Théâtre de la rivalité régionale : Houthis, Iran et le Golfe
Houthis, Riyad, Émirats, mer Rouge et frappes étrangères : comment une guerre civile yéménite est devenue le miroir des rivalités du Moyen-Orient en 2025-2026.

À retenir
- Depuis 2015, le Yémen est coupé en deux : les Houthis, soutenus par l'Iran, tiennent le nord ; le Conseil présidentiel reconnu, adossé à Riyad, contrôle le sud.
- De fin 2023 à octobre 2025, les Houthis ont mené plus d'une centaine d'attaques contre la navigation en mer Rouge, déclenchant frappes américaines et israéliennes.
- L'offensive des séparatistes du Sud, soutenus par les Émirats, fin 2025, a fracturé le camp anti-Houthi et révélé la divergence entre Riyad et Abou Dhabi.
- Avec plus de 22 millions de personnes dépendantes de l'aide, le Yémen reste l'une des pires crises humanitaires du monde, aggravée par l'effondrement des financements.
Un cargo battant pavillon libérien, le Eternity C, dérive en mer Rouge sous le feu des drones et des grenades. En quelques heures, il sombre. Trois marins sont tués, d’autres disparaissent, peut-être enlevés.1 Quelques jours plus tôt, un autre navire, le Magic Seas, a connu le même sort.1 Nous sommes en juillet 2025, et ces deux épaves résument à elles seules ce qu’est devenu le Yémen : non plus seulement une guerre civile oubliée, mais une caisse de résonance où s’entrechoquent l’Iran, Israël, les États-Unis et les monarchies du Golfe. Un petit pays pauvre, posté sur l’un des passages les plus stratégiques de la planète, transformé en champ de bataille des rivalités régionales.
Un pays coupé en deux depuis 2015
Pour comprendre le Yémen de 2026, il faut remonter à 2015. Cette année-là, le mouvement houthiste — du nom de la famille qui le dirige, officiellement Ansar Allah — s’empare de Sanaa et chasse le gouvernement reconnu. Depuis, le pays est scindé : les Houthis tiennent le nord, le plus peuplé, avec la capitale et le grand port de Hodeida ; le gouvernement internationalement reconnu, aujourd’hui incarné par un Conseil de direction présidentiel, s’est replié sur Aden, dans le sud.2
Cette ligne de front s’est largement figée après une trêve négociée en 2022 sous l’égide de l’ONU. Le cessez-le-feu formel n’a duré que quelques mois, mais il a installé une accalmie durable sur le front principal entre Houthis et forces gouvernementales.2 Une paix de papier, jamais transformée en accord définitif : le médiateur des Nations unies et le sultanat d’Oman s’y emploient toujours, sans percée. Cette fragmentation territoriale est le socle de tout le reste — c’est parce que le Yémen est ingouvernable d’un seul tenant que chaque puissance régionale peut y pousser ses pions.
Téhéran, parrain discret d’Ansar Allah
Le fil le plus visible de cette imbrication régionale relie Sanaa à Téhéran. Les Houthis appartiennent à ce que la République islamique appelle son « axe de la résistance », ce réseau d’alliés qui inclut le Hezbollah libanais et les milices irakiennes. Mais quelle est l’épaisseur réelle de ce lien ?
Les rapports du panel d’experts mandaté par le Conseil de sécurité de l’ONU sont, sur ce point, accablants. Ils documentent des violations systématiques de l’embargo : composants de drones, électronique de pointe, moteurs et savoir-faire balistique parviennent aux Houthis malgré les sanctions.3 Selon l’analyse qu’en tire le Washington Institute, des opérateurs du Hezbollah et des experts iraniens en missiles et en drones sont restés actifs au Yémen, et des membres d’équipage interceptés avaient été formés par la force Al-Qods des Gardiens de la révolution.4 La voie terrestre par Oman serait devenue un conduit privilégié, complétée par des livraisons maritimes le long de la côte sud.4
Téhéran, lui, dément tout transfert d’armes et présente les Houthis comme un mouvement autonome agissant par solidarité avec Gaza. La nuance compte : si l’Iran arme et conseille, il ne commande pas pour autant chaque tir. Cette relation, faite de soutien réel mais de contrôle imparfait, est au cœur de l’influence régionale que l’Iran tire de son appui aux Houthis — un effet de levier considérable pour un investissement modeste, qui s’inscrit dans l’approche iranienne de la sécurité régionale.
