Le pacte de sécurité de 2023 et l'accès américain aux bases papoues
Comment l'accord de défense de 2023 a ouvert les ports papouans aux forces américaines, relancé la rivalité avec Pékin et ravivé le débat sur la souveraineté.

À retenir
- Signé en mai 2023, l'accord de coopération de défense ouvre six ports et aéroports papouans aux forces américaines, dont la base navale de Lombrum sur l'île de Manus.
- Washington engage plus de 864 millions de dollars sur dix ans en infrastructures et formation, et obtient un droit de patrouille sur la zone économique de l'archipel.
- Le texte verrouille un point de passage maritime entre la mer de Chine méridionale et le Pacifique Sud, sur les routes vers l'Australie et le Japon.
- Pékin dénonce une logique de blocs ; à Port Moresby, étudiants, opposition et anciens chefs militaires invoquent la souveraineté et la neutralité.
Un quai en eau profonde sur une île de 60 000 habitants, à 2 000 kilomètres au sud de Guam : voilà le point précis où s’est rouverte, en 2023, la compétition entre Washington et Pékin pour le Pacifique Sud. En signant un accord de coopération de défense avec les États-Unis, la Papouasie-Nouvelle-Guinée a ouvert ses ports — et au premier rang la base navale de Lombrum, sur l’île de Manus — à la rivalité stratégique qui se joue sur les routes commerciales et militaires reliant l’Asie à l’Australie et au Japon. Trois ans plus tard, l’accord est entré en chantier, l’argent coule, et le débat sur la souveraineté n’est toujours pas clos.
Un quai stratégique rendu de nouveau accessible
L’accord a été signé le 22 mai 2023 à Port Moresby par le secrétaire d’État américain Antony Blinken et le ministre papouan de la Défense, Win Bakri Daki, en marge d’un sommet réunissant les États-Unis et les pays insulaires du Pacifique. Le Premier ministre James Marape a parrainé la démarche. Le texte est entré en vigueur le 16 août de la même année, pour une durée de quinze ans1.
Son contenu est dense. Il remplace un statut des forces et un protocole de coopération devenus obsolètes, et accorde à l’armée américaine un accès « sans entrave » pour développer et déployer des moyens depuis six ports et aéroports, dont la base navale de Lombrum et l’aéroport international Jacksons de Port Moresby. Les installations peuvent servir au transit, à la maintenance, au ravitaillement d’aéronefs et de navires, et au pré-positionnement de personnel et de matériel d’aide d’urgence. Surtout, certaines facilités — ou des parties d’entre elles — peuvent être utilisées de manière exclusive par les forces américaines, qui ont l’autorisation de les rénover, et l’accord ouvre la porte à des aéronefs menant des activités de « renseignement, surveillance et reconnaissance »2.
La géographie explique l’enjeu. Lombrum se situe à environ 2 000 kilomètres au sud du territoire américain de Guam et borde la route maritime la plus directe entre la mer de Chine méridionale et le Pacifique Sud. Pour les stratèges occidentaux, la donne n’a pas changé depuis la Seconde Guerre mondiale : l’archipel reste un terrain « clé » pour surveiller, voire entraver, la projection navale d’un adversaire. C’est l’analyse que portent des instituts australiens de référence comme le Lowy Institute, qui voient dans le pacte un verrou potentiel sur un passage obligé3.
L’argent, la surveillance et la réciprocité
Au-delà des principes, l’accord s’accompagne d’une enveloppe substantielle. Selon les chiffres révélés fin 2024 par Port Moresby et rapportés par les agences BenarNews et Radio Free Asia, Washington consacrera plus de 864 millions de dollars en dix ans aux infrastructures et à la formation militaire en Papouasie-Nouvelle-Guinée4. Une seconde convention, surnommée l’accord « Shiprider » et portant sur la lutte contre les activités maritimes illicites, permet aux garde-côtes américains et à la Force de défense papouane de patrouiller ensemble la vaste zone économique exclusive de l’archipel, notamment contre la pêche illégale1. Le procédé n’est pas propre au Pacifique : il prolonge une tendance mondiale où la coopération maritime devient un instrument stratégique majeur, de l’océan Indien au détroit de Malacca.
