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Course mondiale aux drones : la France peut-elle encore tenir son rang ?

Ukraine, Turquie, États-Unis, Chine : la production de drones militaires a changé d'échelle. Distancée sur la masse, la France peut viser des niches de pointe.

10 juin 2026Lecture 6 min
Vue stylisée d'un essaim de drones militaires survolant une carte de l'Europe au crépuscule, traînées lumineuses, un appareil aux couleurs françaises cherchant sa place dans la formation.
Vue stylisée d'un essaim de drones militaires survolant une carte de l'Europe au crépuscule, traînées lumineuses, un appareil aux couleurs françaises cherchant sa place dans la formation. (Image d'illustration IA © ISS2026)

À retenir

  1. L'Ukraine peut produire environ 4 millions de drones par an avec quelque 500 fabricants ; la Russie a lancé plus de 54 000 Shahed-Geran en 2025.
  2. La Turquie (Baykar : 1,8 milliard de dollars d'exportations en 2024) et la Chine dominent le marché mondial, du drone de combat au civil.
  3. Même Washington a calé : Replicator a livré des centaines de systèmes au lieu des milliers visés pour août 2025, avant de renaître sous le DAWG.
  4. L'Europe répond avec l'opération OTAN Eastern Sentry et une initiative anti-drones de l'UE visant la pleine capacité fin 2027, complétées par un plan de la Commission publié le 11 février 2026.
  5. Distancée sur la masse, la France peut viser le premier rang sur des niches : drones navals et sous-marins, lutte anti-drones, munitions téléopérées.

Quatre millions de drones par an en Ukraine, plus de 54 000 engins de type Shahed lancés par la Russie en un an, une usine turque bombardée près de Kyiv : en trois ans, le drone militaire a changé d’échelle, et la hiérarchie mondiale s’est redessinée sans la France. Reste une question, brutale : un pays qui a raté le virage de la masse peut-il encore compter dans cette course — et sur quels terrains ?

L’Ukraine a fixé l’étalon, la Russie a imposé la saturation

La référence n’est plus américaine mais ukrainienne. Dès l’automne 2024, Volodymyr Zelensky affirmait que son pays pouvait produire 4 millions de drones par an ; l’écosystème national compte environ 500 fabricants, contre une dizaine avant l’invasion1. Des ateliers de FPV à quelques centaines d’euros pièce aux drones navals qui ont repoussé la flotte russe en mer Noire, Kyiv a converti l’urgence en avantage industriel : itérations en quelques semaines, retours du front intégrés en continu, coûts écrasés.

En face, Moscou a industrialisé la saturation. Dérivé du Shahed-136 de conception iranienne et produit en Russie sous le nom de Geran, le drone d’attaque à longue portée est devenu une munition de masse : 54 538 engins de ce type, leurres compris, ont été lancés contre l’Ukraine en 2025, selon le décompte de l’Institute for Science and International Security2. La logique est arithmétique : il s’agit d’épuiser les défenses adverses en rendant chaque interception plus coûteuse que l’engin abattu. Ces deux modèles — l’essaim à bas coût et la nuée d’usure — définissent désormais le standard de la guerre des drones. Aucun pays occidental ne s’en approche.

Turquie, Chine, Israël : un marché mondial redistribué

Sur le marché de l’exportation, les dix dernières années ont été monopolisées par la Turquie. Baykar a réalisé 1,8 milliard de dollars d’exportations en 2024 — environ 90 % de son chiffre d’affaires — et son TB2 figure à l’inventaire de 34 pays, l’Akinci de 10, selon des chiffres d’entreprise complaisamment relayés par le Daily Sabah, quotidien proche du pouvoir turc3. Le succès est réel : il a fait du drone un levier d’influence pour Ankara, jusque dans ses rapports avec l’OTAN. Mais le récit triomphal a ses revers : l’usine que Baykar achevait près de Kyiv — 120 appareils par an annoncés — a été frappée à plusieurs reprises par les missiles russes en 2025, avant même d’entrer en production ; l’entreprise a promis en octobre de la reconstruire, rapporte le média d’opposition Turkish Minute4.

La Chine, elle, se situe des deux côtés du spectre. Premier exportateur mondial de drones de combat en nombre d’appareils livrés, elle place ses Wing Loong et ses CH dans les armées du Golfe, d’Afrique et d’Asie, à une fraction du prix d’un Reaper américain5. Sur le versant civil, l’hégémonie de DJI — environ 90 % du marché grand public — fait des composants chinois la matière première des ateliers de drones du monde entier, belligérants compris6. Israël enfin, pionnier de la catégorie avec les Heron et les munitions rôdeuses Harop d’IAI, reste une référence technologique, mais a vu la masse et les volumes lui échapper.

