Le retrait américain d'Afrique : un vide que le jihadisme comble
Washington a réduit de 75 % sa présence militaire en Afrique depuis 2024. Résultat : un « trou noir du renseignement » et une expansion jihadiste inédite.

À retenir
- Les États-Unis ont réduit de 75 % leur présence militaire en Afrique depuis 2024, abandonnant notamment leur base de drones à Agadez au Niger.
- Le général commandant l'AFRICOM a alerté le Congrès en mai 2026 sur un 'trou noir du renseignement' continental.
- Le JNIM, affilié à al-Qaïda, compte entre 6 000 et 7 000 combattants et presse Bamako depuis septembre 2025.
- La Russie, via l'Africa Corps — successeur d'État du groupe Wagner —, et la Chine comblent partiellement le vide sécuritaire laissé par Washington.
- Le Sahel concentre désormais 41 % de tous les décès liés aux groupes islamistes armés en Afrique, sur fond de retrait occidental généralisé.
En mai 2026, le général Dagvin Anderson, commandant de l’AFRICOM, a livré au Congrès américain un diagnostic sans détour : le retrait des forces américaines et alliées a créé « un trou noir du renseignement » sur le continent africain1. Pendant ce temps, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaïda, bloquait les routes d’approvisionnement en carburant de Bamako depuis septembre 20252. Le paradoxe est brutal : Washington se retire au moment même où la menace atteint son niveau le plus élevé depuis une décennie.
Agadez, symbole d’un désengagement assumé
La fermeture de la base aérienne 201 d’Agadez, au Niger, résume à elle seule la bascule stratégique. Cette installation, construite à hauteur de 110 millions de dollars, hébergeait plus de 1 000 soldats et constituait le principal hub de surveillance par drones pour l’ensemble de la région sahélienne3. Après que la junte nigerienne a exigé le départ des forces américaines en 2024, Washington a obtempéré sans grande résistance. Le retrait du Niger a été officiellement confirmé par l’AFRICOM comme « achevé ».
Au total, les États-Unis ont réduit leur présence militaire en Afrique de 75 % depuis 20244. L’aide au développement de l’USAID a été effectivement suspendue sur le continent à partir de septembre 2025, amplifiant le vide laissé par le recul militaire. Ce double désengagement — sécuritaire et civil — prive Washington d’une part considérable de son influence sur les gouvernements africains.
L’administration Trump a clairement réorienté ses priorités vers l’hémisphère occidental et la compétition avec Pékin en Indo-Pacifique. L’Afrique, jugée secondaire, voit l’AFRICOM fonctionner désormais avec le « minimum de ressources nécessaires », selon les termes mêmes des responsables du Pentagone5. Une proposition circule même d’absorber l’AFRICOM dans un futur « commandement international » fusionné — ce qui serait une dissolution de facto du dispositif africain.
Le JNIM cerne Bamako, l’État islamique étend sa toile
Dans ce contexte, l’expansion jihadiste en Afrique atteint des proportions inédites. Les données de l’ACLED sont sans appel : 23 968 décès liés aux groupes islamistes armés ont été enregistrés sur le continent africain en 2025, soit une hausse de 24 % par rapport à l’année précédente6. Le Sahel concentre 41 % de ces victimes, et le JNIM est responsable de 78 % des décès dans cette sous-région.
Fort de 6 000 à 7 000 combattants selon les estimations de l’International Crisis Group, le JNIM et la contagion jihadiste vers l’Afrique de l’Ouest côtière se vérifient désormais par les chiffres : les attaques revendiquées ont touché pour la première fois le Nigeria en 2025, et les décès liés aux islamistes au Bénin ont bondi de 70 % entre 2024 et 2025, atteignant un record absolu de 305 victimes7. Le groupe a imposé depuis septembre 2025 un blocus sélectif de Bamako, brûlant des convois de carburant en provenance du Sénégal et de Côte d’Ivoire, provoquant des pénuries et des flambées de prix dans la capitale malienne.
Du côté de l’État islamique, Al Jazeera — dont la couverture de la région traduit souvent la perspective des pays du Sud — a documenté en mai 2026 la montée en puissance d’Abou-Bilal al-Minuki comme commandant de l’ombre en Afrique de l’Ouest8. Cette couverture, à distinguer du traitement occidental, souligne que la perte de bases de renseignement avancées complique considérablement la surveillance de ces cadres.
