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La marine chinoise au-delà de la première chaîne d'îles

La marine de l'Armée populaire de libération franchit désormais régulièrement la première chaîne d'îles. Exercices en mer de Tasman, porteavions jumelés, présence dans l'océan Indien : Pékin redessine l'équilibre stratégique indo-pacifique.

Par ISS8 juin 2026Lecture 6 min
Groupe aéronaval de la marine chinoise naviguant dans le Pacifique occidental au-delà de la première chaîne d'îles
Groupe aéronaval de la marine chinoise naviguant dans le Pacifique occidental au-delà de la première chaîne d'îles (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En février 2025, un groupe naval chinois a mené des exercices de tir réel en mer de Tasman sans préavis, obligeant 49 vols civils à dévier leur trajectoire.
  2. En juin 2025, deux porte-avions chinois ont opéré simultanément au-delà de la première chaîne d'îles pour la première fois de l'histoire.
  3. Le troisième porte-avions, le Fujian, a été mis en service en novembre 2025 ; Pékin vise neuf porte-avions d'ici 2035.
  4. La flotte de guerre chinoise devrait atteindre 435 bâtiments d'ici 2030, contre environ 296 pour la marine américaine.
  5. La stratégie combine forces navales, garde-côtes et milice maritime pour normaliser la présence bien au-delà des eaux proches de la Chine.

Quarante-neuf vols commerciaux contraints de dérouter, deux jours de tirs en haute mer entre Sydney et Auckland, aucun préavis diplomatique : en février 2025, un groupe de trois bâtiments de guerre chinois a traversé la mer de Tasman et démontré, avec un sang-froid calculé, que la marine de l’Armée populaire de libération avait franchi un nouveau seuil1. Ce n’était pas un incident isolé. C’était la répétition la plus visible d’une stratégie systématique : normaliser la présence navale chinoise bien au-delà de la première chaîne d’îles — cet arc qui va du Japon aux Philippines — et redessiner, arc après arc, l’équilibre stratégique indo-pacifique.

La mer de Tasman comme laboratoire de coercition

Le groupe baptisé « Task Group 107 » par la défense australienne se composait du croiseur de type 055 Zunyi, d’une frégate de type 054A et d’un navire de soutien2. Après avoir longé la côte est australienne à proximité de Sydney, les bâtiments ont enchaîné les exercices de tir réel les 21 et 22 février avant de contourner intégralement le continent australien par le sud. Ce périple, inédit par son ampleur et son audace géographique, s’achevait en mer de Chine méridionale.

L’absence de préavis n’était pas un oubli de protocole. Elle constituait le cœur du message. Pékin s’arrogeait le droit de mener des exercices de combat dans des eaux que ses concurrents considèrent comme leur arrière-cour. Pour l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI), le contournement de l’Australie suggère que la marine de l’Armée populaire de libération s’approche de l’opérationnalisation de concepts permettant de bloquer les voies d’accès maritimes stratégiques et de perturber les flux de soutien alliés dans le Pacifique Sud3.

Deux porte-avions ensemble, une première historique

Quatre mois plus tard, en juin 2025, Pékin franchissait un autre palier. Pour la première fois de l’histoire, deux groupes aéronavals chinois ont opéré simultanément dans les eaux à l’est de la première chaîne d’îles, dont l’un au-delà même de la deuxième chaîne4. Les deux bâtiments — le Liaoning et le Shandong — navigaient de concert dans le Pacifique occidental, une démonstration que le pays n’était plus seulement capable de projeter un groupe de combat, mais d’en sustenter deux en parallèle loin de ses bases.

Quelques mois après, en novembre 2025, le troisième porte-avions, le Fujian (CV-18), entrait en service actif. Premier navire chinois doté d’un système de catapulte électromagnétique, il marque une rupture technologique comparable à celle que représente le USS Gerald R. Ford pour la marine américaine5. La flotte comptera selon le Pentagone neuf porte-avions d’ici 2035, dont le premier à propulsion nucléaire, déjà en construction dans les chantiers de Dalian6.

Ces chiffres donnent le vertige de la transformation : là où la Chine alignait il y a deux décennies une marine côtière de défense rapprochée, elle déploie désormais des groupes de combat projetés à des milliers de kilomètres de ses côtes.

Une stratégie en trois couches : marine, garde-côtes, milice

La marine ne représente que la couche visible de l’arsenal de projection. Pékin a construit une architecture maritime en trois strates qui lui permet de saturer des zones contestées sans franchir les seuils formels du droit de la guerre.

Au sommet, les bâtiments de combat de la marine de l’Armée populaire de libération mènent des patrouilles de « préparation au combat », des exercices de tir et des transits stratégiques qui accumulent l’expérience opérationnelle7. Au niveau intermédiaire, les garde-côtes — désormais la plus grande force du genre dans le monde — projettent une présence légitimée par un discours de maintien de l’ordre maritime. Selon The Diplomat, ce prétexte juridictionnel permet de maintenir une pression continue sur des zones revendiquées tout en préservant une narrativité de modération8.

