militaires-francais-parrot-seduisent-l-otan-et-les-premieres-livraisons-ont-deja-commence.html ↩
-
Sifted, « Air Street Capital backs French defence tech Alta Ares in €50m round », Sifted, juin 2026. https://sifted.eu/articles/alta-ares-defence-tech-50m-round ↩
-
OpexNews, « La France saura-t-elle produire des drones en masse ? », OpexNews, 2025. https://opexnews.fr/guerre-des-drones-france-retard-course-mondiale/ ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