Bab el-Mandeb, le verrou que les Houthis tiennent
C’est la géographie qui transforme cette guerre locale en affaire mondiale. Les Houthis contrôlent une portion du littoral qui surplombe Bab el-Mandeb, le détroit de trente-deux kilomètres de large entre la péninsule arabique et la Corne de l’Afrique. Par ce goulet transite environ un quart du commerce mondial de conteneurs.5
À partir de novembre 2023, présentant leur action comme un soutien aux Palestiniens, les Houthis y ont déclenché une campagne d’une ampleur inédite : plus de cent attaques contre des navires marchands jusqu’en octobre 2025, affectant les intérêts de plus de soixante nations.6 La chaîne de télévision houthiste Al-Masirah — porte-voix du mouvement, dont elle relaie chaque communiqué — a servi de tribune à ces annonces. Le chef du mouvement, Abdelmalik al-Houthi, y a martelé que le blocus visant les navires liés à Israël resterait « inébranlable » tant que durerait la guerre à Gaza.7 À ce récit de solidarité, la lecture du Golfe oppose celle d’une milice supplétive de l’Iran : pour Al Arabiya, chaîne saoudienne, ces opérations sont d’abord le fait d’un groupe « soutenu par l’Iran » qui prend en otage une route commerciale mondiale.8
Le bilan humain et matériel est lourd. En juillet 2025, le Magic Seas puis l’Eternity C sont coulés ; au moins quatre marins périssent en une semaine, et Washington dénonce des attaques « non provoquées » contre des civils.1 Puis vient l’accalmie : après le cessez-le-feu à Gaza d’octobre 2025, les Houthis cessent de tirer sur les navires. Au printemps 2026, plus aucun bâtiment marchand n’a été touché de l’année — mais le trafic n’est jamais revenu à son niveau d’avant-crise.6
Frappes américaines et israéliennes : la riposte qui n’a pas plié les Houthis
Face à ce blocus de fait, la réponse militaire fut massive. Le 15 mars 2025, Washington lance l’opération « Rough Rider », une campagne aérienne quasi quotidienne. Le commandement américain revendique des centaines de cibles frappées et plusieurs centaines de combattants houthistes tués, pour un coût se chiffrant en milliards.9
Mais cette pluie de bombes a aussi fait des victimes civiles. Le 18 avril 2025, une frappe sur le terminal pétrolier de Ras Issa tue au moins quatre-vingts personnes ; dix jours plus tard, un raid sur un centre de migrants à Saada en fait des dizaines d’autres.9 Israël, de son côté, vise à plusieurs reprises l’aéroport de Sanaa, le port de Hodeida et des installations électriques.9 Sur le décompte des pertes, les chiffres deviennent un enjeu de propagande : les Houthis affirment, via l’agence chinoise Xinhua qui les relaie, que les frappes américaines et israéliennes ont fait 776 morts ou blessés au premier semestre 2025 — un bilan invérifiable de manière indépendante, avancé par la partie visée.10
L’essentiel est ailleurs : ni les frappes ni les sanctions n’ont brisé le mouvement. Donald Trump l’a redésigné « organisation terroriste étrangère » en janvier 2025,8 sans plus d’effet. Les Houthis ont encaissé, reconstruit, et conservé leur capacité de nuisance. La leçon, amère pour leurs adversaires : une guérilla enracinée dans un territoire montagneux ne se réduit pas par les airs.
La fracture du Sud : quand Riyad et Abou Dhabi divergent
Le camp anti-Houthi, lui, s’est fissuré de l’intérieur — et c’est peut-être l’évolution la plus lourde de 2025-2026. Entrés ensemble en guerre en 2015, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis poursuivent en réalité des buts opposés. Riyad veut une frontière sûre et un Yémen unifié ; Abou Dhabi parraine le Conseil de transition du Sud, ces séparatistes qui rêvent de ressusciter l’État sud-yéménite disparu en 1990.