En dessous, la milice maritime — des navires civils structurés et entraînés militairement — opère dans l’espace ambigu entre commerce et coercition. Ces bateaux peuvent saturer des zones comme le récif de Scarborough ou les approches philippines sans déclencher de réponse militaire formalisée, forçant les adversaires à des arbitrages permanents sur les seuils d’escalade9.

C’est cette combinaison — non pas une force isolée mais un continuum de présence du littoral au grand large — qui rend la stratégie structurellement difficile à contenir.

L’océan Indien et le Pacifique Sud dans le viseur

Le théâtre de déploiement s’élargit d’année en année. En décembre 2025, l’Australie surveillait un groupe de quatre navires chinois composé d’un navire d’assaut amphibie de type 075, d’un croiseur, d’une frégate et d’un bâtiment de ravitaillement, opérant en mer des Philippines10. Les analystes de l’ASPI documentent des fréquences croissantes de navires d’hydrographie et de collecte de renseignement dans les approches nord et ouest de l’Australie, cartographiant systématiquement les infrastructures sous-marines et les routes de communication11.

L’océan Indien fait l’objet d’une attention particulière. Pékin y dispose déjà d’une base logistique à Djibouti et d’un réseau de ports commerciaux — ce que certains analystes désignent sous l’expression de « collier de perles » — qui offrent autant de points d’appui potentiels pour des opérations navales en eaux profondes. La base militaire de Djibouti reste le seul point d’ancrage officiel déclaré, mais l’influence croissante dans l’océan Indien dessine une logique de présence durable.

La perspective officielle de Pékin, telle que relayée par le South China Morning Post — quotidien dont la ligne éditoriale reste sensible aux positions officielles chinoises — insiste sur la légitimité de la projection navale : une grande puissance économique mondiale a des intérêts légitimes à sécuriser ses routes maritimes et ses ressortissants à l’étranger. L’argument de la « marine de protection des intérêts nationaux » sert ainsi de cadre discursif aux déploiements que Washington et ses alliés lisent comme des manœuvres de compétition stratégique12.

Vers la troisième chaîne d’îles : l’horizon 2040

La feuille de route navale de Pékin remonte aux années 1980, quand l’amiral Liu Huaqing en avait posé les jalons : dominer la première chaîne dans les années 2000, la deuxième dans les années 2020, atteindre le statut de marine mondiale en 2040. Ce calendrier, longtemps perçu comme une aspiration rhétorique, s’avère désormais opérationnellement pertinent.

La flotte atteindra selon les projections du Pentagone 395 bâtiments de combat en 2025 et 435 en 2030, contre 296 pour les États-Unis13. Mais les spécialistes de CSIS rappellent que la supériorité numérique ne dit pas tout : l’expérience de combat accumulée, la profondeur des réseaux d’alliés américains et la capacité de frappe à longue distance restent des avantages substantiels — même si l’écart se resserre14.

La prochaine frontière semble être la troisième chaîne d’îles — un arc allant de l’Alaska aux îles Aléoutiennes jusqu’à Hawaii et à la Nouvelle-Zélande. Des responsables américains cités par l’US Naval Institute évoquent des missions au-delà de la ligne de changement de date dans un futur proche, signal que le développement de la flotte de porte-avions et l’expansion dans les îles du Pacifique constituent les deux faces d’un même mouvement stratégique.

Une présence normalisée par l’accumulation

Là réside peut-être l’essentiel de la doctrine navale chinoise : non pas la rupture spectaculaire, mais la normalisation progressive. Chaque exercice en mer de Tasman, chaque transit de porte-avions au-delà de la deuxième chaîne, chaque navire hydrographique dans les approches australiennes grave un peu plus profondément l’empreinte de la marine de l’Armée populaire de libération dans la géographie mentale de la région.

L’ASPI projette que cette dynamique s’intensifiera au cours des cinq prochaines années, avec des déploiements plus fréquents, plus capables et « plus délibérément stratégiques » dans le Pacifique Sud, l’océan Indien et les approches australiennes15. La question n’est plus de savoir si Pékin atteindra la deuxième chaîne d’îles — c’est fait. La question est désormais de savoir à quelle vitesse les réponses alliées, de Tokyo à Canberra en passant par Washington, parviendront à adapter leurs propres doctrines à une géographie navale qui se redessine sous leurs yeux.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la première chaîne d'îles ?

La première chaîne d'îles est un arc géographique allant du Japon aux Philippines en passant par Taiwan, qui a longtemps servi de barrière naturelle à la projection de puissance navale chinoise dans le Pacifique. Franchir cette ligne symbolise le passage d'une marine côtière à une marine de haute mer.

Pourquoi les exercices en mer de Tasman ont-ils provoqué une telle alarme ?

En février 2025, la marine chinoise a mené des tirs réels sans le préavis diplomatique habituel, à mi-chemin entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande, forçant 49 avions civils à dévier leur route. L'absence de notification préalable et l'éloignement du théâtre ont été perçus comme un signal de coercition délibéré.

