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Le gaz azerbaïdjanais, atout vers l'Europe

Bakou promet de doubler ses livraisons de gaz à l'UE d'ici 2027. Entre corridor gazier sud, réserves limitées et soupçons de réexport russe, enquête sur un pari.

Par ISS8 juin 2026Lecture 9 min
Vannes et conduites d'un terminal gazier sur la côte caspienne, avec un gazoduc filant vers l'horizon en direction de l'Europe.
Vannes et conduites d'un terminal gazier sur la côte caspienne, avec un gazoduc filant vers l'horizon en direction de l'Europe. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En juillet 2022, l'Union européenne a signé avec Bakou un protocole visant à doubler les livraisons de gaz azerbaïdjanais, pour atteindre au moins 20 milliards de mètres cubes par an d'ici 2027.
  2. En 2025, l'Azerbaïdjan a fourni à peine 12,8 milliards de mètres cubes à l'UE, en léger recul sur 2024 : la promesse patine alors que la production stagne et que la demande intérieure grimpe.
  3. Le corridor gazier sud (TANAP en Turquie, TAP vers l'Italie) atteint ses limites physiques ; doubler le débit suppose des dizaines de milliards d'investissements encore non engagés.
  4. Le soupçon d'un Azerbaïdjan revendant du gaz russe sous son label empoisonne le récit officiel ; Bakou et la Commission jurent que seul du gaz caspien transite par le couloir.
  5. Le gaz reste le nerf de l'État : près de la moitié des recettes budgétaires de 2025 proviennent des hydrocarbures, faisant de l'énergie l'arme diplomatique de Bakou.

Le 12 novembre 2024, sur la scène de la conférence climatique de l’ONU qu’il accueillait à Bakou, le président Ilham Aliev a lâché une formule restée célèbre : le pétrole et le gaz sont « un don de Dieu », et reprocher à un pays de les vendre relève de la « double hypocrisie » des Occidentaux qui s’en chauffent1. La saillie résume un paradoxe. Au moment même où l’Europe presse l’Azerbaïdjan de lui livrer toujours plus de gaz pour se libérer de Moscou, elle s’accommode d’un fournisseur qui revendique sans complexe ses hydrocarbures. Bakou, lui, a compris que sa rente fossile était devenue un levier diplomatique. Reste une question gênante : derrière la promesse de doubler ses livraisons, l’Azerbaïdjan en a-t-il seulement les moyens ?

Une promesse scellée dans l’urgence de 2022

Tout part d’une poignée de main. Le 18 juillet 2022, cinq mois après l’invasion russe de l’Ukraine, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen signe à Bakou un protocole d’entente énergétique avec Ilham Aliev. L’objectif est chiffré : doubler la capacité du corridor gazier sud pour livrer « au moins 20 milliards de mètres cubes » de gaz à l’Union d’ici 2027, contre 8,1 milliards en 20212. Von der Leyen salue alors un partenaire « crucial et fiable », et inscrit l’accord dans le plan REPowerEU, la feuille de route censée sevrer l’Europe du gaz russe2.

Le calcul de Bruxelles est limpide. Avant la guerre, la Russie fournissait environ 40 % du gaz importé par l’Union ; il faut combler ce trou à marche forcée. L’Azerbaïdjan présente un avantage rare : un couloir d’acheminement déjà construit, qui contourne à la fois la Russie et l’Iran. Pour Bakou, c’est l’occasion de transformer un atout géologique en capital politique. La diversification européenne, longtemps théorique, devient soudain une promesse de revenus et de respectabilité.

Le corridor gazier sud, colonne vertébrale de la stratégie

Concrètement, ce « corridor » est une chaîne de gazoducs de 3 500 kilomètres. À son origine, le gisement offshore de Shah Deniz, en mer Caspienne, exploité par un consortium piloté par le britannique BP. Le gaz remonte ensuite vers la Géorgie, traverse toute la Turquie par le gazoduc transanatolien (TANAP), puis franchit la Grèce et l’Albanie pour rejoindre l’Italie via le gazoduc transadriatique (TAP). Mis en service commercial fin 2020, ce dispositif est la seule voie d’importation de gaz caspien vers l’Europe qui échappe entièrement à Moscou.