De Washington à Bruxelles, l’Occident cherche la parade

L’argent ne suffit pas, et l’exemple vient de loin. Dévoilée le 28 août 2023 par le Pentagone, l’initiative Replicator devait aligner des milliers de systèmes autonomes en dix-huit à vingt-quatre mois ; à l’échéance d’août 2025, le service de recherche du Congrès n’en comptait que quelques centaines, entre logiciels de commandement immatures et systèmes trop chers ou trop lents à produire7. Le programme n’est pas mort pour autant : il se poursuit depuis fin 2025 au sein d’une nouvelle structure, le Defense Autonomous Warfare Group, rattachée au commandement des opérations spéciales et orientée vers des drones plus lourds et de plus longue portée8. La leçon vaut pour tous : passer du prototype à la série relève moins des crédits que de la chaîne industrielle, de la doctrine et de l’intégration des systèmes autonomes aux opérations.

L’Europe, elle, a découvert l’urgence dans son ciel. Dans la nuit du 9 au 10 septembre 2025, au moins dix-neuf drones russes pénètrent l’espace aérien polonais ; deux jours plus tard, l’OTAN annonce l’opération Eastern Sentry pour densifier la défense du flanc est, et la France y engage trois Rafale9. Des chasseurs à plusieurs dizaines de millions d’euros face à des drones qui en valent une dizaine de milliers : l’épisode a exposé l’inadaptation économique des défenses du continent, un défi déjà identifié pour la défense aérienne. Bruxelles a embrayé : l’initiative européenne de défense anti-drones vise une capacité opérationnelle initiale fin 2026 et une pleine capacité fin 202710, et la Commission a publié le 11 février 2026 son plan d’action sur la sécurité des drones et la lutte anti-drones11. La France participe, mais n’imprime pas vraiment le rythme.

Ce que la France peut encore gagner, segment par segment

Le bilan français est en effet contrasté. Sur le drone MALE, deux décennies d’atermoiements ont laissé des traces — des errements que l’État solde aujourd’hui : l’Eurodrone européen a été abandonné, jugé moins adapté à la haute intensité, lors de l’actualisation de la programmation militaire présentée le 8 avril 2026, tandis que l’Aarok de Turgis & Gaillard, qui a volé pour la première fois en septembre 2025, attend toujours une commande en série12. Sur les munitions téléopérées, le rattrapage est désormais budgété : les stocks doivent croître de 400 % d’ici 2030 et l’effort consacré aux drones atteint 8,4 milliards d’euros13, adossé à une filière nationale en pleine recomposition.

C’est en mer que la France dispose de ses meilleures cartes. Le 30 décembre 2025, la Direction générale de l’armement a notifié à Airbus Helicopters et Naval Group le contrat d’acquisition de six systèmes VSR700, des drones-hélicoptères destinés aux bâtiments ravitailleurs qui accompagnent le groupe aéronaval14 ; Naval Group développe par ailleurs, sur notification de la même DGA, le démonstrateur UCUV, un grand drone sous-marin de combat de plus de dix mètres et dix tonnes — un segment où presque tout reste à inventer, donc à gagner15. S’y ajoutent la guerre des mines confiée à des systèmes robotisés, une lutte anti-drones placée au cœur des priorités budgétaires13 et le drone de combat furtif lancé à l’automne 2024 pour épauler le standard F5 du Rafale à l’horizon 2033, héritier du démonstrateur nEUROn — l’un des rares domaines où l’industrie française demeure dans le peloton de tête mondial.

Le premier rang, oui — mais sur des niches

La réponse à la question d’ouverture de cet article repose donc sur une distinction. Acteur majeur dans le domaine des drones, la France ne l’est pas et ne le deviendra pas à horizon visible : l’écart avec l’Ukraine, la Turquie ou la Chine est structurel, et même Washington peine à le combler. En revanche la France peut devenir un acteur de premier rang sur des segments de haute valeur — drones navals et sous-marins, lutte anti-drones, munitions téléopérées durcies contre le brouillage, futur drone de combat — car les briques technologiques existent et les premiers contrats arrivent. Tout se jouera cependant sur les cadences. Tant que les commandes françaises se compteront en demi-douzaines quand les références mondiales alignent des milliers d’unités, il sera difficile d’espérer mieux que le rôle de simple figurant. Les dix-huit prochains mois — premières livraisons du VSR700, montée en puissance du bouclier anti-drones européen, suites données à l’Aarok — diront si la promesse ouvre sur les résultats espérés.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Ukraine est-elle devenue la référence mondiale du drone militaire ?

Sous la pression de la guerre, l'Ukraine a bâti un écosystème d'environ 500 fabricants capable de produire près de 4 millions de drones par an, du FPV à quelques centaines d'euros au drone naval. Les itérations rapides, nourries par les retours du front, ont écrasé les coûts et imposé un nouveau standard industriel.

Qu'est-ce que l'initiative américaine Replicator et a-t-elle réussi ?

Annoncée le 28 août 2023, Replicator devait fournir des milliers de systèmes autonomes aux forces américaines en deux ans. Seules quelques centaines étaient livrées à l'échéance d'août 2025. L'effort se poursuit depuis fin 2025 au sein d'une nouvelle structure, le Defense Autonomous Warfare Group, orientée vers des drones plus lourds.