Quelle est la stratégie navale à long terme de Pékin ?

Pékin suit une feuille de route en trois étapes héritée des années 1980 : contrôle de la première chaîne d'îles dans les années 2000, de la deuxième dans les années 2020, puis statut de marine mondiale dans les années 2040. Cette ambition se traduit aujourd'hui par des déploiements croissants dans l'océan Indien et le Pacifique Sud.

Comment la milice maritime s'inscrit-elle dans la stratégie chinoise ?

La milice maritime regroupe des bateaux de pêche et des navires civils structurés et entraînés militairement. En opérant sous pavillon civil, elle permet à Pékin d'étendre sa présence dans des zones contestées sans déclencher les seuils de réponse militaire, tout en appuyant les garde-côtes et la marine dans une logique de zone grise.

La marine américaine peut-elle encore contrer cet essor ?

La comparaison en nombre de bâtiments tourne aujourd'hui à l'avantage de la Chine. Mais les analystes de CSIS et d'ASPI soulignent que la supériorité qualitative américaine — capacité de frappe à distance, expérience opérationnelle, réseaux d'alliés — reste significative, même si l'écart se réduit à mesure que Pékin commissionne de nouveaux porte-avions et sous-marins nucléaires.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. USNI News, « Commercial Flights Rerouted After Chinese Navy Announces Last-Minute Live-Fire Drills Near Australia », USNI News, 21 février 2025. https://news.usni.org/2025/02/21/commercial-flights-rerouted-after-chinese-navy-announces-last-minute-live-fire-drills-near-australia

  2. Zona Militar, « This is how the live-fire exercises of the Chinese Navy unfolded in the Tasman Sea, causing alarm in Australia », Zona Militar, 25 février 2025. https://www.zona-militar.com/en/2025/02/25/this-is-how-the-live-fire-exercises-of-the-chinese-navy-unfolded-in-the-tasman-sea-causing-alarm-in-australia/

  3. ASPI / The Strategist, « Expanding frontiers: China’s military push beyond the first island chain », The Strategist, 2026. https://www.aspistrategist.org.au/expanding-frontiers-chinas-military-push-beyond-the-first-island-chain/

  4. The War Zone, « Two Chinese Aircraft Carriers Are Operating Beyond The First Island Chain For The First Time », The War Zone, 2025. https://www.twz.com/sea/two-chinese-aircraft-carriers-are-operating-beyond-the-first-island-chain-for-the-first-time

  5. USNI News, « China Commissions 3rd Aircraft Carrier Fujian », USNI News, 7 novembre 2025. https://news.usni.org/2025/11/07/china-comissions-3rd-aircraft-carrier-fujian

  6. USNI News, « China Wants Nine Aircraft Carriers by 2035, Says New Pentagon Report », USNI News, 24 décembre 2025. https://news.usni.org/2025/12/24/china-wants-nine-aircraft-carriers-by-2035-says-new-pentagon-report

  7. Zona Militar, « During 2025, the Chinese Navy significantly increased and expanded its military activities across the Indo-Pacific », Zona Militar, 10 février 2026. https://www.zona-militar.com/en/2026/02/10/during-2025-the-chinese-navy-significantly-increased-and-expanded-its-military-activities-across-the-indo-pacific/

  8. The Diplomat, « China’s Navy Is Shifting Pressure Beyond the Taiwan Strait », The Diplomat, mai 2026. https://thediplomat.com/2026/05/chinas-navy-is-shifting-pressure-beyond-the-taiwan-strait/

  9. Lowy Institute, « Strategic trends across the Indo-Pacific region », Lowy Institute. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/strategic-trends-across-indo-pacific-region

  10. USNI News, « Australia Monitors Chinese Task Group Operating in Philippine Sea », USNI News, 5 décembre 2025. https://news.usni.org/2025/12/05/australia-monitors-chinese-task-group-operating-in-philippine-sea

  11. ASPI, « Australia needs a plan for a Chinese navy presence in the Indian Ocean », The Strategist. https://www.aspistrategist.org.au/australia-needs-a-plan-for-a-chinese-navy-presence-in-the-indian-ocean/

  12. South China Morning Post, « Explainer | What is the US’ island chain strategy and what does it mean for China? », SCMP. https://www.scmp.com/news/china/military/article/3314589/can-island-chain-strategy-contain-chinas-blue-water-naval-ambitions

  13. CSIS, « Unpacking China’s Naval Buildup », CSIS. https://www.csis.org/analysis/unpacking-chinas-naval-buildup

  14. CSIS ChinaPower, « How is China Modernizing its Navy? », ChinaPower Project. https://chinapower.csis.org/china-naval-modernization/

  15. The Diplomat, « Expanding Frontiers: China’s Military Push Beyond the First Island Chain », The Diplomat, avril 2026. https://thediplomat.com/2026/04/expanding-frontiers-chinas-military-push-beyond-the-first-island-chain/

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