Le succès est réel. En 2025, le gaz azerbaïdjanais alimente seize pays, dont dix membres de l’Union, et couvre environ 8 % des importations européennes de gaz par gazoduc3. En décembre 2024, la compagnie d’État SOCAR a commencé à livrer la Slovaquie ; au début de 2026, l’Allemagne et l’Autriche sont entrées dans le club des acheteurs4. La presse d’État jubile : l’agence Trend, dont la ligne épouse celle de Bakou, présente ces contrats comme la preuve que l’Azerbaïdjan « renforce sa coopération » avec les gestionnaires de réseau européens5. Le récit officiel tient en une phrase : un petit pays du Caucase est devenu indispensable à la sécurité énergétique du continent.

Les chiffres qui contredisent la promesse

Sauf que les volumes racontent une autre histoire. En 2025, l’Azerbaïdjan n’a livré à l’Union que 12,8 milliards de mètres cubes — un recul de 1 % sur l’année précédente, là où la trajectoire vers les 20 milliards exigerait une hausse continue6. La production nationale, elle, plafonne : 51,5 milliards de mètres cubes en 2025, soit 2,4 % de plus qu’en 2024, une croissance bien trop lente pour nourrir l’export6. Pis, le gisement Shah Deniz, qui fournit l’essentiel des volumes destinés à l’Europe, a atteint son plateau de production en 20247.

Les analystes les plus sérieux doutent ouvertement. Pour le cabinet S&P Global, l’objectif de 2027 reste « atteignable, mais pas automatique » : il suppose 41 milliards de dollars d’investissements en amont et en infrastructures, sur des champs comme Absheron, Umid et Shah Deniz8. L’Oxford Institute for Energy Studies, référence du secteur, est plus tranchant encore : sans lancer des projets « majeurs et coûteux », l’Azerbaïdjan ne peut espérer ajouter qu’« un à deux milliards de mètres cubes » d’ici 20277. De nombreux observateurs jugent un chiffre proche de 14 milliards bien plus crédible que les 20 promis6. Bakou « promet plus de gaz à l’Europe pendant que la réalité de la production traîne », résume sans ménagement le site spécialisé OilPrice6.

Des tuyaux déjà pleins

Même en supposant le gaz disponible, encore faudrait-il pouvoir l’acheminer. Or les conduites fonctionnent déjà près de leur plafond. Le TAP, segment européen du corridor, affichait une capacité de 10 milliards de mètres cubes par an ; son exploitant l’a relevée de 1,2 milliard à compter de janvier 2026, et vise un doublement à l’horizon 20279. En Turquie, le TANAP achemine environ 16 milliards de mètres cubes, dont une dizaine vers l’Europe ; le porter à 31 milliards exigerait de nouvelles stations de compression et des investissements lourds, longtemps restés à l’état de projet10.

Le goulot est physique autant que financier. Tant que ces extensions ne sont pas bâties et payées, tout mètre cube supplémentaire promis à l’Europe reste virtuel. C’est tout le malentendu du protocole de 2022 : Bruxelles a obtenu un engagement de volume sans garantie sur les milliards nécessaires pour le rendre possible. L’Union ne possède ni les gisements, ni les gazoducs, ni le pouvoir d’imposer le calendrier des travaux. Elle dépend du bon vouloir de Bakou — et de la décision d’investissement de BP, qui n’a jamais confirmé publiquement les volumes attendus des réserves profondes du Caucase6.

Le soupçon du gaz russe « blanchi »

Un autre nuage assombrit le tableau. Fin 2024, l’Azerbaïdjan a discuté avec Gazprom d’achats de gaz russe, ravivant une question explosive : Bakou revend-il à l’Europe, sous son propre label, des molécules venues de Russie ? Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a prévenu en janvier 2025 que Kiev « n’autoriserait pas le transit de gaz russe sous étiquette azerbaïdjanaise »11. Des ONG comme Crude Accountability dénoncent un possible « blanchisseur de gaz », contradiction au cœur même de la stratégie européenne de sevrage12.

Les institutions montent au créneau. Le Center on Global Energy Policy de l’université Columbia rappelle qu’un simple échange croisé entre Bakou et Moscou n’apporterait que des bénéfices « limités » pour réduire la dépendance de l’Union12. La Commission européenne et SOCAR, de leur côté, martèlent que le corridor sud transporte « exclusivement du gaz azerbaïdjanais »12. Le doute, lui, persiste, nourri par une opacité croissante : depuis avril 2025, le ministère azerbaïdjanais de l’Énergie a quasiment cessé de publier ses bulletins mensuels de production4. Difficile de vérifier les origines quand les compteurs deviennent invisibles. Cette zone grise rappelle combien le levier énergétique de Bakou s’inscrit dans une recomposition plus large, où le levier énergétique de la Russie se déplace vers l’Asie et où chaque flux gazier devient un enjeu géopolitique.