Moscou et Pékin disputent l’héritage américain
Là où Washington se retire, d’autres acteurs avancent — avec leurs propres agendas. L’expansion de l’influence russe en Afrique a pris un tournant institutionnel en juin 2025 : le groupe Wagner a officiellement achevé son retrait du Mali le 6 juin 2025, immédiatement relayé par l’Africa Corps, structure directement placée sous l’autorité du ministère de la Défense russe9. Environ 1 000 combattants russes de l’Africa Corps ont été déployés au Mali, en appui à l’armée malienne. Mais les résultats opérationnels demeurent décevants : malgré leur présence, le blocus de Bamako n’avait pas été pleinement levé au début 2026.
L’Africa Corps a également pris pied au Burkina Faso et au Niger, deux autres membres de l’Alliance des États du Sahel, et des négociations auraient été engagées avec le Tchad et le Togo. Moscou semble vouloir transformer en réseau durable ce qui n’était qu’une opération mercenaire, mais les experts soulèvent une limite structurelle : ni l’Africa Corps ni les armées locales ne disposent de la capacité aérienne de renseignement qui faisait la valeur des Américains10.
L’influence croissante des bases militaires chinoises en Afrique et dans l’océan Indien suit une logique différente, moins militaire que sécuritaire au sens large. Pékin forme environ 2 000 officiers africains par an et a nommé son premier attaché militaire au Niger en février 2025, signal symbolique fort11. Le plan d’action du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) pour 2025-2027 contient davantage d’engagements sécuritaires que tous les plans précédents réunis. Onze gouvernements africains ont collectivement investi quelque 2 milliards de dollars dans des infrastructures de surveillance à intelligence artificielle d’origine chinoise — avec des résultats contestés sur la sécurité réelle, et des inquiétudes documentées sur leur usage contre la dissidence.
Quand le Sahel devient l’épicentre mondial du terrorisme
La conjonction du retrait américain, de la désintégration des missions européennes et de l’inefficacité relative des substituts russes et africains produit un effet de concentration : l’instabilité croissante en Sahel et Afrique de l’Ouest n’est plus seulement une crise régionale. Les données de l’Africa Center for Strategic Studies confirment que le Sahel a dépassé l’Asie du Sud pour devenir la zone du monde où le jihadisme tue le plus.
Washington tente un ajustement partiel : des équipes de l’AFRICOM ont été déployées sur l’aérodrome de Bauchi, dans le nord-est du Nigeria, à partir de février 2026, pour opérer une cellule de fusion du renseignement12. Des frappes aériennes ont été conduites aux côtés des forces nigérianes contre des positions de l’État islamique. Mais ces opérations ponctuelles ne compensent pas la perte de présence permanente, d’écoutes satellitaires et d’une chaîne de commandement rodée sur vingt ans.
War on the Rocks, revue de stratégie américaine de référence, résume la situation avec une formule sèche : l’Occident s’est retiré du Sahel et le jihadisme en a fait l’épicentre mondial du terrorisme13. La question n’est plus de savoir si le vide sera comblé — il l’est déjà, par les pires acteurs —, mais de mesurer à quel rythme la contagion gagnera les capitales côtières d’Abidjan à Accra, pour l’heure encore préservées. L’AFRICOM et la centralité stratégique du Maroc offrent un indice de réponse : Washington cherche des relais fiables hors du Sahel, avec Rabat comme pivot. Ce pivot nord-africain peut-il suffire à surveiller un continent en feu ? Les experts, eux, restent sceptiques.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi les États-Unis ont-ils réduit leur présence militaire en Afrique ?
L'administration Trump a réorienté les priorités vers l'hémisphère occidental et le Pacifique, jugeant l'engagement africain coûteux et peu efficace. Les juntes du Sahel ont expulsé les forces américaines et françaises, accélérant un retrait qui était déjà en cours depuis plusieurs années.
Qu'est-ce que le JNIM et pourquoi est-il si dangereux ?
Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) est une coalition jihadiste affiliée à al-Qaïda. Fort de 6 000 à 7 000 combattants, il contrôle de vastes territoires au Mali et au Burkina Faso, et a étendu ses opérations vers les pays côtiers. Depuis septembre 2025, il presse directement Bamako par un blocus économique.
Que fait la Russie pour remplacer les États-Unis en Afrique ?