La relation se veut donnant-donnant. En échange de l’accès accordé à ses eaux — près des routes qui mènent vers l’Australie et le Japon —, Port Moresby obtient des capacités qu’un État pauvre ne pourrait s’offrir seul : connexion aux satellites de surveillance américains, financement de l’internet par satellite à hauteur de 30 millions de dollars, modernisation de ses moyens maritimes5. Pour un pays dont les forces armées comptent quelques milliers d’hommes et dont les frontières maritimes sont immenses, le calcul est d’abord pratique. Comme le résume l’Institut des États-Unis pour la paix, l’accord répond à des besoins concrets de sécurité intérieure et de réponse aux catastrophes naturelles autant qu’à une logique de grande stratégie6.
Ce pacte n’est pas isolé : il s’inscrit dans la trame plus large des accords de défense qui redessinent l’Asie-Pacifique, où les États-Unis et leurs partenaires tissent un réseau d’accès et d’interopérabilité face à la montée en puissance chinoise.
Lombrum, chantier d’une alliance à trois
Sur le terrain, les promesses se transforment en béton. Les États-Unis ont lancé à Lombrum la construction de deux installations clés — un complexe pour les équipes de petites embarcations et un centre régional d’entraînement maritime —, contrat attribué en janvier 2025 et achèvement visé pour avril 2026, pour un investissement supérieur à 16 millions de dollars destiné à renforcer la capacité opérationnelle de la base7.
Mais l’argent américain n’est pas le seul à converger vers l’île de Manus. L’Australie, puissance régionale et ancienne tutelle coloniale, a dépensé environ 500 millions de dollars australiens pour étendre Lombrum — plus du double de l’enveloppe de 175 millions initialement annoncée. Les installations, accessibles aux forces américaines au titre de l’accord de défense, témoignent d’une coordination croissante entre les trois partenaires, scellée par un projet de traité australo-papouan dévoilé en février 20258. Le Pacifique militarise ainsi à plusieurs mains une même infrastructure, dans un mouvement qui rappelle, à l’autre bout de l’océan, la façon dont Pékin a bâti des îles artificielles pour ancrer sa présence dans des eaux disputées.
Les exercices conjoints donnent corps à cette intégration. En 2025, la manœuvre Talisman Sabre, menée par les États-Unis et l’Australie, s’est déployée pour la première fois sur le sol papouan, le long de 500 kilomètres de côte septentrionale, testant des capacités combinées « sur mer, terre, air, cyber et espace » à travers plusieurs régions du pays7.
Le contre-récit de Pékin
La Chine ne voit évidemment pas d’un bon œil ce maillage. Dès l’annonce de la visite de M. Blinken, elle avait mis en garde contre l’introduction de « jeux géopolitiques » dans la région, répétant qu’une telle coopération ne devait viser aucun pays tiers. Plus tard, l’ambassade de Chine à Port Moresby a soutenu qu’un accord bilatéral « ne devrait pas être de nature exclusive, ni restreindre ou empêcher un pays souverain de coopérer avec un tiers »9.
Ce vocabulaire diplomatique se durcit dans la presse d’État. Global Times, quotidien dont la ligne épouse celle du pouvoir chinois, décrit la stratégie indo-pacifique de Washington comme une entreprise de « confrontation de blocs » destinée à diviser l’Asie et à préserver une hégémonie déclinante10. Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi, lors d’un passage en Papouasie-Nouvelle-Guinée en 2024, a explicitement averti contre toute « confrontation de camps » dans le Pacifique Sud10. À ce récit, les médias de référence occidentaux — Reuters, CNN, la chaîne qatarie Al Jazeera — opposent une lecture plus prosaïque : un alignement défensif d’États insulaires inquiets de l’avancée chinoise, après la conclusion en 2022 d’un pacte de sécurité entre la Chine et les Îles Salomon2.
La crédibilité des arguments de Pékin a d’ailleurs été entamée par son propre comportement. À l’automne 2023, la Chine avait proposé à la Papouasie-Nouvelle-Guinée d’aider sa police par de la formation, des équipements et des technologies de surveillance. Port Moresby a fini par décliner. En février 2024, devant un public australien, M. Marape a tranché : « Nous ne ferons aucun compromis sur certaines valeurs qui nous sont chères, comme la démocratie, et la Chine nous respecte pour cela. » Le pays ne voulait pas dupliquer ce qu’il avait déjà conclu avec Canberra et Washington11.