Que prévoit l'Europe contre la menace des drones ?

Après l'incursion de drones russes en Pologne, l'OTAN a annoncé l'opération Eastern Sentry le 12 septembre 2025, avec trois Rafale français. L'initiative européenne de défense anti-drones vise une capacité initiale fin 2026 et une pleine capacité fin 2027 ; la Commission a publié un plan d'action le 11 février 2026.

Sur quels segments la France peut-elle viser le premier rang ?

Sur les niches de haute valeur plutôt que sur la masse : drones navals (six VSR700 commandés fin 2025), grand drone sous-marin UCUV, guerre des mines robotisée, lutte anti-drones, munitions téléopérées résistantes au brouillage et futur drone de combat furtif appelé à épauler le Rafale F5 à l'horizon 2033.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Georgetown Security Studies Review, « A First Point View: Examining Ukraine’s Drone Industry », Georgetown Security Studies Review, 2025. https://gssr.georgetown.edu/the-forum/regions/eurasia/a-first-point-view-examining-ukraines-drone-industry/

  2. Institute for Science and International Security, « A Comprehensive Analytical Review of Russian Shahed-type UAVs Deployment against Ukraine in 2025 », ISIS Reports, 2026. https://isis-online.org/isis-reports/a-comprehensive-analytical-review-of-russian-shahed-type-uavs-deployment-against-ukraine-in-2025

  3. Daily Sabah, « Drone magnate Baykar remains Türkiye’s top defense exporter in 2024 », Daily Sabah, 2025. https://www.dailysabah.com/business/defense/drone-magnate-baykar-remains-turkiyes-top-defense-exporter-in-2024

  4. Turkish Minute, « Turkish drone maker pledges to rebuild destroyed Ukraine factory », Turkish Minute, 13 octobre 2025. https://turkishminute.com/2025/10/13/turkish-drone-maker-pledges-to-rebuild-destroyed-ukraine-factory/

  5. Al Jazeera, « How China became the world’s leading exporter of combat drones », Al Jazeera, 24 janvier 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/1/24/how-china-became-the-worlds-leading-exporter-of-combat-drones

  6. Special Competitive Studies Project, « Commercial Drones — 2025 Gaps Analysis », SCSP, 2025. https://www.scsp.ai/reports/2025-gaps-analysis/gaps-analysis/commercial-drones/

  7. Congressional Research Service, « DOD Replicator Initiative: Background and Issues for Congress », Congress.gov, 2025. https://www.congress.gov/crs-product/IF12611

  8. Breaking Defense, « “It’s alive”: Biden-era Replicator drone initiative lives on as DAWG, looking at bigger UASs », Breaking Defense, décembre 2025. https://breakingdefense.com/2025/12/its-alive-biden-era-replicator-drone-initiative-lives-on-as-dawg-looking-at-bigger-uass/

  9. France 24, « NATO bulks up defence on eastern flank after Russian drone incursion in Poland », France 24, 12 septembre 2025. https://www.france24.com/en/europe/20250912-nato-launches-eastern-sentry-defence-mission-after-russian-drone-incursion-in-poland

  10. European Security & Defence, « Europe’s Drone Wall – Ready, EDDI, Go! », European Security & Defence, mars 2026. https://euro-sd.com/2026/03/articles/exclusive/49854/europes-drone-wall-ready-eddi-go/

  11. Commission européenne, « Commission publishes the Action Plan on Drone and Counter-Drone Security », Defence Industry and Space — Commission européenne, 11 février 2026. https://defence-industry-space.ec.europa.eu/commission-publishes-action-plan-drone-and-counter-drone-security-2026-02-11_en

  12. AeroTime, « France drops Patroller and Eurodrone in updated defense plan », AeroTime, 2026. https://www.aerotime.aero/articles/france-patroller-eurodrone-dropped-lpm-update

  13. LCP — Assemblée nationale, « Plus d’argent, plus de drones, plus de munitions : ce que contient la nouvelle stratégie militaire française », LCP, 2026. https://lcp.fr/actualites/plus-d-argent-plus-de-drones-plus-de-munitions-ce-que-contient-la-nouvelle-strategie 2

  14. Ministère des Armées, « La DGA renforce les capacités en drones tactiques aériens embarqués de la marine nationale », defense.gouv.fr, 2026. https://www.defense.gouv.fr/dga/actualites/dga-renforce-capacites-drones-tactiques-aeriens-embarques-marine-nationale

  15. Direction générale de l’armement, « La DGA a notifié la réalisation d’un démonstrateur de drone sous-marin de combat sans équipage », armement.defense.gouv.fr, décembre 2023. https://armement.defense.gouv.fr/la-dga-notifie-la-realisation-dun-demonstrateur-de-drone-sous-marin-de-combat-sans-equipage

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