Moscou a déployé l'Africa Corps, successeur officiel du groupe Wagner depuis juin 2025, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Environ 1 000 combattants russes soutiennent les juntes du Sahel, mais leurs résultats face aux jihadistes restent limités : Bamako était encore sous pression en début 2026.
La Chine prend-elle le relais sécuritaire en Afrique ?
Pékin étend discrètement son rôle sécuritaire : formation de 2 000 officiers africains par an, ventes d'armements en hausse, et premier attaché militaire nommé au Niger en février 2025. Le plan d'action FOCAC 2025-2027 contient plus d'engagements sécuritaires que tous les plans précédents réunis.
Quelles sont les conséquences de ce vide stratégique pour l'Afrique de l'Ouest côtière ?
Le JNIM a mené ses premières attaques revendiquées au Nigeria en 2025-2026, et multiplie les incursions au Bénin, au Togo et en Côte d'Ivoire. Ces pays côtiers, auparavant épargnés, voient leurs pertes augmenter de 70 % en un an, selon les données de l'Africa Center for Strategic Studies.
Sources
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Defense News, « Experts warn terrorism threat is rising in Africa as US pulls back », Defense News, 3 juin 2026. https://www.defensenews.com/news/pentagon-congress/2026/06/03/experts-warn-terrorism-threat-is-rising-in-africa-as-us-pulls-back/ ↩
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International Crisis Group, « Understanding JNIM’s Expansion Beyond the Sahel », Crisis Group, 2026. https://www.crisisgroup.org/rpt/africa/sahel-west-africa/321-le-jnim-et-le-dilemme-de-lexpansion-au-dela-du-sahel ↩
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Air & Space Forces Magazine, « US Closes Last Drone Base in Niger », Air and Space Forces, 2024. https://www.airandspaceforces.com/us-closes-last-drone-base-niger/ ↩
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Military Times, « Experts warn terrorism threat is rising in Africa as US pulls back », Military Times, 3 juin 2026. https://www.militarytimes.com/news/pentagon-congress/2026/06/03/experts-warn-terrorism-threat-is-rising-in-africa-as-us-pulls-back/ ↩
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The Defense Post, « AFRICOM on the Chopping Block: What a Pentagon Rethink Means for Africa », The Defense Post, 2 février 2026. https://thedefensepost.com/2026/02/02/africom-us-future-africa/ ↩
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Africa Center for Strategic Studies, « The Widening Scope of Africa’s Militant Islamist Threat », Africa Center, 2026. https://africacenter.org/spotlight/2026a-mig-widening-militant-islamist-threat/ ↩
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HSToday, « JNIM’s Expansion in the Sahel and Coastal West Africa », HSToday, 2026. https://www.hstoday.us/subject-matter-areas/counterterrorism/jnims-expansion-in-the-sahel-and-coastal-west-africa/ ↩
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Al Jazeera, « Abu-Bilal al-Minuki : ISIL’s shadow commander in West Africa », Al Jazeera, 16 mai 2026. https://www.aljazeera.com/amp/news/2026/5/16/abu-bilal-al-minuki-isils-shadow-commander-in-west-africa ↩
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Radio Free Europe/Radio Liberty, « Russia Hoped Africa Corps Would Replicate Wagner’s Success. It’s Not Going Well », RFERL, 2025. https://www.rferl.org/a/russia-africa-corps-mali-withdrawal-wagner-mercenaries/33744461.html ↩
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Africa Defense Forum, « Transition to Africa Corps Unlikely to Improve Sahel Security, Experts Say », ADF Magazine, juillet 2025. https://adf-magazine.com/2025/07/transition-to-africa-corps-unlikely-to-improve-sahel-security-experts-say/ ↩
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Stimson Center, « Chinese Counterterrorism in Africa », Stimson Center, 2024. https://www.stimson.org/2024/chinese-counterterrorism-in-africa/ ↩
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Stars and Stripes, « US military deploys team to Nigeria to assist in fight against ISIS », Stars and Stripes, 3 février 2026. https://www.stripes.com/theaters/africa/2026-02-03/africom-nigeria-islamic-militants-20613798.html ↩
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War on the Rocks, « Western Withdrawal, Jihadist Expansion: How the Sahel Became Ground Zero for Global Terrorism », War on the Rocks, 2026. https://warontherocks.com/western-withdrawal-jihadist-expansion-how-the-sahel-became-ground-zero-for-global-terrorism/ ↩
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