Le gaz, nerf de l’État azerbaïdjanais

Pourquoi Bakou tient-il tant à ce rôle de fournisseur ? Parce que l’énergie est l’État. En 2025, les hydrocarbures ont pesé près de 48 % des recettes budgétaires et plus de 28 % du produit intérieur brut12. Sur les quinze dernières années, pétrole et gaz ont représenté plus de 90 % des revenus d’exportation du pays12. La croissance, elle, s’est essoufflée à 1,4 % en 2025, signe d’une économie qui peine à se réinventer hors de sa rente13. Une diversification existe — la part non pétrolière du PIB a franchi 50 % fin 2025 — mais elle reste fragile et largement dopée par les transferts du fonds souverain alimenté par le gaz et le pétrole12.

D’où la logique d’Aliev. Vendre du gaz à l’Europe, c’est sécuriser des devises, mais aussi acheter une forme d’immunité diplomatique. Un partenaire dont Bruxelles a besoin pour ses hivers se voit moins reprocher ses dérives internes. Cette équation éclaire la dimension stratégique des alliances énergétiques dans la transition : pour les États producteurs, chaque contrat gazier est aussi un contrat politique. Bakou l’a parfaitement intégré, transformant un pipeline en instrument d’influence — au même titre que le stockage du pétrole comme atout stratégique dans la grammaire de la puissance énergétique.

Un sevrage européen qui change la donne

Le calendrier va resserrer encore l’étau. En décembre 2025, les législateurs européens se sont accordés pour bannir les importations de gaz russe : fin des achats de gaz naturel liquéfié à l’horizon début 2027, et arrêt du gaz par gazoduc au plus tard le 30 novembre 202714. La Slovaquie, déjà cliente de Bakou, négocie un contrat azerbaïdjanais de dix ans pour anticiper la coupure15. Mécaniquement, la demande européenne de gaz caspien va croître au pire moment pour les capacités de l’Azerbaïdjan.

C’est là tout le risque. Bruxelles fonde une partie de sa sécurité énergétique sur un engagement que Bakou pourrait ne pas tenir, faute de réserves et d’infrastructures. Si les 20 milliards ne sont qu’à moitié atteints en 2027, l’Union devra se tourner vers d’autres fournisseurs — gaz liquéfié américain, qatari ou norvégien — plus chers ou plus lointains. Pour l’Azerbaïdjan, le pari est symétrique : surpromettre, c’est s’exposer à décevoir un partenaire dont la respectabilité protège son régime. La diversification européenne, qui s’étend désormais à toute la région via un nouveau partenariat stratégique entre l’UE et l’Asie centrale, pourrait reléguer le gaz de Bakou au rang de solution transitoire plutôt que de pilier durable. Le signal à surveiller tient en deux chiffres : la décision d’investissement finale sur les champs profonds du Caucase, et le volume réellement expédié à l’Europe à la fin de 2026. Le reste est promesse.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de gaz l'Azerbaïdjan livre-t-il à l'Union européenne ?

En 2025, l'Azerbaïdjan a exporté environ 12,8 milliards de mètres cubes vers l'UE, soit près de 8 % des importations européennes de gaz par gazoduc. C'est un léger recul sur 2024, loin des 20 milliards promis pour 2027 dans le protocole de 2022.

Qu'est-ce que le corridor gazier sud ?

C'est l'ensemble de gazoducs qui achemine le gaz de la mer Caspienne vers l'Europe sans passer par la Russie : le gisement Shah Deniz, le gazoduc TANAP qui traverse la Turquie, puis le TAP qui rejoint l'Italie via la Grèce et l'Albanie. Mis en service commercial fin 2020.

Pourquoi doute-t-on que Bakou tienne sa promesse de 2027 ?

La production gazière azerbaïdjanaise stagne, le gisement Shah Deniz a atteint son plateau, et les nouveaux champs exigent des dizaines de milliards d'investissements encore non engagés. Les conduites TANAP et TAP fonctionnent déjà près de leur plafond. Plusieurs analystes jugent 14 milliards plus réaliste que 20.

L'Azerbaïdjan revend-il du gaz russe à l'Europe ?