En décembre 2025, cette faille s’ouvre au grand jour. Les forces séparatistes alliées aux Émirats s’emparent en quelques jours de deux vastes gouvernorats, le Hadramaout pétrolier et al-Mahra, soit près de la moitié du territoire yéménite, dans une opération baptisée « L’Avenir prometteur ».11 Le Conseil de transition annonce dans la foulée un référendum d’indépendance dans les deux ans.2
La réaction de Riyad est immédiate : l’Arabie saoudite exige le retrait des forces soutenues par les Émirats, qui refusent d’obtempérer.12 En coulisses, Abou Dhabi reconnaît la nécessité de désamorcer, et les deux capitales dépêchent une délégation conjointe à Aden.12 Une contre-offensive du Conseil présidentiel reprend en janvier 2026 les gains séparatistes, et les ministres du Conseil de transition sont expulsés du gouvernement.2 Les Émirats achèvent alors de retirer leurs dernières forces.2 Le grand bénéficiaire de cette guerre dans la guerre ? Les Houthis, qui observent leurs adversaires s’entre-déchirer pendant que la perspective d’une paix saoudo-houthiste s’éloigne. Cette dynamique de fragmentation par procuration n’est pas propre au Yémen : on la retrouve dans le rôle des milices soutenues par l’Iran en Irak, autre théâtre où des acteurs locaux servent des agendas régionaux.
La pire crise humanitaire, aggravée par l’argent qui manque
Derrière les manœuvres, il y a un pays exsangue. En 2026, plus de vingt-deux millions de Yéménites — les deux tiers de la population — dépendent de l’aide ; 18,3 millions souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, certains districts basculant vers des conditions proches de la famine.13 Plus de 2,2 millions d’enfants de moins de cinq ans sont en malnutrition aiguë.13 Le choléra, la rougeole et la polio prospèrent sur des décombres sanitaires : entre mars 2024 et décembre 2025, le pays a recensé plus de 339 000 cas suspects de choléra.13
Or l’aide se tarit. En 2025, le plan de réponse n’a été financé qu’à hauteur de 596 millions de dollars, soit 24 % des besoins — le plus bas niveau en dix ans, contraignant l’ONU à fermer des programmes vitaux.13 À cette pénurie s’ajoute l’obstruction : les Houthis ont multiplié les arrestations de personnels humanitaires, accusés d’espionner pour les États-Unis et Israël. Fin 2025, soixante-neuf employés de l’ONU étaient détenus.14 Human Rights Watch juge que ces détentions ont rendu « intenable » la distribution de l’aide dans les zones contrôlées par le mouvement.14 Là encore, deux récits s’affrontent : Abdelmalik al-Houthi se targue d’avoir démantelé « l’une des plus dangereuses cellules d’espionnage », quand l’ONU dément et réclame la libération de ses agents.14
Ce qu’il faut surveiller : la mer Rouge, otage de la guerre Iran-Israël
L’avenir du Yémen se joue désormais largement hors de ses frontières. Fin février 2026, des frappes américano-israéliennes ont frappé l’Iran au plus haut niveau.15 Les Houthis, d’abord en retrait, ont fini par entrer dans la confrontation par un tir de missile contre Israël, ravivant la crainte d’un retour des attaques en mer Rouge.15 Le signal est inquiétant pour le commerce mondial : depuis les turbulences sur le détroit d’Ormuz, Riyad fait transiter une part accrue de son brut par Bab el-Mandeb — le verrou que tiennent précisément les Houthis.5
Tout l’enjeu tient dans cette équation. Tant que la guerre régionale couve, le mouvement dispose d’un levier — la navigation — qu’il peut actionner à volonté. La trêve interne reste fragile, le Sud fracturé, la population affamée. Le Yémen de 2026 illustre une vérité dérangeante : un conflit périphérique, branché sur les bonnes lignes de faille, peut tenir en respect la moitié du monde. Le signal à guetter n’est pas à Sanaa ni à Aden, mais dans la prochaine secousse entre Téhéran et ses adversaires — affrontement où pèse aussi le programme nucléaire iranien et son effet sur la prolifération régionale. C’est elle qui décidera si Bab el-Mandeb rouvre ou se referme.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui contrôle le Yémen aujourd'hui ?
Le pays est fragmenté. Les Houthis, soutenus par l'Iran, tiennent le nord densément peuplé, dont la capitale Sanaa et le port de Hodeida. Le Conseil présidentiel reconnu, adossé à Riyad, siège à Aden, mais une partie du sud échappe à son contrôle au profit des séparatistes soutenus par les Émirats.
Pourquoi les Houthis attaquent-ils les navires en mer Rouge ?
Les Houthis présentent leurs attaques comme un soutien aux Palestiniens de Gaza et un blocus des navires liés à Israël. De fin 2023 à octobre 2025, ils ont visé plus de cent bâtiments, perturbant l'une des grandes routes du commerce mondial avant une accalmie liée à la trêve à Gaza.
Quel est le rôle de l'Iran auprès des Houthis ?