La souveraineté en procès
Le pacte n’a pas fait l’unanimité chez lui, loin de là. À l’annonce de la signature, en mai 2023, des étudiants de l’Université de Papouasie-Nouvelle-Guinée, de l’Université de technologie et d’autres établissements ont manifesté dans plusieurs villes, exigeant que le texte ne soit pas paraphé tant que les citoyens n’en connaîtraient pas le contenu. Un organisateur disait redouter pour « la souveraineté de la nation », rappelant qu’un pays en développement, qui n’est en guerre avec personne, a d’abord besoin de traités économiques12.
La contestation a gagné le champ politique et juridique. L’ancien Premier ministre Peter O’Neill, passé dans l’opposition, jugeait que l’intensification de la rivalité sino-américaine rendait le moment mal choisi pour resserrer les liens militaires avec les États-Unis : « Les propos qui circulent atteignent des niveaux dangereux, et la Papouasie-Nouvelle-Guinée se retrouve prise entre les deux. » En août 2023, l’opposition a saisi la Cour suprême pour faire trancher la constitutionnalité de l’accord13.
Le malaise n’a pas disparu avec le temps. En mars 2026, d’anciens responsables militaires de premier plan — dont le général en retraite Jerry Singirok — ont exhorté le gouvernement à adopter une posture de neutralité face au conflit au Proche-Orient, soulignant que Lombrum exposait le pays. Ils ont réclamé une garantie publique que « Lombrum, Komo, Jacksons, Nadzab ou toute autre installation sur notre sol souverain ne soit pas utilisée, directement ou indirectement, comme base arrière d’opérations de combat actives », au nom de la doctrine nationale « amis de tous, ennemis de personne »14. M. Marape leur a répondu en mai 2026, en affirmant que son pays n’autoriserait aucune base militaire étrangère : « Ce sont des installations de défense souveraines de la Papouasie-Nouvelle-Guinée […] la propriété et la souveraineté demeurent entre nos mains. »15
Un verrou que tout le monde guette
Trois ans après la signature, l’accord a quitté le terrain des intentions pour celui des grues et des bétonnières. Les chiffres sont engagés, les exercices se multiplient, et Lombrum est en passe de devenir l’un des points d’appui les mieux dotés du Pacifique Sud. La Papouasie-Nouvelle-Guinée a fait un pari clair : monnayer sa position géographique contre des capacités et des financements qu’elle ne pouvait obtenir autrement, tout en jurant ses grands dieux de rester non alignée.
L’équilibre est précaire. Plus l’archipel intègre ses forces à celles de Washington et de Canberra, plus la frontière entre « partenaire de sécurité » et « base avancée » devient mince — et plus le discours de la neutralité paraît difficile à tenir. Le signal à surveiller n’est ni un communiqué ni un sommet, mais l’usage qui sera fait des quais de Manus le jour où une crise éclatera ailleurs : du détroit de Taïwan au golfe Persique. C’est alors que la portée réelle du pacte de 2023 pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée — protection effective ou exposition accrue — se mesurera sur le terrain.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Que prévoit l'accord de défense de 2023 entre la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les États-Unis ?
Il accorde aux forces américaines un accès « sans entrave » à six ports et aéroports, dont la base navale de Lombrum, pour le transit, la maintenance et le ravitaillement. Washington s'engage à verser plus de 864 millions de dollars sur dix ans et peut patrouiller la zone économique exclusive de l'archipel.
Pourquoi l'île de Manus est-elle stratégique ?
Lombrum, sur l'île de Manus, se trouve à environ 2 000 kilomètres au sud de Guam et borde la route maritime la plus directe entre la mer de Chine méridionale et le Pacifique Sud. La base verrouille un point de passage vers l'Australie et le Japon, ce qui en fait un verrou face à la marine chinoise.
Comment la Chine a-t-elle réagi à ce pacte ?
Pékin a mis en garde contre l'introduction de « jeux géopolitiques » dans la région et affirme qu'un tel accord ne devrait viser aucun pays tiers. Les médias d'État chinois dénoncent une logique de « confrontation de blocs » destinée, selon eux, à préserver l'hégémonie américaine dans le Pacifique.