Le soupçon existe depuis que Bakou a conclu un accord d'achat avec Gazprom. La Commission européenne et la compagnie SOCAR affirment que seul du gaz azerbaïdjanais transite par le corridor sud. Mais des ONG dénoncent un possible « blanchiment » de molécules russes via des échanges croisés.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Carbon Brief, « COP29: Oil and gas ‘gift of god’, says host Azerbaijan president », Carbon Brief, 13 novembre 2024. https://www.carbonbrief.org/daily-brief/cop29-oil-and-gas-gift-of-god-says-host-azerbaijan-president/

  2. Commission européenne, « Statement by President von der Leyen with Azerbaijani President Aliyev », Commission européenne / Enlargement and Eastern Neighbourhood, 18 juillet 2022. https://enlargement.ec.europa.eu/news/statement-president-von-der-leyen-azerbaijani-president-aliyev-2022-07-18_en 2

  3. Report.az, « Minister: Azerbaijan supplied 8% of EU’s pipeline gas imports in 2025 », Report.az, 2025. https://report.az/en/energy/minister-azerbaijan-supplied-8-of-eu-s-pipeline-gas-imports-in-2025

  4. Eurasianet, « Azerbaijan starts gas exports to Austria and Germany », Eurasianet, 2026. https://eurasianet.org/azerbaijan-starts-gas-exports-to-austria-and-germany ; Eurasianet, « Plans for doubling Azerbaijan’s gas flows to Europe on hold », Eurasianet, 2026. https://eurasianet.org/plans-for-doubling-azerbaijans-gas-flows-to-europe-on-hold 2

  5. Trend.Az, « SOCAR’s co-op with EU transmission operators expands Azerbaijani gas exports », Trend.Az, 2025. https://www.trend.az/business/energy/4160180.html

  6. OilPrice, « Azerbaijan Promises More Gas to Europe as Production Reality Lags », OilPrice.com, 2026. https://oilprice.com/Energy/Energy-General/Azerbaijan-Promises-More-Gas-to-Europe-as-Production-Reality-Lags.html 2 3 4 5

  7. Oxford Institute for Energy Studies, « Azerbaijan’s energy transition in light of COP 29 », OIES Insight 157, octobre 2024. https://www.oxfordenergy.org/wpcms/wp-content/uploads/2024/10/Insight-157-Azerbaijans-energy-transition-in-light-of-COP-29.pdf 2

  8. S&P Global Commodity Insights, « Will Azerbaijan meet Europe’s 2027 gas demand deadline? », S&P Global, 2025. https://www.spglobal.com/commodity-insights/en/research-analytics/will-azerbaijan-meet-europes-2027-gas-demand-deadline

  9. CEENERGYNEWS, « EU and Azerbaijan to expand the Southern Gas Corridor and double gas trade by 2027 », CEENERGYNEWS, 2026. https://ceenergynews.com/oil-gas/eu-and-azerbaijan-to-expand-the-southern-gas-corridor-and-double-gas-trade-by-2027/

  10. Pipeline Technology Journal, « TANAP Considers Expansion to Supply More Gas to European Markets », Pipeline Technology Journal, 2025. https://www.pipeline-journal.net/news/tanap-considers-expansion-supply-more-gas-european-markets

  11. Center on Global Energy Policy, Columbia University SIPA, « Swapping Azeri Gas for Russian Supplies No Easy Fix For Europe », CGEP, 2025. https://www.energypolicy.columbia.edu/swapping-azeri-gas-for-russian-supplies-no-easy-fix-for-europe/

  12. Crude Accountability, « Baku’s “Gas Laundromat”: A Contradiction in Brussels’ Energy Strategy? », Crude Accountability, 2025. https://crudeaccountability.org/bakus-gas-laundromat-a-contradiction-in-brussels-energy-strategy/ ; Crude Accountability, « Energy, Power, and Repression: Political Economy Insights from Azerbaijan », Crude Accountability, 2026. https://crudeaccountability.org/energy-power-and-repression-political-economy-insights-from-azerbaijan/ 2 3 4 5 6

  13. Banque mondiale, « Azerbaijan: economic growth decelerated to 1.4 percent in 2025 (Macro Poverty Outlook) », World Bank, 2026. https://thedocs.worldbank.org/en/doc/d5f32ef28464d01f195827b7e020a3e8-0500022021/related/mpo-aze.pdf

  14. Euronews, « EU lawmakers agree to ban Russian gas imports by 2027 », Euronews, 3 décembre 2025. https://www.euronews.com/my-europe/2025/12/03/eu-lawmakers-agree-to-ban-russian-gas-imports-by-2027

  15. EU Today, « Slovakia Seeks Decade-Long Azerbaijani Gas Deal as EU Russian Phase-Out Nears », EU Today, 2026. https://eutoday.net/slovakia-seeks-decade-long-azerbaijani-gas-deal/

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