Selon les rapports du panel d'experts de l'ONU, l'Iran fournit aux Houthis composants, drones et savoir-faire balistique, acheminés par voie terrestre via Oman et par mer. Téhéran nie tout transfert d'armes, mais inscrit le mouvement dans son « axe de la résistance » régional.
Pourquoi l'Arabie saoudite et les Émirats sont-ils en désaccord au Yémen ?
Les deux monarchies sont entrées en guerre en 2015 dans la même coalition, mais leurs objectifs divergent. Riyad cherche une frontière sûre et un État yéménite unifié ; Abou Dhabi soutient les séparatistes du Sud, qui réclament l'indépendance. Leur offensive de fin 2025 a creusé cette faille.
Sources
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CNN, « Eternity C: 10 rescued, 3 killed and others ‘kidnapped’ after Houthis sink ship in second Red Sea attack in a week », CNN, juillet 2025. https://www.cnn.com/world/middleeast/eternity-c-houthi-rebels-red-sea-intl-hnk ↩ ↩2 ↩3
-
House of Commons Library, « Yemen in 2025/26: Changing balance of power in the south », UK Parliament, 2026. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10427/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
Conseil de sécurité des Nations unies, « Final report of the Panel of Experts on Yemen (S/2025/36) », Nations unies, janvier 2025. https://docs.un.org/en/S/2025/36 ↩
-
The Washington Institute, « The UN Exposes Houthi Reliance on Iranian Weapons », The Washington Institute for Near East Policy, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/un-exposes-houthi-reliance-iranian-weapons ↩ ↩2
-
Axios, « The Houthis are joining Iran war. What that means for oil, energy and shipping crises », Axios, 30 mars 2026. https://www.axios.com/2026/03/30/iran-war-houthis-yemen-red-sea ↩ ↩2
-
Maritime Administration (MARAD), « Red Sea, Bab el Mandeb Strait, Gulf of Aden — Houthi Attacks on Commercial Vessels », U.S. Department of Transportation, 2025. https://www.maritime.dot.gov/msci/2025-012-red-sea-bab-el-mandeb-strait-gulf-aden-arabian-sea-persian-gulf-and-somali-basin ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Yemen’s Houthis to resume shipping attacks over Gaza aid cutoff », Al Jazeera, 12 mars 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/3/12/yemens-houthis-to-resume-shipping-attacks-over-gaza-aid-cutoff ↩
-
Al Arabiya English, « Trump expected to redesignate Yemen’s Houthis as terror organization », Al Arabiya, 23 janvier 2025. https://english.alarabiya.net/News/middle-east/2025/01/23/trump-expected-to-redesignate-yemen-s-houthis-as-terror-organization-officials ↩ ↩2
-
Times of Israel, « US says it hit 800 targets in Yemen since March 15, killed hundreds of Houthis », The Times of Israel, 2025. https://www.timesofisrael.com/us-says-it-hit-800-targets-in-yemen-since-march-15-killed-hundreds-of-houthis/ ↩ ↩2 ↩3
-
Xinhua, « 776 killed or wounded in U.S.-Israeli airstrikes on Yemen in 1st half of 2025: Houthis », Xinhua, 30 août 2025. https://english.news.cn/20250830/9a4e2f0fe8c14bb686710cbc54f0b941/c.html ↩
-
The Soufan Center, « IntelBrief: UAE-Backed Forces Expand Control in Southern Yemen », The Soufan Center, 8 décembre 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-december-8/ ↩
-
The Washington Institute, « Yemen’s Seismic Shift Has Consequences Beyond Its Borders », The Washington Institute for Near East Policy, 2026. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/yemens-seismic-shift-has-consequences-beyond-its-borders ↩ ↩2
-
OCHA, « Yemen Humanitarian Needs and Response Plan 2026 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, mars 2026. https://www.unocha.org/publications/report/yemen/yemen-humanitarian-needs-and-response-plan-2026-march-2026 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Human Rights Watch, « Houthi Detentions Halting Aid in Crisis-Hit Yemen », Human Rights Watch, 8 janvier 2026. https://www.hrw.org/news/2026/01/08/houthi-detentions-halting-aid-in-crisis-hit-yemen ↩ ↩2 ↩3
-
Times of Israel, « Houthi missile attack on Israel stokes fears of renewed strikes on Red Sea shipping », The Times of Israel, 2026. https://www.timesofisrael.com/houthi-missile-attack-on-israel-stokes-fears-of-renewed-strikes-on-red-sea-shipping/ ↩ ↩2
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