Y a-t-il eu une opposition interne en Papouasie-Nouvelle-Guinée ?
Oui. Des étudiants ont manifesté à Port Moresby et dans plusieurs villes en mai 2023, l'opposition a saisi la Cour suprême et, en mars 2026, d'anciens chefs militaires ont réclamé une déclaration de neutralité, craignant que Lombrum ne serve de base arrière à des conflits lointains.
Sources
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Ambassade des États-Unis en Papouasie-Nouvelle-Guinée, « The United States and Papua New Guinea Sign New Defense Cooperation Agreement and Shiprider », 22 mai 2023. https://pg.usembassy.gov/the-united-states-and-papua-new-guinea-sign-new-defense-cooperation-agreement-and-shiprider/ ↩ ↩2
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« US and Papua New Guinea sign defense pact as Washington, Beijing vie for influence in the Pacific », CNN, 22 mai 2023. https://www.cnn.com/2023/05/22/asia/us-papua-new-guinea-defense-cooperation-agreement-intl-hnk/index.html ↩ ↩2
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Indo-Pacific Defense Forum, « Naval base modernization highlights growing Australia-PNG-U.S. defense cooperation », avril 2025. https://ipdefenseforum.com/2025/04/naval-base-modernization-highlights-growing-australia-png-u-s-defense-cooperation/ ↩
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BenarNews, « PNG reveals defense deal with US worth $864M », 11 décembre 2024. https://www.benarnews.org/english/news/pacific/png-us-military-12092024234809.html ↩
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BenarNews, « Defense agreement gives US ‘unimpeded access’ to Papua New Guinea bases », 15 juin 2023. https://www.benarnews.org/english/news/pacific/us-png-defense-agreement-unimpeded-access-06152023225959.html ↩
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United States Institute of Peace, « Deepening the U.S.-Papua New Guinea Relationship », décembre 2023. https://www.usip.org/publications/2023/12/deepening-us-papua-new-guinea-relationship ↩
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Ambassade des États-Unis en Papouasie-Nouvelle-Guinée, « U.S. Invests in Maritime Readiness for PNGDF at Lombrum Naval Base ». https://pg.usembassy.gov/u-s-invests-in-maritime-readiness-for-pngdf-at-lombrum-naval-base/ ↩ ↩2
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PINA, « Australia spends $500m on Papua New Guinea’s Lombrum naval base expansion », 13 août 2025. https://pina.com.fj/2025/08/13/australia-spends-500m-on-papua-new-guineas-lombrum-naval-base-expansion/ ↩
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Military.com, « Australia and Papua New Guinea Sign Historic Defense Treaty that Raised China’s Concern », 6 octobre 2025. https://www.military.com/daily-news/2025/10/06/australia-and-papua-new-guinea-sign-historic-defense-treaty-raised-chinas-concern.html ↩
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Global Times, « Wang warns against provoking camp confrontation in the South Pacific region during PNG visit », avril 2024. https://www.globaltimes.cn/page/202404/1310947.shtml ↩ ↩2
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« Papua New Guinea ‘Will Not Compromise’ for China, PM Says », Bloomberg (via Yahoo News), 8 février 2024. https://www.yahoo.com/news/papua-guinea-not-compromise-china-090727221.html ↩
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World Socialist Web Site, « Papua New Guinea students protest military pact with US », 1ᵉʳ juin 2023. https://www.wsws.org/en/articles/2023/06/01/kbah-j01.html ↩
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Radio Free Asia, « Papua New Guinea opposition seeks Supreme Court review of US defense pact », 29 août 2023. https://www.rfa.org/english/news/pacific/png-defense-pact-08292023003912.html ↩
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The National, « PNG remains exposed to Middle East conflict. Former military strategists urge Government to be neutral », mars 2026. https://www.thenational.com.pg/png-remains-exposed-to-middle-east-conflict-former-military-strategists-urge-government-to-be-neutral/ ↩
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The Manila Times, « PNG’s Marape says no foreign bases as Australia’s defense presence grows », 30 mai 2026. https://www.manilatimes.net/2026/05/30/world/asia-oceania/pngs-marape-says-no-foreign-bases-as-australias-defense-presence-grows/2354693 ↩
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